Il sagit de létude de scènes de romans policiers qui proposent explicitement
aux lecteurs le même type dénigme : le mystère dun meurtre (ou dune
tentative de meurtre) particulièrement atroce, commis dans un lieu clos, plus
précisément dans une chambre fermée de lintérieur. Nous travaillerons sur
six textes, extraits de trois romans, prélevés au début et à la fin de chacun
deux. Voici les textes sélectionnés
présentés dans lordre chronologique :
Double assassinat dans la rue Morgue,
dEdgar Allan Poe, Folio Junior, 1856, traduction de C. Baudelaire.
Texte 1 : pages 24-27 de " Peu de temps après cet
entretien, nous parcourions lédition du soir de la Gazette des tribunaux..."
jusquà " Toute cette affaire reste un horrible mystère, et jusquà présent
on na pas encore découvert, que nous sachions, le moindre fil conducteur. "
Texte 2 : pages 60-66 de " Pendant que Dupin
prononçait ces mots..." jusquà " Finalement, elle sempara du corps de la
fille, et le poussa dans la cheminée, dans la posture où elle fut trouvée ; puis de
celui de la vieille dame quelle précipita la tête la première par la fenêtre. "
Le mystère de la chambre jaune, de Gaston
Leroux, Le Livre de poche, 1907.
Texte 1 : page 10-18 de " Le lendemain, les journaux du
matin étaient pleins de ce drame. " jusquà " Il nen faut pas davantage à
la justice pour faire monter un homme sur léchafaud ! "
Texte 2 : page 407-421 de " Maintenant, nous arrivons
à lexplication du mystère de la Chambre Jaune. " jusquà " Et quand
M. Stangerson reviendra, il trouvera la porte de la Chambre Jaune fermée, et sa
fille, dans le laboratoire, penchée sur son bureau, attentive, au travail déjà !
"
La Mystérieuse Affaire de Styles,
dAgatha Christie, Librairie des Champs-Elysées, 1920, traduit de langlais par
Marc Logé.
Texte 1 : pages 38-44 de " Vers le milieu de la nuit,
je fus réveillé par Lawrence Cavendish. " jusquà "-Voici les clefs des deux
chambres. A mon avis, il serait préférable de les laisser fermées pour le moment. "
Texte 2 : pages 222-234 de " Lassemblée étant
au complet, Poirot se leva de son siège et salua poliment lauditoire. "
jusquà "-Mesdames, messieurs, dit Poirot avec un geste triomphant, permettez-moi
de vous présenter lassassin, Mr Alfred Inglethorp ! ".
A la limite du genre policier et du registre
fantastique, le thème du meurtre commis dans une chambre hermétiquement close est un
thème récurrent de la littérature policière. Sorte dénigme proposée à la
sagacité du lecteur, ce type de récit, fondé sur des indices difficiles à déchiffrer,
se définit comme un itinéraire impossible. Dans la masse de la littérature policière,
pour illustrer cette thématique, nous avons choisi trois romans quunit une
intertextualité revendiquée.
" Ce fut comme un dramatique rébus sur lequel
sacharnèrent la vieille Europe et la jeune Amérique. Cest quen
vérité - il mest permis de le dire " puisquil ne saurait y avoir en tout
ceci aucun amour-propre dauteur " et que je ne fais que transcrire des faits sur
lesquels une documentation exceptionnelle me permet dapporter une lumière nouvelle
- cest quen vérité, je ne sache pas que, dans le domaine de la réalité ou
de limagination, même chez lauteur du Double Assassinat, rue Morgue ; même
dans les inventions des sous-Edgar Poe et des truculents Conan Doyle, on puisse retenir
quelque chose de comparable, QUANT AU MYSTERE, " au naturel mystère de la Chambre jaune
". " (page 9)
Ainsi sexprime Sainclair, le narrateur du Mystère
de la chambre jaune, avocat et chroniqueur judiciaire. De même Agatha Christie, dans
ses mémoires, avoue-t-elle avoir voulu avec lintrigue de son premier roman, La
Mystérieuse Affaire de Styles, publié en 1920, rivaliser dingéniosité avec
le roman de Gaston Leroux.
Dans Le Mystère de la chambre jaune,
lauteur revient à plusieurs reprises sur lexemple prestigieux que représente
la nouvelle de Poe dans le domaine précis de lénigme de la chambre close :
" -Oui, fit le jeune reporter, en sessuyant le
front... la Chambre Jaune était, ma foi, fermée comme un coffre-fort...
-De fait, observai-je, voilà bien pourquoi ce mystère est
le plus surprenant que je connaisse, même dans le domaine de limagination. Dans le Double
Assassinat de la rue Morgue, Edgar Poe na rien inventé de semblable. Le lieu du
crime était assez fermé pour ne pas laisser échapper un homme, mais il y avait encore
cette fenêtre par laquelle pouvait se glisser lauteur des assassinats qui était un
singe ! "
A ce stade du récit, dans une note de bas de page,
Gaston Leroux évoque également une nouvelle de Conan Doyle, fondée sur le même
modèle, qui pourrait être proposée aux élèves, à la suite de ce groupement de
textes, comme étude dune uvre intégrale : " Conan Doyle aborde le même
genre de mystère, si jose dire, dans la nouvelle intitulée La Bande mouchetée.
Dans une chambre close, un terrible assassinat est accompli. Quen est devenu
lauteur ? Sherlock Holmes ne tarde pas à le découvrir, car, dans la chambre, il se
trouvait une prise dair, large comme une pièce de cent sous, suffisante cependant
pour laisser passer la bande mouchetée ou le serpent assassin. " (page 101).
Notons que certains traducteurs intitulent la nouvelle de Conan Doyle : Le Ruban
moucheté.
Dans le groupement de textes proposé pour cette séquence,
la nouvelle dEdgar Poe apparaît comme le récit-matrice à partir duquel les autres
sélaborent et se développent, cherchant successivement à se dépasser en
complexité et en ingéniosité. Cest donc ce récit que nous étudierons dans un
premier temps. Ce qui est intéressant pour de jeunes élèves, cest que les indices
policiers fonctionnent comme des indices de lecture méthodique et de construction du
sens. Des élèves de 4e ou de 3e peuvent ainsi effectuer des repérages précis dans les
textes et émettre des hypothèses de sens à partir des indices relevés. Lobjectif
principal est de les amener à exercer leur ingéniosité, de les transformer en
détectives-lecteurs.
La séquence pourrait sorganiser de la façon
suivante :
- Lecture en classe du premier texte, extrait de Double
Assassinat dans la rue Morgue. Après une courte phrase introductive, ce
passage est constitué dun article de journal, La Gazette des tribunaux,
titre qui introduit le lecteur dans le domaine judiciaire.
1) Que sest-il passé exactement dans la maison de
la rue Morgue ? (Qui a été tué ? De quelle manière ?)
2) Peut-on savoir qui est lassassin ? Justifiez votre
réponse en vous appuyant sur des indices précis.
3) Quels indices créent le mystère ?
4) A partir des indices policiers, essayez de reconstituer
laffaire. Mettez-vous à la place dun détective.
La lecture attentive du texte nous apprend que deux
femmes, une mère et sa fille, ont été sauvagement assassinées et que lassassin a
disparu, alors que lappartement était fermé à clef de lintérieur.
Plusieurs indices démentent le crime crapuleux : " Sur le parquet, gisaient trois
napoléons, une boucle doreille ornée dune topaze, trois grandes cuillers
dargent, (...) et deux sacs contenant environ quatre mille francs en or. " Ce qui
frappe le lecteur, cest lextrême violence du meurtre, la fille ayant été
découverte étranglée et enfoncée dans le conduit de la cheminée, la mère gisant dans
une cour, la tête tranchée par un rasoir. Toute tentative de percer le mystère relève
du fantastique, ce que le vocabulaire du texte souligné : " Double assassinat des plus
singuliers ", titre La Gazette des tribunaux ; les voisins accourus en entendant
les hurlements des dames se trouvent " face à un spectacle qui frappa tous les
assistants dune terreur non moins grande que leur étonnement " ; la pièce
quils découvrent est " dans le plus étrange désordre " ; toute laffaire
reste " un horrible mystère " etc.
A ce stade de la lecture, il est intéressant de dresser
linventaire des possibles narratifs, à partir des indices fournis par le texte.
Certains élèves sapprochent parfois de la vérité du récit.
Comment, dans la nouvelle dEdgar Poe, le mystère
est-il dévoilé ? Cest ce que montre le deuxième extrait proposé
cest-à-dire le récit dun matelot français, de retour de Bornéo (pages
60-66).
-Première étape : lecture en classe (pour préserver le
suspens) du texte.
-Deuxième étape : activités.
1) En deux colonnes, comparez les indices du texte 1 et les
nouveaux éléments apportés par le texte 2.
2) Définissez le type de texte en vous appuyant sur des
éléments précis.
Le premier indice est fourni par lattitude de
culpabilité du marin : " Que Dieu me soit en aide ! ", sécrie-t-il devant
linterrogatoire que lui fait subir le détective Dupin.
La figure du " meurtrier " se précise ensuite avec
lentrée en scène, dans le récit du matelot, de lorang-outang de Bornéo, "
un rasoir à la main ", bondissant avec " une inconcevable agilité "... Plus
aucun doute nest enfin permis au détective-lecteur puisque le matelot a assisté en
direct au double assassinat : " Quand le matelot regarda dans la chambre...".
Il ne sagissait pas ici de faire lire la nouvelle
complète, mais plutôt de susciter chez de jeunes élèves lenvie de la lire, en
leur proposant un défi et en aiguisant leur curiosité.
Au cours des séances suivantes consacrées à la lecture
dextraits du Mystère de la Chambre Jaune, qui sinspire explicitement,
nous lavons vu, de Double Assassinat dans la rue Morgue, les élèves
doivent à la fois réinvestir les acquis des précédentes lectures et développer de
nouvelles compétences, puisque Gaston Leroux en tant quauteur cherche à dépasser
son modèle ; en effet, dans un moment de découragement, le héros du roman,
Rouletabille, note dans son carnet : " Je me trouve plus abject, plus bas dans
léchelle des intelligences que ces agents de la Sûreté imaginés par les
romanciers modernes, agents qui ont acquis leurs méthodes dans la lecture des romans
dEdgar Poe ou de Conan Doyle..." (page 268).
Les deux passages sélectionnés sont relativement longs :
huit pages denses pour le premier et vingt pour le second, ce qui implique des stratégies
de lecture différentes. Le premier texte est à lire à la maison.
1) De quel type de texte sagit-il ? Comparez avec
le texte 1 de Double Assassinat...
2) Dessinez un plan de la " chambre jaune " indiquant
lemplacement des diverses issues.
3) Donnez votre hypothèse sur le mystère de la chambre
jaune.
Première constatation : ce texte est également un article
de presse, écrit dans la même tonalité dramatique que celui de la nouvelle de Poe : au
" double assassinat des plus singuliers " de La Gazette des tribunaux, répond en
effet " Une crime surnaturel ", titre de larticle publié par Le Matin. Mais chez
Gaston Leroux, laccent est plus fortement mis encore sur le mystère dun crime
commis dans une chambre hermétiquement close. Il est fructueux de comparer les plans
dessinés par les élèves au plan présenté page 78 dans le roman, afin den rendre
sensible la donnée essentielle : limpossibilité absolue pour lassassin de
sortir de la pièce. Comme le souligne, avec une ironique insistance le narrateur du
roman, le plan a été " tracé par Rouletabille lui-même et jai constaté
quil ny manquait pas une ligne, pas une indication susceptible daider à
la solution du problème (...). Avec la légende et le plan, les lecteurs en sauront tout
autant pour arriver à la vérité quen savait Rouletabille quand il pénétra dans
le pavillon pour la première fois et que chacun se demandait : par où lassassin
a-t-il pu fuir de la chambre jaune ? "
Dans la même perspective, il est en outre demandé aux
élèves de relever tous les termes décrivant la fermeture et lenfermement. Ce
champ lexical est si abondant et si répétitif que ce relevé exige plusieurs relectures
attentives du texte : fermer la porte à clef ; pousser le verrou ; senfermer à
double tour ; porte fermée et bien fermée à lintérieur ; barreaux de la
fenêtre intacts ; volets fermés par un loquet de fer à lintérieur ; porte
trop étroite pour séchapper ; petit carré de chambre où il est impossible de se
cacher etc.
Le registre du texte échappe dès lors à la simple
enquête policière pour entrer peu à peu dans le fantastique. Le lecteur ne peut
quhésiter en effet entre une explication surnaturelle, comme lannonce le
titre du journal, et une explication naturelle qui exige une extrême sagacité.
Lexpérience montre que les jeunes élèves font preuve dune imagination et
dune intelligence des situations, dignes de Gaston Leroux. Rares sont ceux toutefois
qui, aiguillés et trompés par le dénouement de Double Assassinat dans la rue Morgue,
parviennent à la véritable solution. Dun point de vue pédagogique,
limportant est de mettre en scène en classe la lecture du deuxième extrait, afin
de faire découvrir progressivement aux élèves que la réelle tentative
dassassinat sur Melle Stangerson a eu lieu avant les manifestations de cette
tentative (cest-à-dire un cauchemar) et que, par conséquent, il ny avait
aucun criminel cherchant à séchapper de la chambre jaune, " close comme un
coffre-fort ". Lexercice consiste en une lecture méthodique judicieuse des
indices, après que toutes les hypothèses de sens ont été invalidées par Rouletabille.
1) Dans quel cadre se situe la scène (page 407-421) ?
2) Quels sont les deux personnages qui parlent ? Que
cherchent-ils à élucider ?
3) Comment Rouletabille retourne-t-il les arguments
avancés par le Président du tribunal ?
4) Choisissez un indice parmi tous ceux qui constituent le
" mystère de la chambre jaune " et donnez les différentes lectures que lon peut
en faire.
Le cadre du tribunal rend plausible
linterrogatoire contradictoire auquel se livrent le Président du tribunal, lecteur
naïf, et le témoin Rouletabille. En effet, à chaque lecture dindice faite par
lhomme de loi et à chaque tentative dinterprétation de sens, Rouletabille
oppose une lecture intelligente des faits. Ainsi à lapostrophe du Président sur
lévidence des traces laissées par lassassin (main sanglante, os de mouton,
revolver, mouchoir, béret, etc), voici ce que répond le génial Rouletabille,
définissant en quelque sorte une lecture efficace : " ça, cest les marques
sensibles, encore une fois... les marques sensibles avec lesquelles on commet tant
derreurs judiciaires parce quelles vous font dire ce quelles veulent
! Il ne faut point, je vous le répète, sen servir pour raisonner ! Il faut
raisonner dabord ! Et voir ensuite si les marques sensibles peuvent entrer dans le
cercle de votre raisonnement..." Toute interprétation fantastique (homme qui passe à
travers les murs ; animal qui rétrécit à volonté ; fantôme ; dédoublement de la
personnalité de la victime, etc) disparaît donc du champ du récit pour faire place à
lexplication réaliste, quoiquun peu tirée par les cheveux, aux dires des
élèves.
Avec la lecture du roman dAgatha Christie, La
Mystérieuse Affaire de Styles, nous revenons à lenquête policière
traditionnelle, mais toujours liée au thème du meurtre perpétré dans une chambre
close. Le texte 1 pose les données du problème en faisant assister le lecteur en direct
à la mort de la victime, tandis que le texte 2 le résout selon une technique éprouvée.
En effet, par leurs lectures, par nombre de films ou de feuilletons, les élèves
connaissent bien la scène canonique finale au cours de laquelle Hercule Poirot réunit
tous les suspects dans une pièce et dénoue brillamment les fils de lintrigue.
Dans la même séance, les deux textes sont donnés
successivement à lire en classe aux élèves. Seul subterfuge utilisé par
lenseignant : les trois derniers mots du second texte, cest-à-dire le nom du
coupable sont supprimés.
1) Racontez oralement ce qui se passe dans le premier
texte.
2) Quels éléments du récit rapprochent ce texte des
passages précédemment étudiés dans Double Assassinat et Le Mystère de la
Chambre Jaune ? Ny a-t-il pas des différences ?
3) Comparez lattitude, les gestes ou les paroles de
chaque personnage dans le texte 1 et le commentaire quen fait Poirot dans le texte
2.
La spécialité dAgatha Christie, comme auteur de
romans policiers, est en fait de lancer sans cesse ses lecteurs sur de fausses pistes :
ainsi, dans son premier roman, très inspiré de celui de Gaston Leroux, elle dispose des
indices - tous axés sur la fermeture des portes de la chambre de la victime - qui
paraissent accuser tour à tour Lawrence, puis John Cavendish (au point que ce dernier se
retrouve en prison), enfin, son épouse Mary. Outre la connivence quont la plupart
des élèves avec le célèbre détective Hercule Poirot, lintérêt détudier
ces deux extraits consiste à montrer précisément une intelligence en action, démontant
les pièges du récit pour parvenir à la vérité. Avouons toutefois quaprès les
sanglantes terreurs des romans précédents, La Mystérieuse Affaire de Styles
apparaît un peu terne à de jeunes élèves.
Dautres pistes de lecture pourraient être
explorées qui nont été québauchées, en particulier, dans les trois
romans, létude du personnage-narrateur naïf, empêtré dans de fausses déductions
et jouant le faire-valoir du brillant détective, tandem très efficace du point de vue
narratif. Comme il est suggéré plus haut, après létude de textes proposant des
variations dordre technique sur un thème commun mi-policier, mi-fantastique, il
serait intéressant détudier en uvre complète la brève nouvelle de Conan
Doyle intitulée Le Ruban moucheté.
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