E.A.F : nouvelle formule
Premier sujet.Etude d’un texte argumentatif : CARTON ROUGE POUR LE BALLON ROND
Anne MILLAT, Yvette AURIAC

Mai 1964, Estadio Nacional à Lima : 320 morts. Juin 1968, Estadio River Plate à Buenos Aires : 80 morts. Janvier 1971, Ibrox Park à Glasgow : 66 morts. Février 1974, Le Caire : 48 morts. Octobre 1982, Loujniki, Moscou : 99 morts. Mai 1985, Heysel, Bruxelles : 39 morts. Avril 1989, Hillsborough, Sheffield : 94 morts.

Ces événements ont tous eu pour théâtre des stades de football et pour victimes des hommes, des femmes et des enfants venus assister à de grands matches. Aucun autre sport n’ayant été endeuillé par de semblables catastrophes, faut-il admettre que le football et la violence entretiennent des rapports particuliers ?

Les partisans du football s’insurgent contre cette mise en accusation du plus populaire de tous les sports. La violence, plaident-ils, est partout dans la société moderne. Elle y prend les formes les plus diverses, des hécatombes guerrières aux manifestations quotidiennes de la délinquance et de la criminalité. Elle n’épargne pas les stades, car ceux qui les fréquentent sont eux aussi, des produits de la société.

Mais alors, leur objectera-t-on, pourquoi les compétitions d’athlétisme, les rencontres de basket ou de rugby ne subissent-elles pas les mêmes effets pernicieux de leur environnement social, et ne donnent-elles pas lieu aux scènes qui ont horrifié les téléspectateurs du drame du Heysel ?

Le football n’est évidemment pas lui-même à l’origine de la violence. Il lui offre, semble-t-il, plus d’occasions de s’exprimer. D’abord parce que, dans les 166 nations affiliées à la Fédération internationale de football association (FIFA), il est le plus grand sport par le nombre de ceux qui le pratiquent, l’importance de son public et les passions qu’il soulève.

L’entassement excessif des spectateurs dans les gradins " populaires " est souvent la cause d’incidents qui ne sont pas toujours relatés dans la presse. Mais lorsque les occupants de ces places à bon marché sont des supporters venus apporter à " leur " équipe un appui inconditionnel, doublé d’une hostilité tout aussi inconditionnelle, à l’égard de l’équipe adverse et de ses partisans, la promiscuité tend naturellement à dégénérer en explosions de violence collective.

On a bien tenté de séparer les groupes de supporters et de les contenir dans des tribunes éloignées, de les encadrer à l’entrée et la sortie des stades, mais ces mesures, comme l’a montré la tragédie du Heysel, sont insuffisantes. Les dirigeants des clubs et des fédérations sportives ont compris qu’une révolution s’imposait dans l’aménagement des terrains, qui datent souvent d’avant-guerre, voire du début du siècle comme au Royaume-Uni. Les stades où se déroulent les compétitions internationales ne comportent plus, en principe, que des places assises - moins pour le confort du public populaire que pour des raisons de sécurité. Et ils sont équipés d’appareils électroniques de surveillance qui permettent de détecter toute menace de violence et d’assurer l’intervention rapide de forces de l’ordre.

Mais le nombre des supporters du football n’explique pas, à lui seul, cette propension malheureuse à la violence. En Europe et en Océanie, le rugby réunit plusieurs fois dans l’année des foules de 50 000 spectateurs sans jamais enregistrer d’incident sérieux. Ce sport, aussi " viril " à certains égards, attire donc un public différent, et ne provoque pas les mêmes réactions.

Le public du rugby n’a pas varié depuis le milieu du siècle. Relativement homogène, il demeure attaché à l’amateurisme dans le sport et n’accorde pas une importance excessive aux résultats, privilégiant plutôt l’esprit du jeu, ainsi que sa qualité. D’où son sang-froid devant des résultats ou des arbitrages litigieux, le calme et la correction qui règnent dans les tribunes même en cas de contestation orageuse sur le terrain.

Au contraire, le public européen du football a beaucoup changé. Les ouvriers, largement majoritaires avant la dernière guerre mondiale, ont cédé la place, sur les gradins, aux employés, tandis que bourgeois et petits-bourgeois constituent la clientèle des tribunes d’honneur. Par ailleurs, le football professionnel est de plus en plus marqué par l’importance des enjeux financiers des grandes rencontres. Le résultat devient la préoccupation majeure, pour ne pas dire unique, des joueurs et des spectateurs. Les moyens à mettre en œuvre, le jeu en soi, n’ont plus grande importance. La presse écrite et audiovisuelle y contribue en réduisant la part des commentaires techniques et de l’analyse du jeu. Concours, pronostics, loto sportif et autres formes de paris entretiennent eux aussi ce culte du résultat.

Dans ces conditions, pourquoi le public du football s’intéresserait-il au jeu, à sa qualité, sa tactique, son intelligence ? Et pourquoi ne s’associerait-il pas à la conquête du résultat en intervenant dans la partie ? L’intimidation de l’arbitre et des joueurs de l’équipe adverse par des menaces, des insultes, des jets de bouteilles ou de pierres prélude habituellement aux bagarres de supporters et aux mouvements de panique qui sont la cause directe des tragédies évoquées.

Cet état d’esprit n’a pas toujours été celui du public du football qui, il n’y a pas si longtemps encore, avait souvent l’occasion de manifester sa joie et son enthousiasme tout au long de parties qui laissaient l’impression d’avoir été des moments de bonheur partagés par tous les spectateurs (…)François Thébaud, Reproduit avec l’aimable autorisation du Courrier de l’UNESCO,dossier : sport et compétition, décembre 1992.

François THEBAUD. – Journaliste français, fondateur et rédacteur en chef de la revue Le Miroir du football (1959-1977), chef de la rubrique sportive du quotidien suisse La Tribune de Lausanne a couvert toutes les grandes compétitions internationales de football depuis la Seconde Guerre mondiale. Il est l’auteur de Pelé, une vie, le football et le monde (Hatier, 1974) et de Le temps du Miroir : une autre idée du football et du journalisme (Albatros, 1982).

N.B.: Il sera probablement nécessaire d’expliquer aux élèves : pernicieux, promiscuité, propension, entre autres

Exercice préalable
Ce texte comportant beaucoup de paragraphes et des connecteurs nombreux, il serait intéressant peut-être de commencer le travail par un exercice de remise en ordre du texte, celui-ci ayant été fourni aux élèves après mélange des paragraphes.

Questions d’observation : on pourra en choisir trois ou quatre parmi les suivantes

  • Titre. Composez un paragraphe pour expliciter le sens que vous donnez au titre, en veillant à bien justifier votre interprétation.
  • L’auteur présente, dans son argumentation, une opinion qu’il ne partage pas. Quels sont les indices qui permettent de repérer celle-ci ? et quels termes en introduisent la réfutation ?
    [Les partisans du football s’insurgent, ... plaident-ils ; Mais alors leur objectera-t-on...]
  • Dégagez du texte les arguments de l’auteur, que vous reformulerez brièvement en quelques lignes.
  • L’auteur introduit l’exemple du rugby. Montrez, sous forme d’un développement composé, quel rôle il lui fait jouer dans son argumentation.
  • L’auteur condamne-t-il, en définitive, le football ? Développez votre réponse en utilisant à la fois les indications fournies sur l’auteur et l’ensemble du texte.

Question invitant les élèves à entrer dans le débat
Pour prolonger la réflexion : Comment expliquer, selon vous, que les spectateurs se présentent aussi nombreux dans les stades alors que les grandes compétitions (de foot ou d’autres sports) sont retransmises à la télévision ?

 

Deuxième sujet.

Commentaire/Etude littéraire : L’ARCHE DES KERGUELEN

Apprentissage du commentaire niveau seconde.

LE RENNE MYSTERIEUX

Désireux de voir la fameuse " arche " des Kerguélen, Jean-Paul Kauffmann parcourt ces îles australes. Le groupe dont il fait partie aperçoit un renne solitaire.

" Qu’est-ce que ce renne fait loin de sa harde ? Je hâte le pas, n’osant tourner la tête, sentant dans mon dos le regard noir qui me poursuit. " ( Texte extrait de Jean-Paul Kauffmann, L’Arche des Kerguélen, voyage aux îles de la Désolation, p119-120, Edition Flammarion, 1993 )

Questions possibles
[Comme précédemment nous donnons brièvement entre crochets quelques éléments de réponse]
 
Questions de repérage :
Ce texte comporte 4 paragraphes

  • Dans les 2nd et 3e paragraphes observez les verbes, les pronoms sujets et compléments.
    Quelle relation s’établit entre les hommes et le renne ? [Complicité, curiosité réciproque…]
    Retrouve-t-on le même phénomène dans la suite du texte ?
    [Dès la transformation de l’animal, le jeu entre il et nous disparaît. Un seul nous ensuite, puis le je final].

  • Comparez les champs lexicaux du 4e et du 5e paragraphe. Mettez en évidence les points communs et les différences.
    [Anatomie du renne - transfiguration, sentiments des hommes à son égard : de l’admiration à la frayeur. Nouveaux champs lexicaux dans le 5e paragraphe : lumière, mythologie]
  • " Il s’est soudain évanoui ". Indiquez tous les éléments qui dans cette phrase provoquent un effet de rupture.
    [choix du temps, ellipse, adverbe, sens du verbe]
  • Le narrateur observe le renne au début du texte (paragraphes 2 et 3) : Grâce à quelles expressions, mêlées à la description, le renne prend-il déjà une autre dimension ?
    [sentiments prêtés à l’animal, quasi humanisation du renne]

Commentaire et interprétation

  • Question de synthèse : Montrez par quels procédés divers l’auteur introduit une dimension fantastique dans un récit de voyage plutôt réaliste au départ.
  • Intertextualité. Ce texte peut être replacé dans une tradition littéraire qui met en scène une rencontre entre l’homme et le cerf. (Dans le texte de J.P. Kauffmann le renne est rapproché du cerf mystique).

On trouvera dans La légende de Saint-Julien L’hospitalier (Trois Contes, de Flaubert) une scène que l’on pourra comparer avec l’extrait étudié ci-dessus.

LA LEGENDE DE SAINT-JULIEN L’HOSPITALIER
Julien, un matin d’hiver, part à la chasse. Avec une incroyable facilité il abat à coup de fouet, avec des flèches, à l’arbalète etc. une grande quantité d’animaux : grues, blaireau, paons, chevreuils…

Un spectacle extraordinaire l’arrêta. Des cerfs emplissaient un vallon ayant la forme d’un cirque ; et tassés, les uns près des autres, ils se réchauffaient avec leurs haleines que l’on voyait fumer dans le brouillard.
L’espoir d’un pareil carnage, pendant quelques minutes, le suffoqua de plaisir. Puis il descendit de cheval, retroussa ses manches, et se mit à tirer.
Au sifflement de la première flèche, tous les cerfs à la fois tournèrent la tête. Il se fit des enfonçures (creux) dans leur masse ; des voix plaintives s’élevaient, et un grand mouvement agita le troupeau.
(Julien tue peu à peu tous les cerfs) [...]. La nuit allait venir ; et derrière le bois, dans les intervalles des branches, le ciel était rouge comme une nappe de sang [...].
Julien s’adossa contre un arbre. Il contemplait d’un œil béant l’énormité du massacre, ne comprenant pas comment il avait pu le faire.
De l’autre côté du vallon, sur le bord de la forêt, il aperçut un cerf, une biche et son faon.
Le cerf, qui était noir et monstrueux de taille, portait seize andouillers avec une barbe blanche. La biche, blonde comme les feuilles mortes, broutait le gazon ; et le faon tacheté, sans l’interrompre dans sa marche, lui tétait la mamelle.
L’arbalète encore une fois ronfla. Le faon, tout de suite, fut tué. Alors sa mère, en regardant le ciel, brama d’une voix profonde, déchirante, humaine. Julien exaspéré, d’un coup en plein poitrail, l’étendit par terre.
Le grand cerf l’avait vu, fit un bond. Julien lui envoya sa dernière flèche. Elle l’atteignit au front, et y resta plantée.
Le grand cerf n’eut pas l’air de la sentir ; en enjambant par-dessus les morts, il avançait toujours, allait fondre sur lui, l’éventrer ; et Julien reculait dans une épouvante indicible. Le prodigieux animal s’arrêta ; et les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu’une cloche au loin tintait, il répéta trois fois :
– " Maudit ! maudit ! maudit ! Un jour, cœur féroce, tu assassineras ton père et ta mère ! "
Il plia les genoux, ferma doucement ses paupières, et mourut.
Julien fut stupéfait, puis accablé d’une fatigue soudaine ; et un dégoût, une tristesse immense l’envahit. Le front dans les deux mains, il pleura pendant longtemps. Gustave Flaubert, Trois Contes

Prolongement :

Quels éléments du texte de J.P. Kauffmann renvoient au texte de Flaubert ? En quoi ces deux scènes sont-elles cependant fondamentalement différentes ?
[Chasse et plaisir ; narration à la 3e personne/1ère personne/malédiction…]

Remarques

La légende de Saint Julien l’Hospitalier est empruntée à la La Légende dorée, recueil de vies de Saints composé au XIIIe siècle par J. de Voragine. Dans ce même recueil, la légende de Saint Eustache, patron des chasseurs, rapporte que le saint fut converti par la rencontre d’un cerf portant entre ses bois une croix lumineuse.

Plus tard, au XVe siècle, Saint-Hubert, évêque belge du VIIIe siècle, devint à son tour le héros d’une légende imitée de celle de Saint Eustache. L’iconographie le représente agenouillé devant le cerf crucifère.

Enfin on peut aussi remonter à la légende d’Actéon, chasseur transformé en cerf et dévoré par sa meute de chiens, pour avoir contemplé Artémis au bain.