Entretien avec François Bon
Lucien RUH et Bernard CANAL


En préambule, nous citons une expression employée par des critiques à propos de l’œuvre de François Bon : "Paroles d'exclus".

A ce mot " exclus ", notre interlocuteur réagit à partir de son expérience des ateliers d’écriture :

F.B. " Plus on travaille dans des milieux durs, avec des mômes au passé extrêmement chargé, moins ce mot veut dire quelque chose pour nous. C’est peut-être en cela justement qu’on rejoint, et le sens d’une démarche littéraire, et ce qu’on peut faire dans les ateliers d’écriture à mesure qu’on s’éloigne des zones de protection.

Bien sûr, il ne faut pas faire de démagogie avec ça : ce n’est pas parce qu’on vit des trucs durs qu’on est capable de réfléchir, de les transformer en expérience positive.
Par contre, même dans ce désastre, au plus massif du désastre, là où il est le plus collectif, on trouve toujours des êtres qui, eux, ont su pratiquer ce renversement auto-réflexif, et à qui il suffit de donner du Michaux ou du Rimbaud pour les remuscler. Et là, le langage avec lequel ils viennent au jour n’est plus un langage de dominés ou de défavorisés... Dans mon bouquin, je n’ai jamais essayé de flatter ce genre de trucs, la marge, etc. De toute façon il n’y a qu’un seul objet, c’est soi-même, et le problème, c’est comment pratiquer sur soi-même ce travail d’auto-réflexion face au monde, c’est cette mise au travail de soi-même face à ce qui nous agit, je dirais. Et dans ce cas là, c’est comme si on braquait sur soi des petits projecteurs, en essayant de chercher dans soi des choses qui nous excèdent...

Finalement la notion de personnage n’est peut-être pas pertinente : on cherche des excès ; mais ces excès, là où ils nous concernent. Je n’ai jamais eu l’impression d’aller chercher un personnage sous prétexte qu’il est taulard ou quoi que ce soit. Par contre, si j’ai besoin de me coltiner ce qui en moi correspond, par exemple, à un sentiment d’enfermement, ou à un sentiment d’obstacle, ou de pulsion autodestructive (ce qui est le cas de tout un chacun, et qu’on trouve aussi bien dans Proust que chez un taulard)... ce qui m’intéresse alors, c’est essayer d’analyser ces notions-là en les incarnant par les mots qui les disent : ces mots dans ces cas-là prennent un sens, un côté plus univoque et par conséquent plus radical. C’est ça ma démarche, plutôt que de prendre thématiquement les choses. La prison, et tout ça, ne m’intéressent pas en eux-mêmes... En chacun de nous, il y a toujours, sinon un malaise, du moins une insatisfaction. A la limite, c’est là où l’on va pour être tranquille dans le reste du jour. C’est dès lors qu’on s’affronte à ces choses qui nous mettent mal à l’aise qu’on en vient, qu’on en appelle au fait d’écrire. "

Nous esquissons à ce moment de l’entretien une interrogation sur les rapports des personnages et du lecteur. François Bon prend ses distances à l’égard de cette notion de lecteur.

F.B. " ... Dans le moment où on travaille, il n’y a rien qui soit aussi étranger que la notion de quelqu’un qui pourrait lire ça... Langages et personnages, on ne peut pas les bâtir en fonction de la réception : qu’une voix parle de telle ou telle façon, je ne pense jamais à le justifier par sa potentialité de réel. Je n’essaie jamais de me demander si un personnage réel dans ces conditions-là parlerait comme cela ; ça ne me concerne pas, parce que je sais que, même moi, je ne parle pas comme j’écris, – justement parce que l’endroit où ça m’intéresse de m’expliquer par écrit, c’est l’endroit où je suis muet et mal à l’aise. Et à ce moment-là, ce qu’on essaie de faire, c’est de se retirer de la médiation entre finalement l’héritage, cette grande part de lecteur, là où la langue est pour nous un univers complet, et puis un éclat de réel qui n’est pas en harmonie avec elle, qui ne concorde pas, qui ne s’y dissout pas. Et là ça produit des éclats de langue... Alors qu’on les appelle personnages ou comme on voudra, ce n’est pas la question.
 

Ce qui est étrange, maintenant, dans ces pratiques d’ateliers d’écriture, c’est effectivement qu’à travailler avec des êtres complètement démunis, on en trouve de toute façon partout qui sont capables de maîtriser une langue hautement complexe, et en fait qui ne sont pas du tout déterminés par l’apparence de leur condition sociale...
Ce qui m’intéresse, c’est cette espèce de conflit, entre le monde dans ce qu’il a de non solutionné, de non-pensable dirais-je même, et puis la langue dans son propre mouvement, et qu’on essaie très localement, sur de tout petits points éclatés. Et à chacun je pense qu’il n’est délivré qu’un nombre très restreint de ces lieux où l’on puisse soi-même se positionner avec un sentiment d’obéissance ou de nécessité, - et là on a l’impression que ça parle au-delà de soi-même. "
 

Nous interrogeons François Bon sur les " excès " du monde, sur ces choses qui nous excèdent et que les écrivains semblent parfois rechercher...

F.B. " De toute façon, ce n’est pas nous qui les recherchons. Ce sont les données qui nous précèdent, par la déchirure, ou par la honte, ou par la violence. Le spectacle qui est devant nous, on peut considérer qu’il est injuste, on se sent... Oui, quand on sort d’un foyer de la Paillade... Là où il y a un certain nombre de mômes en détoxication, quand on voit l’état où sont des mômes de vingt ans après six ans de drogue, on se sent tellement impuissant : ce n’est pas pour rechercher ces choses-là.

Au moment où elles sont devant nous, quelque chose en nous est affecté, et affecté parce que certainement si, nous, on n’est pas tombé dans ce truc-là, c’est pour des hasards qui ne dépendaient pas de notre propre maîtrise de notre vie. Il se trouve qu’on est passé de l’autre côté de la barrière - mais l’explication en nous, elle est toujours à mener... Il y a toujours au fond de soi une zone inconnue, où il y a de la déchirure, du non-compris, quoi... Et même c’est plus simple que ces catégories, plus universel, on cherche à se présenter devant ça. "
Pourquoi certaines personnes écrivent et non d’autres ? Pourquoi certaines s’interrogent, et non d’autres ? Telles sont les questions que nous posons alors.

F.B. " De façon potentielle et latente, il fait partie de l’essence même du langage d’être une interrogation. Dès qu’on prononce, qu’on nomme, on s’interroge sur qui on est.

L’interrogation sur soi-même, elle est en chacun ; après, chacun trouve ses propres chemins pour négocier avec elle, ça peut être par des formes artistiques, par un engagement social ou religieux, professionnellement, familialement. Des êtres humains qui ne s’interrogent pas sur eux-mêmes, même si c’était la masse principale de l’humanité, ce que je ne pense pas, ça n’empêcherait pas que c’est celui qui se pose des questions qui est notre frère. "
 
C’est peut-être l’occasion, à ce moment de notre entretien, de rappeler que François Bon a été élève dans une Ecole d’Arts et Métiers, qu’il a travaillé dans des usines situées un peu partout sur la planète, sur ces grosses machines, aussi dangereuses que puissantes, qui ont caractérisé une certaine époque industrielle. Et surtout qu’il a su tirer de cette expérience un témoignage, des textes qui donnent de la vie ouvrière, dans notre langue, d’après Pierre Bergounioux, la première peinture complètement authentique. François Bon nous raconte ensuite comment il est revenu à des lectures littéraires, Mathieu Bénézet d’abord, puis Bernard Noël, puis par enchaînements de citations et de mentions, Blanchot, Kafka, Rilke, Proust... Or, ce sont précisément ces lectures d’auteurs exigeants qui lui ont servi de mines pour ses ateliers d’écriture...

F.B. " Nos jeunes accèdent beaucoup plus facilement à la langue avec des auteurs comme Beckett qu’avec des proses qu’on pourrait supposer plus simples. C’est-à-dire qu’avec l’état extrême des perceptions dans lesquelles ils sont, on arrive beaucoup plus facilement à trouver leur équivalent de langage en cherchant dans l’état extrême du langage plutôt que dans les valeurs moyennes... C’est la chance que j’ai eue. C’est aussi ce qui fait que nos ateliers ne sont pas en conflit ou en interaction avec les cours de français. On ne peut pas travailler l’apprentissage de la langue en utilisant Artaud ou Bataille ; par contre, nous, on peut réconcilier les jeunes avec leur propre besoin de langage, avec trois lignes d’Artaud ou de Bataille, à partir de quoi l’enseignement de la langue va peut-être pouvoir travailler sur cette envie de langage, cette possession interne de langage..."
 
Ici, l’un de nous interrompt : " ils ont déjà la langue ", à quoi François Bon répondra par cette réflexion transperçante :

F.B. " La langue, on se l’approprie comme ça : en marche arrière. Il faut trouver la passerelle qui nous jette dedans. Après, on repratique à l’envers. "
 
Réflexions neuves, qui vont à contre-courant de ce qu’on pense...remarquons-nous. Si on dit aux professeurs qu’on va étudier Beckett en Troisième, ils vont lever les bras au ciel ! Et pourtant ! Etudier, non ; mais mettre en contact les élèves avec des extraits où le travail de la langue est poussé, visible, ça peut être quelque chose de stimulant... François Bon enchaîne :

F.B. " Je ne voudrais pas en faire un diktat pédagogique, ce serait ridicule ; mais cependant, moi, par exemple, je le pratique dans les ateliers même avec les élèves de Cinquième. Je l’ai fait l’an dernier pour Rabelais. A chaque fois, pour une proposition, on peut leur trouver une phrase d’Artaud, ou de Kafka, ou de Rilke, qui fait que ce sera compris de l’intérieur... "
 
Nous nous interrogeons : concrètement, un atelier d’écriture, ça démarre comment ? C’est quoi la première séance ?

F.B. " ... Ce qui est important pour moi, c’est la durée. Ce n’est pas le truc ponctuel de faire une séance et de faire débouler de l’écriture. Le plus chouette, comme récompense, c’est de voir qu’au bout de cinq ou six séances ils réagissent beaucoup plus souplement et qu’on peut leur proposer des sujets sur lesquels, immédiatement, ils vont surfer... Là on voit ce qui commence à évoluer... "
Interruption. Un bulldozer passe dans la rue, et François Bon s’inquiète pour sa voiture. Des travaux sont en cours dans le quartier. Il reprend :

F.B. " Autrefois, il y avait des tas de types qui montaient des ateliers, en disant par exemple " atelier sur le conte ", chacun avec sa petite technique. Maintenant, ça évolue assez rapidement : il y aurait effectivement, non pas une pédagogie, mais des repères dans ces techniques d’atelier. Non pas des choses personnelles, mais des outils. Par exemple, dans ces cas-là, il y a une exploration, qui est d’abord de restructuration dans le territoire, puis de reconstruction d’identité. Ensuite, acquisition formelle. Un cycle normal, pour moi, c’est un cycle qui va tour à tour aider à la relocalisation, puis à une reconstruction d’idée en travaillant par exemple sur la généalogie, et pour ça justement, il y a un texte, la généalogie du Pantagruel.... Par exemple, au lycée Mermoz, voici ce que nous avons fait la dernière fois. C’était la troisième séance. On a pris une grande feuille à trois, on l’a partagée en neuf fenêtres, et j’ai demandé à chacun de travailler sur les lieux qui, pour lui, étaient les plus importants, sur l’image de chaque lieu, savoir à quelle sensation privilégiée il était associé, sensation d’odeur, etc. à une scène, à un personnage. Et l’avantage dans ce cas-là, c’est que j’avais pour chaque petite case un texte qui, lui, était hors rhétorique, des phrases arrachées, juste des notations. Et, par contre, après, je leur ai proposé de les numéroter ; et donc j’obtiens un texte linéaire qui pour chacun est comme un voyage, mais qui se présente comme une narration sans aucun truc du genre " et puis on a déménagé ", " alors c’était ".

Et là, on arrive à leur faire comprendre que c’est de la langue... Si on regarde comment est faite une phrase, par exemple, de Flaubert, ce maniement intérieur plan sur plan, là on est bien dedans : c’est le travail de reprendre confiance dans ce qui est un territoire uniquement personnel, de manier vraiment des phrases...  Ici, par exemple, c’est une phrase nominale ; mais si je leur avais proposé de faire un texte uniquement en phrases nominales, ce serait une manipulation. Ici, en leur faisant prendre conscience que la plage où on était, le soleil..., on obtient un truc de collage, d’énumération qui prend du sens, mais qui vient inconsciemment... On peut arriver à leur faire prendre conscience de la langue comme d’une matière. Et dès lors, c’est facile en atelier ; si on leur désigne ce qui sonne, ce qui marche visuellement, ils l’intègrent très facilement, et ensuite ils réécrivent en utilisant ça... ce qui fait leur signature, leur voix personnelle. "

Note bibliographique

François Bon s’était signalé par plusieurs romans de forme neuve et de contenu incisif : Sortie d’usine, Limite, Ciment, Le Crime de Buzon...

Il a aussi publié deux courts textes à caractère autobiographique :
L’Enterrement (recommandé pour une étude de texte complet) et Temps-Machine.

Ses deux textes les plus récents méritent la plus grande attention :
Un Fait divers, C’était toute une vie.