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Catherine JORGENSEN
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Sous le masque du polar se cachent des textes très différents. Cette
diversité peut permettre à des élèves entrant en seconde de réfléchir à la notion
de genre à partir du roman policier. Chaque
élève a lu un roman policier de son choix emprunté au C.D.I et a répondu par écrit à
un premier questionnaire, pour une fiche de lecture comportant les entrées suivantes :
portrait du héros, point de vue de la narration, étude des lieux, le rôle des femmes,
comment apparaît la société, les principaux événements, la résolution de
lénigme et la formulation dimpressions de lecture justifiées. Dans un
deuxième temps, en classe, les élèves ont comparé en groupes leurs livres en
répondant au questionnaire suivant : |
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1) Comparez les titres : Y
a-t-il des constantes ?
2) Les ouvertures. Dégagez les points communs et les
différences.
3) Les héros : caractéristiques communes et différences.
4) Les points de vue de narration.
5) Trouve-t-on les mêmes événements ?
6) Les femmes ont-elles le même rôle ?
7) Les résolutions dénigme : comparez leur
déroulement.
8) Quelles sont les scènes importantes ?
9) Comment le suspense est-il créé ? Relevez
des éléments qui peuvent être considérés comme des recettes du
suspense.
10) Sur quelles sensations jouent les romans policiers que
vous avez lus ?
11) Y a-t-il des lieux propices au déroulement dun
roman policier ?
12) Comment sont présentés les méchants ? Pourquoi ?
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Tous les élèves ont souligné que les romans policiers
étaient " faciles à lire " ; il était donc intéressant de se demander ce qui les
rendait faciles à lire. Dabord un schéma rassurant : une intrigue qui repose sur
un mystère résolu à la fin. Les interrogations disparaissent, lintelligence de
lhomme est victorieuse, les réponses sont données. Ce premier aspect explique
peut-être les liens entre le roman policier et les vacances ou, du moins, un contexte de
détente. Le côté mécanique de la résolution finale apparaît comme un refrain.
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| (1) Oswald
Ducrot/Tzvetan Todorov : Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Point
Seuil, 1972. |
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Comme lécrivent Ducrot
et Todorov dans le Dictionnaire Encyclopédique des sciences du langage (1) : " Le
bon roman policier ne cherche pas à être original (le ferait-il quil ne
mériterait pas son nom), mais précisément à bien appliquer la recette ".
Dautant plus que le phénomène des séries comme les enquêtes dHercule
Poirot dAgatha Christie amplifient le phénomène. Le roman policier offre le
confort rassurant de la répétition comme le montrent les portraits des héros : des
manies dHercule Poirot à l" élémentaire mon cher Watson ", en suivant les
errances new-yorkaises des héros de Paul Auster ou les recettes de cuisine de Pepe
Carvalho, héros de Montalban. Comme lécrit Umberto Eco : " Dans le roman policier
davant Fleming (auteur de James Bond), le schéma immuable est constitué par la
personnalité du policier et de son entourage, par sa méthode de travail et ses tics ".
Recette ou schéma, le genre fonctionne sur du déjà vu, du tout prêt et fait
disparaître lauteur. En fait, la notion de genre dans le roman policier ne vient
pas de lidéal littéraire dune époque ou dun auteur, mais de
lhorizon dattente du lecteur, ce qui explique des expressions comme : "
Jai envie de lire un policier. "
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La facilité se retrouve dans
la vision du monde proposée : souvent, comme le montraient les réponses à la question
du méchant, le roman policier est manichéen. Il fonctionne sur des archétypes
facilement repérables et les héros nhésitent pas à se référer au bon sens, à
lopinion commune. Le fameux suspense utilise les mêmes procédés
dun livre à lautre : une situation angoissante, un personnage fragilisé, une
insistance sur le temps. Les mêmes ingrédients se retrouvent dans toutes les sauces.
Larticle de Umberto Eco sur James Bond, intitulé : " Une combinatoire narrative
" décrit ainsi le plaisir du lecteur de roman policier : " ll serait plus exact de le
comparer à une partie de basket-ball jouée par les Harlem Globe Trotters contre une
petite équipe de province. On sait de façon certaine et en vertu de quelles règles les
Harlem Globe Trotters lemporteront ; le plaisir consistera alors à voir avec
quelles trouvailles et quelles virtuosités ils atteindront le moment final, avec quelles
jongleries ils tromperont ladversaire ". Pourtant la notion de genre, comme celle
de jeu suggère à la fois la règle et une certaine liberté, et la comparaison des
romans policiers est révélatrice de créativité.
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Toutes les fiches de lecture ne se retrouvent pas dans le
cadre fixé. Une transgression partielle du genre est presque requise, sinon,
loeuvre manquera du minimum doriginalité nécessaire : il faut une surprise.
Les héros ne sont pas toujours des policiers (cf. Malaussène) ; il ny a pas
toujours de crime (cf. LArbousier de Ruth Rendell) ; les lieux sont clos dans
Le Mystère de la Chambre Jaune de Gaston Leroux, ouverts chez Tony Hillerman dans La
voie du fantôme.
Le rôle des femmes nest pas toujours stéréotypé
(cf. Léo Malet : Brouillard au pont de Tolbiac). Les règles, comme souvent, sont
faites pour être transgressées. Dans un entretien accordé à la nouvelle revue
Ecrivains où on lui demandait : " Quelles règles vous imposiez-vous en écrivant une
série noire ? ", Daniel Pennac a répondu : " Toujours raconter. Et transgresser les
figures obligées. Par exemple il y avait traditionnellement dans le héros du roman noir
de la solitude, du coup je lai flanqué dune famille nombreuse. Si cest
un enquêteur : il va chercher de linnocence avérée et si cest un coupable :
de linnocence approuvée. Et moi, jai créé un bouc-émissaire,
cest-à-dire de linnocence qui revendique de la culpabilité. Une espèce
dinversion des stéréotypes ". En réfléchissant sur cette déclaration de
Pennac, on comprend mieux les limites de la notion de genre. Multiplier les exemples a
permis de déjouer les aspects trop prégnants du modèle, les livres particuliers étant
autant de variations ou de variantes possibles. Observer cette diversité ou cette
individualité évite lapplication trop rigide dun schéma abstrait.
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Une comparaison des fiches de lecture a mis en évidence
un écart entre les policiers de la fin du XIXe, ceux du début du XXe, ceux de
laprès-guerre, et ceux des années 80, voire 90. Il y aurait donc une histoire du
genre policier. Ce constat permet denvisager différemment la notion de genre. En
effet, il est intéressant de montrer aux élèves que les genres forment, à
lintérieur dune période donnée, un système. Lhypothèse qui se
présente alors, cest que le roman policier se définit à chaque moment de
lhistoire littéraire, en rapport avec les autres genres existants.
Comme le coucou, il fait son nid dans celui que le roman
quitte. A la fin du XIXe le roman policier, presque positiviste, offrait la rationalité
que le roman dévasion ne permettait pas. Dans la première partie du XXe, il
proposait un manichéisme rassurant aux lecteurs déroutés par Proust et Céline. Dans
les années cinquante, le roman policier américain a emporté le lecteur dans une action
que le nouveau roman refusait. Celui des années 80, révèle un ancrage social, avec
Pennac et Daeninckx par exemple, que le roman a en général délaissé.
Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, le
roman policier est construit peut-être plus que tous les autres genres par et pour le
lecteur. Il se renouvelle pour mieux le combler. |
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