Cest sous ce double titre que Jean-Noël Blanc, sociologue à lEcole
dArchitecture de Lyon, a publié (en 1991, aux Presses Universitaires de Lyon, prix
: 125 F), une étude approfondie des rapports du roman policier avec lespace urbain,
" cest-à-dire cet univers complexe, contradictoire et non-maîtrisable que
représente la ville dans les sociétés industrialisées " (p. 11).
Evitant lécueil dune approche uniquement
sociologique, lauteur de Polarville a le mérite de faire surgir la dimension
littéraire des uvres citées. Il montre dabord que le thème de la ville a
fait naître un nouveau genre policier : le roman noir, dans lequel des couples "
inséparables " réunissent un écrivain et une ville :
" Ainsi, qui dit Léo Malet dit Paris, qui dit D.
Hammett dit San Francisco, et R. Chandler Los Angeles, D. Goodis Philadephie, W.R. Burnett
Chicago, R.B. Parker Boston (...), Ed. Mc Bain et J. Charyn New York. " (p. 13)
De plus, cette thématique engendre une poétique
cest-à-dire des mythes, des images et un type décriture :
" ... dès que le texte installe la ville moderne au
cur du récit, alors le style change (...) et impose son rythme sec, syncopé,
haché, brutal (...). Le lexique souvre à largot des bas-fonds (...) La
phrase se tend : elle acquiert la vitesse, la grossièreté et la redoutable efficacité
des propos de rue (...) Cest lécriture urbaine par excellence. Elle rédige
le récit dun monde brutal, rapide, orgueilleux et impitoyable, où lacier, le
fer, le béton, lasphalte, lautomobile et la vitesse règnent en maîtres "
(p. 15).
Le livre comporte trois parties aux titres évocateurs :
ainsi, dans la première partie, Le poème noir de la ville assassinée, Jean-Noël
Blanc établit un inventaire des lieux-clés du polar : bas-fonds, rue déserte, quartier
sinistre, terrain vague, maison délabrée, hôtel miteux, etc. pour aboutir au constat
suivant : " Le polar est un parcours urbain parce quil cherche une vérité sur la
ville (...) ; il conduit une enquête sur lassassinat de la ville " (p. 96).
Selon les époques et selon les écoles de pensée, cette
enquête conduira à désigner des coupables différents : pour les fondateurs du roman
noir américain, la réponse soriente vers une dénonciation politique.
Cest pourquoi la seconde partie, Chronique rouge
de la ville corrompue, présente lassassinat de la ville comme le résultat des
luttes pour le pouvoir.
Les responsables sont " la bourgeoisie locale acoquinée
aux malfrats, la police et les juges inféodés au Milieu " (p. 106). Par cette
accusation des nantis, certains polars savèrent contestataires, presque marxistes.
En dénonçant les injustices urbaines, le polar devient
militant en Europe (voir D. Daeninckx). Aux Etats-Unis, en revanche, le polar devient
légaliste, voire biblique : on y retrouve les grands mythes de la ville séductrice, de
la chute et du salut ainsi que le mirage du retour au pays natal, havre de paix et
dinnocence.
Sappuyant sur des mythes et des images littéraires
fascinantes, le roman noir apparaît comme la littérature même de limaginaire
urbain.
Dans la troisième partie, La complainte grise des
faubourgs, se manifeste une nouvelle évolution du genre : alors que le roman noir
américain, par ses mythes et ses images séloigne de la vie réelle, " le polar à
la française " explore une autre façon de parler de la ville : avec une écriture
attentive aux différences sociales, le polar à la française rejoint une tradition
illustrée par Balzac, Hugo et Zola, qui distinguent les niveaux sociaux et les zones
urbaines (voir par exemple : ville haute/ville basse dans les Illusions perdues).
Ainsi, Simenon et Léo Malet situent toujours avec précision personnages et actions dans
le champ social et urbain. Puis, dans les années 60 et 70 apparaît en France le
néo-polar héritier dune double tradition (celle du roman noir américain et celle
du policier à la française), dont le paysage privilégié est la banlieue, les HLM, les
habitants déportés à la périphérie (voir Vautrin et Siniac).
Le problème cest que lidéologie du
néo-polar est tout à fait différente " Simenon était populaire, Malet populiste ; le
néo-polar traite le peuple avec mépris, comme une populace " (p. 197).
Le néo-polar français devient roman de murs
adoptant les pires idées préconçues, et certains ingrédients extraits de la lecture de
Céline. Il " contemple de haut la pauvre scène du pauvre monde avec un mépris qui ne
se cache pas. Du coup cest toute la position du polar par rapport à la ville qui
est en train de basculer " (p. 205).
La ville désormais dégoûte. Le néo-polar renverse les
positions du roman policier classique. " Là où ce dernier retournait la ville pour la
comprendre et adoptait le point de vue " de dessous " pour établir une vérité en
observant le monde urbain " de bas en haut ", le néo-polar va chercher du côté des
bas-fonds, mais cest pour les considérer " de dessus " et juger quils
vicient la terre entière " (p. 209).
Le sujet du polar devient donc la dégradation urbaine et
le néo-polar saffiche comme conservateur. Cest la population des bas-fonds,
des banlieues qui se trouve en position daccusée et resurgit la peur sociale que
les feuilletons du XIXe traduisaient à propos des faubourgs.
Le polar contemporain pour Jean-Noël Blanc ne traque
plus les grands bandits mais " les acteurs de la déchéance urbaine " (p. 227), ceux
qui contredisent lordre échappent aux normes établies, les exclus,
cest-à-dire le fou, le jeune, le rebelle, létranger.
On sapproche à grands pas de la guerre urbaine. Le
néo-polar ne critique plus les perversions de la ville. Il veut faire régner
lordre : " il faut tenir la rue " (p. 247). La police déçoit et les juges sont
lâches. Le polar se fait lécho des inquiétudes de la population.
Mais pour Jean-Noël Blanc, le polar est en voie
dextinction. En voulant parler de la ville réelle, il est en train de disparaître.
Cest la mort des mythes, la dissolution du polar dans le roman tout court.
" A la place de la ville du polar apparaissent
désormais des villes, diverses, plurielles, contradictoires... impossibles à réduire à
quelques images toutes faites. Villes délivrées du mythe " (p. 284).
Traitant la ville comme le roman romanesque, le polar
perd sa spécificité.
Cest sans doute pour cela que se multiplient, ces
dernières années, " les pieds humides ", cest-à-dire ceux qui traversent la
frontière entre le roman policier et le roman romanesque : " dun côté A. Varoux,
J. Vautrin, T. Topin, A. Demouzon, Th. Jonquet... de lautre, R. Belleto, Ph. Djian,
P. Laîné, S. Prou, P. Bourgeade " (p. 286).
Et Jean-Noël Blanc conclut que le polar a de fait
accompagné lévolution de la société du XXe siècle. Appelé par la monstruosité
urbaine, attaché aux valeurs agraires et anciennes, il est petit à petit passé du
côté de la ville. Mais la ville la fait naître et la ville le tue. |