Nouvelles nuits
Une entreprise éditoriale singulière
Catherine DUPUY


(1) Cet article a été rédigé à partir de questions posées à Claude Franqueville et d’un entretien accordé par celui-ci à France-Culture.



Lancée en mai 1989 par un auteur de romans noirs, Claude Franqueville, l’unique revue de nouvelles policières en France, Nouvelles Nuits a été couronnée cette année par le Prix Rutebeuf, patronage solennel et approprié pour cette initiative éditoriale.


En marge de la politique éditoriale des grandes collections de polars, mais forte d’un réseau d’auteurs et de lecteurs, la revue Nouvelles Nuits se distingue par la publication de ce qui constitue un genre à part entière : la Nouvelle Policière.
 

Nouvelles Nuits ressuscite la gloire de Mystère Magazine, revue des années 50. 
Depuis, la politique des maisons d’édition, en France, a consisté à annexer pendant longtemps, des auteurs reconnus dans des supports existants (magazines mensuels) sans laisser leur chance à de jeunes auteurs. 

Claude Franqueville a ainsi, avec sa revue, aménagé un espace littéraire pour des écrivains en devenir. Il a également permis de miser sur la filiation de la " short story " du monde anglo-saxon avec la nouvelle spécifiquement française. 

La réserve d’auteurs de nouvelles policières semble inépuisable. Près de sept cents nouvelles françaises publiées chaque année témoignent du foisonnement de cette veine créatrice. Des anonymes, ou des auteurs endossant des pseudonymes, quelques femmes en nombre restreint, quand on compare à leurs homologues anglo-saxonnes (P.D. James, A. Christie...), constituent le panel des écrivains français de ce genre policier. Des auteurs reconnus, comme Didier Daeninckx ou Robin Cook côtoient des policiers, devenus le temps d’un numéro, les sondeurs " de cœurs et de reins " d’une réalité professionnelle qu’ils transposent littérairement. 

A l’occasion des dix ans des Editions " Rivages ", Claude Franqueville a mis au défi les directeurs de collections prestigieuses comme Patrick Raynal de la " Série Noire " ou Hélène Amalric du " Masque " d’écrire à leur tour une nouvelle. 
Leurs textes ont mis en évidence une dérive surréaliste pour le premier et la spécificité d’une écriture policière féminine qui approfondit la psychologie des personnages, qui met en scène, peut-être moins spectaculairement, des scènes sanglantes mais n’épargne pas le nombre des morts. 

Les écrivains de romans policiers jouent des variations de longueur de texte, distinguant le Roman de la Nouvelle. Celle-ci offre un cadre plus resserré sollicitant des thèmes qui ne fourniraient pas en fin de compte la matière d’un roman. 

Dissociant bien la Nouvelle policière de la Nouvelle noire, l’éditeur de Nouvelles Nuits admet tous les sous-genres : nouvelles d’humour, de procédures policières classiques à la limite du fantastique... tout ayant pour point commun une technique littéraire au service d’un registre. 

Dans le dernier numéro de Nouvelles Nuits, Jean-Hugues Oppel, jeune auteur, parle de son plaisir à écrire une nouvelle policière, qui donne l’autorisation absolue de transgresser les codes sociaux. Cet écrivain règle ses comptes avec la vie, moins en tenant un cahier de doléances récriminatrices, qu’en filtrant les faits à travers son imaginaire d’auteur. 

Peut-on dire que le roman policier met en place un dispositif cathartique de l’âme de l’écrivain ? 

Nous croyons que le roman policier n’est peut-être pas que cela, mais qu’il s’inscrit naturellement dans l’Histoire Littéraire. Il participe d’une Littérature Classique qui rend compte de la scène du monde et de la " vitrine mal éclairée des bouleversements de la vie " comme l’énonce C. Franqueville. 

Alors, le Roman Policier et le Roman Classique seraient-ils angéliquement réunis ? 

Le statut protéiforme du roman policier s’accommode pourtant mal de la substance un peu figée du roman traditionnel. L’optique psychologisante de ce dernier, héritage d’un XIXe siècle qui n’en finit pas, ne rejoint en aucun cas les histoires brutales et sordidement " post modernes " du roman policier. 

Nous croyons que le roman policier et sa version " extrémiste ", le roman noir, anticipent sur l’évolution du lecteur. Ils ont tous les deux inscrit et forgé en creux l’image d’un lecteur idéal. 
Exit le lecteur frileux accoutumé à " zapper " devant les horreurs de la vie. Le roman noir trace le cercle du " vice impuni qu’est la lecture " et réclame la soumission de son lecteur aux violences qu’il exhibe. 

" Comme tout roman, le roman noir laisse des traces " déclare C. Franqueville. Ne serait-ce pas plutôt l’auteur démiurge qui voudrait imprimer sa trace sur le lecteur, reflétant l’image de l’écrivain Narcisse ? 

S’expliquerait, alors, la répartition du lectorat du roman noir. Aux auteurs masculins répondraient symétriquement les lecteurs. Le divorce, auteurs masculins/lectrices serait, par contre, pour le moment, consommé, car peu d’entre elles se laissent tenter par cette littérature noire qui, selon C. Franqueville " peut et doit fatiguer ". 
 

Un atelier d’écriture sur le roman policier

A la question " Quel a été le point de départ des ateliers d’écriture sur le roman policier, à La Paillade (quartier de Montpellier) ? ", Claude Franqueville répond : 

La DRAC et l’Association Lirécrire m’ont demandé à l’occasion de La Fureur de Lire 1992 d’animer quelque chose autour du roman policier. J’ai proposé ce qui ne s’était jamais fait : de faire écrire un roman-feuilleton policier en dix chapitres (le dernier est double), un chapitre par classe ou groupe, par tous les participants, axé autour de leur vie à La Paillade, un quartier périphérique de Montpellier. J’ai donc animé vingt interventions sur site, d’une demi-journée, inventé un début d’histoire (la disparition d’un enfant, entre la sortie de chez lui et son arrivée au lycée) et créé quelques personnages principaux. Ensuite tout s’est déroulé démocratiquement, c’est-à-dire qu’au fil du récit, les participants votaient pour telle ou telle piste, tel lieu, telle découverte. Les enfants prenaient des notes et les professeurs faisaient la mise en forme au propre, idem pour les groupes d’adultes avec les animateurs professionnels. Les noms, les lieux, l’habillement, les véhicules, les métiers des parents, des grands-parents, tout fut voté à main levée, à chaque fois. Quand il y avait trop de dérive dans la suite du récit, j’étais là pour remettre sur les rails son bon déroulement, dans la réalité. Ils ont pu insérer des éléments de leur vie quotidienne dans la cité, leurs problèmes, les problèmes liés au site, etc. Il est symptomatique de voir à quel point cette histoire a pu passer pour réelle, car lors de l’épisode de la fabrication des affichettes d’avis de recherche, un bruit courait sur La Paillade, qu’un élève avait réellement disparu. J’ai passé une grande partie de mon temps à faire prendre conscience aux enfants, aux adultes, de la réalité du roman policier. C’était à eux de gérer ce présent et, pour une fois, de ne pas laisser leur imaginaire dériver en mettant en scène des caméras espions ou des hélicos, des crissements de pneus ou des tueurs en série. Tout était dans l’équilibre d’une histoire " comme du vrai ". Mais c’était à moi de leur apprendre la technique de construction d’un roman policier, avec ses indices récoltés, ses pièces de puzzle qui finalement s’assemblent pour former un tout, une histoire, petite, de la vie. Et quand ils ne comprenaient pas forcément une situation, soit je la dessinais au tableau (surtout pour les trajets), soit je la mimais devant eux (surtout pour les rencontres) pour avoir ainsi un dialogue plausible, vrai.