Histoire de l'éducation
La culture littéraire au lycée : des humanités aux méthodes
(INRP, sous la direction de Bernard Veck)
Bernard CANAL

 

On trouvera ci-dessous la suite du compte rendu de l’ouvrage cité en titre.
I : La culture disciplinaire dans la représentation des enseignants.
II : La culture littéraire à travers les Instructions Officielles et les avant-propos des manuels.
Un certain nombre de réflexions sur l’épreuve anticipée de français appartiennent désormais pleinement à l’histoire, du fait de la transformation, à compter de l’année scolaire 1995, de l’épreuve :
III : La culture littéraire à travers les libellés des épreuves écrites au baccalauréat.

Le corpus des libellés accompagnant les trois types de sujet présente l’intérêt de se situer à la fois comme la mise en œuvre des textes officiels et comme la projection des pratiques scolaires : l’évaluation terminale est censée sanctionner les résultats de l’enseignement dans ce qu’il a de plus institutionnel.
 

LES SUJETS DE COMPOSITION FRANÇAISE

(Dans les séries A.B.S.E.-lettres en usage à l'époque étudiée - le troisième sujet portait sur la littérature en général, sans un programme d'oeuvres précis).

Le troisième sujet fait appel selon les Instructions Officielles à la " culture littéraire personnelle du candidat " et le premier critère d’évaluation cité est " la qualité et la richesse de la culture personnelle ".
L’observation d’un corpus de 67 sujets, de 1987 à 1992, permet donc une approche significative de ce qu’on entend par " culture littéraire " au lycée.

Un genre formalisé :
Le libellé du sujet de CF se caractérise par sa forme courte, interrogative et injonctive, construite autour d’une citation brève.

Domaine de réflexion, champ des problématiques :
Dans le corpus étudié, les sujets centrés sur les genres ne représentent qu’un quart du corps. Le reste s’organise autour d’une réflexion large sur la littérature : sujets centrés sur l’écrivain, l’œuvre ou le lecteur. Ces deux derniers types sont prédominants : plus que sur les intentions ou les cheminements intimes d’un créateur, le candidat doit s’interroger sur le statut et les fonctions possibles de l’œuvre littéraire (rapport avec le réel, avec son époque, avec la morale, la culture...).

Champ des savoirs :
– savoirs requis : " le troisième sujet demande au candidat de réfléchir et de s’exprimer à propos de ce qu’il a lu " : la référence aux travaux scolaires est exceptionnelle :
– savoirs de référence : l’usage dominant est de prendre les citations chez des auteurs contemporains comme pour éviter la perspective de l’histoire littéraire ; il ne s’agit pas de situer une parole dans un contexte historique différent mais d’engager le dialogue avec des interlocuteurs proches, de considérer la création et les œuvres dans leur permanence (le temps dominant des citations est le présent de vérité générale). On peut ici remarquer un hiatus avec l’une des premières recommandations de l’étude des textes : " l’éclairage historique ".

Compétences requises :
La CF doit permettre l’exercice du jugement, de l’esprit critique mais sans aller jusqu’au scepticisme radical : le candidat doit répondre à la question posée et s’engager intellectuellement car l’ambition de l’enseignement des lettres vise, au-delà de l’acquisition de quelques compétences techniciennes, à la formation d’un esprit humaniste, au développement de la personnalité de l’individu, de l’homme et du citoyen.
 

En conclusion, si l’on peut observer une large concordance entre les objectifs officiels et l’image de la culture disciplinaire dans le corpus des sujets, un écart existe entre les sujets posés et le travail effectif des classes tel qu’il est défini par les textes officiels. Tension entre la culture scolaire et la culture personnelle, entre ce qui ne doit pas être trop historiquement déterminé (héritage de l’humanisme) et ce qui doit aussi avoir un sens particulièrement fort pour un lecteur d’aujourd’hui, entre des jugements d’ordre esthétique et des jugements d’ordre éthique (relation au goût, au plaisir...).  

LES SUJETS DE DISCUSSION

(Il s'agit de la seconde partie du premier sujet : après un résumé de texte un discussion était demandée à l'élève.)

L’exercice s’apparente à la CF du point de vue technique et s’en écarte par son contenu qui porte essentiellement sur le réel et non sur sa représentation littéraire. Il peut se révéler utile pour déterminer les frontières de la culture disciplinaire.

Règles du genre :
Réflexion structurée, argumentée, développant une prise de position personnelle, la discussion mobilise des compétences et des savoirs-faire comparables à ceux exigés par la CF.

Discussion et enseignement littéraire :
Peu de sujets demandent au candidat de tirer parti de ses lectures. Ceci est évidemment lié au caractère alittéraire de ce type de sujet, qui suit un texte dénotatif. L’immense majorité des sujets traduit une rupture délibérée avec une conception stricte de la culture disciplinaire, répondant plutôt à l’objectif de préparer à " la vie d’homme et de citoyen ", " à la réalité de la vie sociale, politique et civique ". D’où des thèmes récurrents : la jeunesse, l’école, les loisirs, les voyages...

Un exercice qui pose la question de l’identité et de la discipline :
La grande diversité des sujets de discussion les rend en pratique imprévisibles et les problèmes qu’ils soulèvent se trouvent généralement en dehors du champ spécifique des cours de français, déterminé par les programmes et visibles dans les listes d’oral.
 

LES SUJETS DU COMMENTAIRE COMPOSE

L’analyse a porté sur un corpus de 550 libellés, de 1973 à 1992.

Nature et description des libellés :
C’est sans surprise que l’on constate un schéma invariant en trois temps :
• Le premier concerne le type de devoir (rappel des consignes de base).
• Le second comporte des conseils méthodologiques en rapport avec certaines entrées de lecture méthodique, et très modalisés : " Vous pourrez notamment étudier par quels procédés rhétoriques... ".
• Le troisième est consacré au sens du texte, dont on propose déjà une interprétation générale assez vague, et au processus de création de l’auteur : " ... comment l’auteur suggère l’effacement progressif du monde ". Par là, le libellé induit un sens et l’introduction de la lecture méthodique depuis 1988 n’a pas modifié cet état de fait.

Les outils d’analyse privilégiés par les libellés :
L’analyse statistique fait apparaître la récurrence importante des termes : images, rythme, description, ton, auteur. Analyser un texte selon les libellés c’est donc, de façon prédominante, en repérer le ton, les images et les rythmes (le tout souvent englobés en des termes génériques moins précis :moyens, procédés d’écriture...). Les auteurs de l’analyse font l’hypothèse que cette prédominance révèle la prégnance de l’élocution (rhétorique traditionnelle) d’une part, d’autre part d’une conception de la littérature comme résultat d’un processus de transfiguration. La référence systématique à l’auteur induit que les formes littéraires ne se suffisent pas à elles-mêmes, dans leur clôture propre, mais sont conçues comme une transition entre une intentionnalité de l’écrivain et un lecteur qui devra décoder le texte pour retrouver cette intention préalable.

Le libellé du commentaire composé fonctionne sur deux postulats antithétiques : il affirme que l’auteur parvient à signifier grâce à des moyens choisis a posteriori mais il demande au candidat de ne pas séparer l’étude de la forme de celle du fond. Il s’écarte de l’esprit de la lecture méthodique qui propose d’explorer les " entrées " pour valider des hypothèses de sens élaborées par le lecteur. Il est ainsi au croisement des deux axes de la culture disciplinaire qui sous-tendent les Instructions officielles : ils sollicitent des méthodes de lecture mais pour servir in fine un système de valeurs humanistes.

La description dans le commentaire composé :
L’interprétation de la description est requise sur deux plans : sa visée référentielle, puis les connotations (vision du monde, symbole...) : on passe d’une représentation triviale du réel à une vision sublimée par l’artiste. Il s’agit là d’une conception datée de la description " expressive ", surdéterminée par un regard (de l’auteur, d’un personnage) et qui se manifeste par exemple dans les " paysage-états d’âme ". Cette conception serait à associer à une conception individualiste, " bourgeoise ", du sujet, corrélée à la notion de " génie " (talent, tempérament) et à la consécration de l’imagination.
Le choix de la description semble répondre à deux exigences de la discipline :
– parler du monde mais pour parler de l’homme (retrouver l’anthropos derrière le cosmos),
– choisir des textes facilement prélevables où l’on pourra repérer le travail esthétique sur la langue qui transforme le monde en tableau.
Aucun libellé en revanche n’invite à rechercher les fonctions mathésiques (transmission d’un savoir), mimésique (inscription de l’histoire dans l’espace et le temps), sémiosique (modes d’insertion de la description dans le récit), ni la conception moderne de la " description productive " (Nouveau Roman) qui peut révéler l’artifice langagier, enrayer l’illusion référentielle, révéler les procédés de création à partir de la matérialité du signifiant (par exemple, Les lieux-dits de Ricardou).
Le succès du mot " image " participe de la même conception transfigurative de la littérature : l’image est à la fois moyen et signal du passage d’une représentation non littéraire à une représentation supérieure, littéraire.

Thèmes et Topoï :
Les termes qui reviennent le plus souvent sont : amour (40), nature (36), vision (35), monde (24), Homme (19), temps (16), enfance (16)... Comment sont-ils connotés, à quoi sont-ils associés ?
Amour est connoté positivement (bonheur) et négativement (malheur), associé aux thèmes du temps et de la nature. Plusieurs libellés invitent le candidat à réfléchir sur le renouvellement du topos qui n’est cependant presque jamais signalé comme tel.
Monde : utilisé avec des connotations d’émerveillement ou traduisant une vision démiurgique de l’auteur et de l’œuvre.
Temps fait l’objet d’associations inchangées depuis Ronsard (nature, amour, mort) et souvent reprises en listes d’oral.
 
 

En conclusion de cette étude des libellés, on retiendra surtout que la culture disciplinaire qui s’y dessine est largement tributaire du modèle humaniste traditionnel alors que les Instructions Officielles mettent l’accent sur les méthodes, les savoirs et les savoirs-faire. La part de la discipline quant à la transmission de savoirs spécifiques peut apparaître réduite à l’apprentissage continué de la correction linguistique et de techniques rhétoriques. Prendre position à brûle-pourpoint sur la notion d’aventure ou sur le personnage romanesque implique, si l’on veut évaluer autre chose que des idées reçues, la prise en compte de problèmes complexes qui ne saurait être laissée à la seule initiative des candidats.