Langue : Et la syntaxe ?
Raymond CUBY


S’il est intéressant d’observer les variations de la prononciation en se référant aux différentes éditions du Petit Robert (cf. n°30 page 40), il ne l’est pas moins de se demander où en est " le bon usage " en syntaxe en comparant sur quelques points l’ancien et le nouveau " Grevisse ". J’utiliserai ici l’édition de 1964 (G64) et celle, revue par André Goosse, de 1993 (GG93) sans m’interdire d’évoquer les nombreux " messages " entendus à la radio ou à la télévision.

Où l'on reparle de " après que "

L’emploi du subjonctif avec cette conjonction " heurte les principes ", selon G64, bien qu’il soit constaté (fait réel !) non seulement " dans l’usage des journalistes " mais aussi " dans la littérature ". Citations, à l’appui, de Sartre, Gide, Montherlant, Camus, Mauriac, Léautaud et quelques autres. GG93 se borne à observer que " cette tendance a fait l’objet de vives critiques ", et ajoute qu’elle est " irrésistible ". Trois anciens Présidents de la République y ont cédé en particulier dans leurs interventions orales. Mais attention : " l’indicatif [n’est] nullement périmé ". Avis aux dix professeurs de français sur trente-six qui, dans une enquête effectuée par Y. Auriac, déclaraient en 1982, inacceptable, et, pour cinq d’entre eux, agrammaticale, la phrase " Nous irons dans le Nord après que le froid aura disparu " (1) .
Dira-t-on que dans cet exemple l’emploi du subjonctif permettrait de mieux exprimer l’attente ou la condition posée ? Pourquoi pas ? Mais ce n’est pas là un choix qui intervient dans le langage spontané de chacun.
(1) Le français dans tous ses états, n° 6 " Enseigner la langue ", p. 5

Depuis que

Ce n’est plus de mode, mais de temps qu’il s’agit. Pas de problème apparemment pour G64. Par contre (ou en revanche !) GG93 signale qu’" on a parfois, dans la langue familière, un présent illogique ". Citation d’Anouilh : " Nous nous détestons toutes les deux depuis que nous sommes petites ". Langue courante plutôt que familière, car ce n’est pas " parfois ", mais constamment, qu’on entend des phrases de ce genre. Illogique certes, s’il est vrai que " depuis que " marque " le point de départ " d’une " durée dont le moment présent fait partie ". Mais la langue et la logique ! N’empêche ! Entendre un gros bonhomme dire " depuis que je suis gamin ", c’est plutôt cocasse

Ce présent de l’indicatif s’emploie ainsi essentiellement à propos de l’âge, précisé au moyen du verbe avoir suivi d’un nombre d’années révolues qu’on semble ne pas se résigner à abandonner, ou indiqué de façon plus lâche par le verbe être et un attribut qui ne convient qu’à une situation antérieure. Voici qu’apparaissent même des compléments prépositionnels : " depuis qu’on est à la maternelle " ai-je entendu tout récemment.
Faut-il ajouter les exemples de ce nouvel usage à ceux sur lesquels se fondent les linguistes affirmant, à la suite de Guy Serbat (L’Information grammaticale n°7 octobre 1980) que le présent, malgré son nom, " n’a aucune valeur temporelle " ? Ce serait aux autres formes de l’indicatif seulement que serait dénotée l’époque du procès ".

Mais pourquoi, précisément, derrière " depuis que ", une " autre forme " ne serait-elle pas également possible ? " J’écris depuis que j’ai 17 ans ", déclare Amélie Nothomb qui en a actuellement 28. Pourquoi pas " depuis que j’ai eu 17 ans ? " L’imparfait ? Il se prête à l’indication d’un point de départ si le verbe principal est au passé : " Depuis qu’il était veuf, il vivait retiré " ; la situation se prolonge au moment du procès exprimé au passé. Mais l’auteur de l’Hygiène de l’assassin aurait-elle pu dire : " j’écris depuis que j’étais adolescente ? " Beau sujet de discussion pour ceux qui voudraient disserter sur l’actuel, l’accompli, la durée bornée, non bornée ou à moitié bornée...

On a sans doute mieux à faire : apprendre à distinguer l’emploi exact d’un emploi plus fantaisiste, et à utiliser les possibilités diverses qu’offre la langue.
Il y a là matière à d’utiles manipulations :
- Il est majeur - il vote depuis qu’il est majeur.
- Il a 18 ans - il vote depuis qu’il a 18 ans.
- Il n’a plus 18 ans - il vote depuis qu’il a eu 18 ans.
- Elle n’a plus 17 ans - elle écrit depuis qu’elle a eu 17 ans.
Si l’on craint que ce dernier exemple fasse croire à une vocation datant du jour même de l’anniversaire, il reste la locution " depuis le moment (le temps, l’époque) où " qui permet l’imparfait, et surtout les tournures sans verbe, qui ont bien des avantages ! " Depuis l’âge de 17 ans ", " depuis mon enfance ", et même " depuis tout petit ".

Jusqu’à tant que

Populaire, dialectale ou régionale selon les éditions, cette locution est jugée archaïque. G64, qui cite surtout E. Henriot, la déclare " rare aujourd’hui ". GG93 ne reprend pas cette affirmation et donne des exemples pris à Daninos, Pagnol, E. Charles-Roux. Ce que l’on entend à la radio et à la télévision atteste la vivacité du tour.

GG93 estime avec raison, abusive la graphie, jusqu’à temps que, adoptée parfois par E. Henriot, qui paradoxalement s’amuse à écrire entretant conformément à l’étymologie.

Dont

" Les jeunes, dont il est devenu banal de regretter la pauvreté de la langue... ", lit-on dans la préface d’une bonne grammaire, qui, il est vrai, ne se veut pas normative (Grammaire du français contemporain, Larousse). Cela n’a pas échappé à GG93, où " les auteurs " de cette grammaire sont en bonne compagnie, parmi Dauzat lui-même et des écrivains pourtant " soigneux ", de Mirbeau, à B.H. Lévy. Là encore, la télévision fournit des exemples à profusion, et l’on entend Bernard Pivot, pourtant puriste à ses heures, parler en 1991 de “Rimbaud dont on célèbre le centenaire de la mort”.

D’une édition à l’autre la règle est immuable : " Dont ne peut, en principe, dépendre d’un complément introduit par une préposition ". Il eût donc fallu écrire : " Les jeunes, de la langue de qui (desquels) il est devenu banal de regretter la pauvreté " et " Rimbaud, de la mort de qui (duquel) on célèbre le centenaire ". Il eût fallu... mais eût-il mieux valu ? La réaction contre une tyrannie syntaxique toute moderne, aboutissant à tant de lourdeur, est-elle condamnable ?
La règle, dans sa formulation même, annonce des exceptions. " En principe "... Un cas au moins d’emploi licite : l’indication de la partie d’un tout : " Le jeu de puzzle, dont la moitié des pièces étaient d’ailleurs perdues " (G.Duhamel). Pas question, heureusement, d’exiger " Le jeu...des pièces duquel la moitié étai(en(t) perdue(s) ". Dans la terminologie de Grevisse, " pièces " est un pseudo-complément. C’est en fait le noyau du groupe nominal, " la moitié de " jouant le rôle d’un déterminant : quelques pièces, cinq pièces. Le pluriel du verbe, quoique non obligatoire, est ici significatif.

Dans les exemples " irréguliers " présentés ci-dessus, le nom antécédent de dont est lui-même introduit par de et complète un autre nom : la pauvreté de la langue, le centenaire de la mort... Il va de soi que la même construction se rencontre quand le nom introduit par de est complément de verbe, d’adjectif, etc : " Combien d’autres dont ils ne se souviennent plus des noms " (Huysmans). " Les énarques dont [un ex ministre de l’Education Nationale] avoue parfois douter de l’intelligence " (dans Midi Libre).
Mais qu’en est-il quand le nom antécédent est introduit par une autre préposition ? On trouve dans Grevisse un exemple de Corneille et un de Molière. Mais dirait-on aujourd’hui :
" Cet homme dont je crois à l’honnêteté ? "
" L’expert dont je m’appuie sur les conclusions ? "
" Ma sœur dont je discute avec les amis ? "
" La ville dont cet immeuble se trouve au centre ? "
Pour ma part, j’ai remarqué cet emploi de dont avec " à l’origine de " et " au courant de " :
 " Les crimes dont on accuse l’OLP d’être à l’origine ",
" Cette réunion dont on n’était pas au courant ".
ll peut sembler paradoxal que des locutions figées soient ainsi disloquées. C’est que, dans ces deux cas, employées avec “être”, elles font fonction d’attribut et peuvent commuter avec des adjectifs :
" Les crimes dont on accuse l’OLP d’être responsable ".
" Cette réunion dont on n’était pas informé ".

Quoi ou lequel ?

" Dans la langue écrite, surtout littéraire, quoi fait une forte concurrence à lequel lorsque l’antécédent est un nom inanimé " (GG93). Ainsi chez Mauriac : " Je m’asseyais sur une de ces bornes à quoi l’on amarre les bateaux ".
Fort bien. Mais il écrit ailleurs " quelque chose pour lequel je ne trouve que le mauvais qualificatif d’" ineffable ". Cet emploi du pronom relatif composé est, selon GG93, " exceptionnel " quand l’antécédent est un pronom neutre. Chez les écrivains peut-être, mais dans l’écrit non littéraire et l’oral, il est constant, et c’est dommage, si l’antécédent est " quelque chose ". Ce qui reste très rare, c’est le même emploi derrière " ce ".
 
Entendant récemment " ce pour lequel ", j’ai consulté à tout hasard GG93 et appris que F. Sagan l’avait écrit. Voilà quelque chose à quoi je ne m’attendais pas !
 
Ce ne sont là, on l’a dit, que quelques points. On aura l’occasion de faire part d’autres observations, et de revenir à ce Grevisse souvent critiqué parce qu’" on y trouve tout et son contraire ", et qu’en le consultant " on ne sait plus quoi enseigner ". Les intentions normatives de l’ouvrage sont pourtant clairement affirmées dans GG93, au paragraphe 14. Et c’est " en fonction du niveau soutenu " que sont portés les jugements sur les règles présentées ; voilà qui devrait rassurer. Mais ces règles ne sont pas confondues avec les préceptes sacrés des juristes.
L’abondance des contre-exemples, loin de décourager, devrait inviter à des réexamens permettant d’affronter la complexité de la langue dans la variété de ses registres et son évolution.