(1) Cet article a été rédigé à
partir de questions posées à Claude Franqueville et dun entretien accordé par
celui-ci à France-Culture.
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En marge de la politique éditoriale des grandes collections de polars, mais forte
dun réseau dauteurs et de lecteurs, la revue Nouvelles Nuits se
distingue par la publication de ce qui constitue un genre à part entière : la Nouvelle
Policière. Nouvelles Nuits
ressuscite la gloire de Mystère Magazine, revue des années 50.
Depuis, la politique des maisons dédition, en France,
a consisté à annexer pendant longtemps, des auteurs reconnus dans des supports existants
(magazines mensuels) sans laisser leur chance à de jeunes auteurs.
Claude Franqueville a ainsi, avec sa revue, aménagé un
espace littéraire pour des écrivains en devenir. Il a également permis de miser sur la
filiation de la " short story " du monde anglo-saxon avec la nouvelle spécifiquement
française.
La réserve dauteurs de nouvelles policières
semble inépuisable. Près de sept cents nouvelles françaises publiées chaque année
témoignent du foisonnement de cette veine créatrice. Des anonymes, ou des auteurs
endossant des pseudonymes, quelques femmes en nombre restreint, quand on compare à leurs
homologues anglo-saxonnes (P.D. James, A. Christie...), constituent le panel des
écrivains français de ce genre policier. Des auteurs reconnus, comme Didier Daeninckx ou
Robin Cook côtoient des policiers, devenus le temps dun numéro, les sondeurs " de
curs et de reins " dune réalité professionnelle quils transposent
littérairement.
A loccasion des dix ans des Editions " Rivages ",
Claude Franqueville a mis au défi les directeurs de collections prestigieuses comme
Patrick Raynal de la " Série Noire " ou Hélène Amalric du " Masque "
décrire à leur tour une nouvelle.
Leurs textes ont mis en évidence une dérive surréaliste
pour le premier et la spécificité dune écriture policière féminine qui
approfondit la psychologie des personnages, qui met en scène, peut-être moins
spectaculairement, des scènes sanglantes mais népargne pas le nombre des morts.
Les écrivains de romans policiers jouent des variations
de longueur de texte, distinguant le Roman de la Nouvelle. Celle-ci offre un cadre plus
resserré sollicitant des thèmes qui ne fourniraient pas en fin de compte la matière
dun roman.
Dissociant bien la Nouvelle policière de la Nouvelle
noire, léditeur de Nouvelles Nuits admet tous les sous-genres : nouvelles
dhumour, de procédures policières classiques à la limite du fantastique... tout
ayant pour point commun une technique littéraire au service dun registre.
Dans le dernier numéro de Nouvelles Nuits,
Jean-Hugues Oppel, jeune auteur, parle de son plaisir à écrire une nouvelle policière,
qui donne lautorisation absolue de transgresser les codes sociaux. Cet écrivain
règle ses comptes avec la vie, moins en tenant un cahier de doléances récriminatrices,
quen filtrant les faits à travers son imaginaire dauteur.
Peut-on dire que le roman policier met en place un
dispositif cathartique de lâme de lécrivain ?
Nous croyons que le roman policier nest peut-être
pas que cela, mais quil sinscrit naturellement dans lHistoire
Littéraire. Il participe dune Littérature Classique qui rend compte de la scène
du monde et de la " vitrine mal éclairée des bouleversements de la vie " comme
lénonce C. Franqueville.
Alors, le Roman Policier et le Roman Classique
seraient-ils angéliquement réunis ?
Le statut protéiforme du roman policier saccommode
pourtant mal de la substance un peu figée du roman traditionnel. Loptique
psychologisante de ce dernier, héritage dun XIXe siècle qui nen finit pas,
ne rejoint en aucun cas les histoires brutales et sordidement " post modernes " du roman
policier.
Nous croyons que le roman policier et sa version "
extrémiste ", le roman noir, anticipent sur lévolution du lecteur. Ils ont tous
les deux inscrit et forgé en creux limage dun lecteur idéal.
Exit le lecteur frileux accoutumé à " zapper " devant
les horreurs de la vie. Le roman noir trace le cercle du " vice impuni quest la
lecture " et réclame la soumission de son lecteur aux violences quil exhibe.
" Comme tout roman, le roman noir laisse des traces "
déclare C. Franqueville. Ne serait-ce pas plutôt lauteur démiurge qui voudrait
imprimer sa trace sur le lecteur, reflétant limage de lécrivain Narcisse ?
Sexpliquerait, alors, la répartition du lectorat
du roman noir. Aux auteurs masculins répondraient symétriquement les lecteurs. Le
divorce, auteurs masculins/lectrices serait, par contre, pour le moment, consommé, car
peu dentre elles se laissent tenter par cette littérature noire qui, selon C.
Franqueville " peut et doit fatiguer ".
| Un atelier
décriture sur le roman policier |
A la question " Quel a été le point de départ des
ateliers décriture sur le roman policier, à La Paillade (quartier de Montpellier)
? ", Claude Franqueville répond :
La DRAC et lAssociation Lirécrire mont
demandé à loccasion de La Fureur de Lire 1992 danimer quelque chose autour
du roman policier. Jai proposé ce qui ne sétait jamais fait : de faire
écrire un roman-feuilleton policier en dix chapitres (le dernier est double), un chapitre
par classe ou groupe, par tous les participants, axé autour de leur vie à La Paillade,
un quartier périphérique de Montpellier. Jai donc animé vingt interventions sur
site, dune demi-journée, inventé un début dhistoire (la disparition
dun enfant, entre la sortie de chez lui et son arrivée au lycée) et créé
quelques personnages principaux. Ensuite tout sest déroulé démocratiquement,
cest-à-dire quau fil du récit, les participants votaient pour telle ou telle
piste, tel lieu, telle découverte. Les enfants prenaient des notes et les professeurs
faisaient la mise en forme au propre, idem pour les groupes dadultes avec les
animateurs professionnels. Les noms, les lieux, lhabillement, les véhicules, les
métiers des parents, des grands-parents, tout fut voté à main levée, à chaque fois.
Quand il y avait trop de dérive dans la suite du récit, jétais là pour remettre
sur les rails son bon déroulement, dans la réalité. Ils ont pu insérer des éléments
de leur vie quotidienne dans la cité, leurs problèmes, les problèmes liés au site,
etc. Il est symptomatique de voir à quel point cette histoire a pu passer pour réelle,
car lors de lépisode de la fabrication des affichettes davis de recherche, un
bruit courait sur La Paillade, quun élève avait réellement disparu. Jai
passé une grande partie de mon temps à faire prendre conscience aux enfants, aux
adultes, de la réalité du roman policier. Cétait à eux de gérer ce présent et,
pour une fois, de ne pas laisser leur imaginaire dériver en mettant en scène des
caméras espions ou des hélicos, des crissements de pneus ou des tueurs en série. Tout
était dans léquilibre dune histoire " comme du vrai ". Mais cétait
à moi de leur apprendre la technique de construction dun roman policier, avec ses
indices récoltés, ses pièces de puzzle qui finalement sassemblent pour former un
tout, une histoire, petite, de la vie. Et quand ils ne comprenaient pas forcément une
situation, soit je la dessinais au tableau (surtout pour les trajets), soit je la mimais
devant eux (surtout pour les rencontres) pour avoir ainsi un dialogue plausible, vrai. |