En descendant " Le Fleuve Noir ", de romans d’espionnage en romans policiers...
Découverte d’un vrai auteur : G.J. ARNAUD
Lucien RUH

(1) J. Raabe, Histoire littéraire de la France (tome VI, p. 741).
On pourrait dire, reprenant le titre d’un de ses romans, que G.J. Arnaud est " L’Homme Noir ", le spécialiste des romans " noirs ", des récits qui se déroulent dans les recoins sombres de nos sociétés... Il y a trouvé riche matière pour son inspiration, faut-il croire, puisque depuis 1952 il a publié plus de trois cents romans sous son nom et sous divers pseudonymes, dont plus de deux cents dans les Editions du " Fleuve Noir ".
 

Littérature industrielle ? Il faudrait y regarder de plus près. C’est vrai que les livres ornés de cette mention " Fleuve Noir ", ne se trouvent généralement pas en compagnie de ceux, par exemple, qui portent le sigle " NRF ". On les classera plutôt dans la littérature de gare, parmi les romans de grande diffusion, dont " la part supposée dans l’histoire littéraire est inversement proportionnelle au tirage " (1) . 
 

(2) Sous la direction de Robert Bonaccorsi, G.J. Arnaud, 31 ans de Roman populaire (biographie littéraire, confidences d’auteur, bibliographie complète, et excellentes illustrations empruntées aux couvertures de Michel Gourdon) édité à la Seyne-sur-Mer en 1983. G.J. Arnaud se définit lui-même volontiers comme " un fonctionnaire de l’écriture ". Il le dit sans aucune mauvaise conscience, bien au contraire. Pour composer ses récits, il s’appuie sur une documentation ancrée dans les réalités sociales. Son écriture est exacte, concise : du style qui, sans se faire remarquer, est en fait très élaboré... " Un redoutable créateur d’univers ", a-t-on pu dire : effectivement il sait empoigner ses lecteurs. Aussi les instruire, dans les plus réussis de ses ouvrages. 
Dans une excellente brochure (2) consacrée à cet auteur, Robert Bonaccorsi ne lésine pas sur les éloges : "...G.J. Arnaud c’est un peu le fils de Dumas, le neveu d’Emile Zola, le cousin français de Raymond Chandler ". Mais il ajoute aussitôt : "... plus profondément c’est G.J. Arnaud en personne que nous vous invitons à découvrir ". On ne saurait mieux dire qu’il a sa personnalité d’auteur, une vision propre du monde. 
Bref, dans la littérature de gare, un auteur non-conformiste.
(3) Une thèse pour le doctorat d’Etat en science politique a été présentée à l’Université de Rennes sur " L’idéologie dans le Roman d’espionnage "(par Erik Neveu). L’œuvre de G.J. Arnaud a également été présentée dans La Vie, L’Humanité, Le Monde, Le Magazine littéraire, etc. Auteur de romans d’espionnage ? Oui, mais qui " entraîne ses espions dans les méandres du monde capitaliste, des trusts multinationaux, des sectes, des mouvements néo-nazis ", a-t-on observé, sans oublier les diverses espèces de dictatures (3) . Les confidences de G.J. Arnaud sur la genèse de ses intrigues sont passionnantes.

Dans Cerveaux empoisonnés, précise-t-il, " j’ai essayé de montrer d’une manière romancée comment la secte Moon a échoué dans sa tentative d’implanter une officine politico-mystique, intitulée Causa, en France ". 

Dans Potion tragique, dit-il, " je dénonce nommément les industries pharmaceutiques qui revendent des produits périmés aux pays du tiers-monde ". Voilà qui donne la mesure d’une certaine ambition. 

De même, dans Les Fossoyeurs de Liberté, on voit un sénateur des Etats-Unis enquêter sur la complicité de la multinationale ITT et de la CIA dans le putsch qui a provoqué la mort du président Allende au Chili. Dans Subversive Club, on voit comment les directeurs d’une très grosse entreprise s’y prennent pour endoctriner leurs cadres, les transformer en guerriers du profit. Un autre roman se déroule dans le grand Nord, sur la frontière finlandaise, et décrit les méthodes expéditives des douaniers soviétiques. Dossiers brûlants décrit la passation des pouvoirs en 1981, en France, dans un de ses aspects les mieux cachés. 

Pourtant, cette partie de son œuvre n’est pas celle que l’auteur préfère. Il confie : " Le polar, c’est quelque chose qui vient de plus loin... cela dure parfois des années ! j’ai un vague sujet, vous savez, un petit truc de rien du tout et puis, il s’étoffe indépendamment de moi... Il disparaît, et puis au bout de deux ou trois ans, des fois, il réapparaît et à ce moment-là j’écris..." 

G.J. Arnaud résume admirablement le projet de certains de ses romans policiers. Ainsi, dit-il, " La Tête dans le sable se passe au sein d’une entreprise de transports à Toulon. Là-dedans interviennent des sociétés de travail temporaire, de recouvrement des crédits, de gardiennage, et en même temps il y a un trafic de devises vers la Suisse ". 

Autre exploration sociale en profondeur : " ... dans Bunker Parano ou Quartier condamné, c’est plutôt le côté des trafics immobiliers, toutes ces magouilles qui peuvent agiter tout un immeuble, ou tout un quartier ". Bunker parano montre comment d’un sentiment d’insécurité, d’une peur de s’appauvrir, peut proliférer une xénophobie qui finit tout naturellement dans le meurtre collectif. Quartier condamné montre comment des affairistes mettent la main sur tout un secteur d’habitations, par des pressions, des rumeurs, des chantages, en restant eux-mêmes dans l’ombre. Ce dernier récit a quelque chose de balzacien. 

Parfois un roman naît, dit l’auteur, d’un mouvement d’humeur, d’un accès d’indignation. C’est le cas pour Plein la Vue. " J’ai vu un jour, chez moi, dans les Corbières, des paysans qui pulvérisaient sur une vigne un produit si dangereux qu’ils en étaient arrivés à porter des masques à gaz. " G.J. Arnaud a voulu se renseigner : il a découvert que ce produit destiné à détruire l’araignée rouge favorise en même temps sa future venue ! Et l’auteur conclut : " Là-dessus je suis parti sur une histoire assez fantastique... que j’ai écrite en quelques jours tellement j’étais bouleversé. " 

Auteur très conscient de lui-même, attaché à sa personnalité d’auteur, au point d’avouer : " j’ai souffert énormément qu’il y ait un autre Georges Arnaud. De voir un bouquin aussi bon que Le Salaire de la peur... avoir un succès formidable, parce que c’était un certain Georges Arnaud qui, lui-même, avait pris un pseudonyme, j’avais l’impression qu’on m’avait fauché mon nom ". Vraie blessure, confesse-t-il, dont il a eu du mal à guérir : du coup, il en a fait le thème de romans où il écrit une recherche d’identité, une double personnalité, par exemple dans Tel un Fantôme, Les Imposteurs... 

Je ne voudrais pas terminer cette sommaire présentation sans citer quelques récits particulièrement incisifs : Profil de mort (cadre supérieur, Benoît Garcin se retrouve un jour au chômage... son inaction lui donne le temps de découvrir ce qu’est réellement la vie dans son ensemble immobilier), Nécro (ou pourquoi confier la nécrologie d’un grand patron de presse en bonne santé à deux journalistes stagiaires... magouilles dans un journal dominant la région). Des romans d’un pathétique étrange : Drôle de Regard, Mère Courage. Les récits situés dans le Languedoc : Les Enfants de Parilla, Les Gens de l’Hiver, et ce roman à la conclusion si puissamment émouvante : Retour de Fièvre. Je garde pour la fin un roman qui semble hésiter entre fantastique et réalisme, qui se révèle à la fois œuvre de critique sociale et évocation de solitude humaine, le merveilleux Enfantasme. 

Vers 1983, G.J. Arnaud confiait à Robert Bonaccorsi : " J’aimerais écrire sur les origines de ma famille, à partir de la guerre de 1870, parce qu’il y a eu un élément déterminant à ce moment-là. Un ami de la famille a décidé de ne pas aller à la guerre, un déserteur... quelqu’un qui a pris le temps de réfléchir. Il est venu se réfugier chez mes arrières-grands-parents... cet incident a modifié la façon de voir. " 
 

(4) Presses Pocket. Quelques années plus tard, le roman est paru (4) . Il a pour titre Les Moulins à nuages. " La mémoire d’un peuple ", dit la couverture ; et c’est vraiment cela.