 |
Jean-Claude HUGON
|
|
|
Lac de Jean Echenoz est sans doute un roman despionnage, puisquil met en
scène des agents secrets en mission affrontant dautres espions. Cependant
limprobable lecteur qui confondrait les éditions de Minuit et leur sobre couverture
blanche et bleue avec les publications de Gérard de Villiers, sur fond noir agrémenté
de quelque pulpeuse et provocante créature, risque dêtre déçu.En effet, de SAS Malko à Franck Chopin, le personnage principal
du Lac, règne la distance qui sépare le modèle idéal de sa caricature humaine. Ainsi,
au lieu de fêter lachèvement de sa mission, à la fin du roman Franck Chopin
rentre chez lui, place des Ternes et " prémédite ce qui devrait se passer pour lui,
toute la soirée, seul à côté de sa fenêtre. Une boîte de conserve et un peu de
stilpon, ensuite le film à la télévision. "
Ce nest pourtant pas un parti pris réaliste qui
justifie cette mise en scène dérisoire, tout au moins pas un réalisme au sens ordinaire
du terme ; montrer le désarroi ou la misère dun être, du peuple, évoquer la
société... Lintention est ailleurs, la visée autre.
|
|
|
| A la recherche du
personnage |
Franck Chopin est un personnage dun type nouveau :
pas vraiment un raté, pas vraiment un loser, pas vraiment non plus un
type-désabusé-mais-honnête, à la Philip Marlowe. Non, insaisissable, il échappe au
narrateur et en quelque sorte à lui-même.
Que des personnages échappent au narrateur ce nest
certes pas nouveau. Ceux de Balzac, par exemple, pourraient, suivant ce critère, se
répartir en deux grandes catégories : les faibles, qui sont dominés par le narrateur,
dont lomniscience est alors absolue, et les forts qui dominent le narrateur, dont
lomniscience est alors limitée. De ceux-ci Balzac se borne à évoquer le
comportement sans lexpliquer, de ceux-là il connaît toutes les pensées, démêle
les mobiles apparents et réels, et déjoue la mauvaise foi. Ainsi, dans La Duchesse de
Langeais, la duchesse fait partie des faibles et Montriveau des forts ; dans Splendeur
et misère des courtisanes Lucien est dominé par le narrateur et Vautrin le domine.
Malgré cette similitude, chez Echenoz, le fonctionnement psychologique nest pas le
même et la technique narrative non plus. Examinons le texte suivant :
" La dixième jeune femme après le rond point qui
remontera lavenue à sa rencontre, celle que protège de laverse mourante un
foulard acrylique polychrome dont les motifs résument un exploit de Tarzan, Chopin va la
regarder comme les autres - or, voici quà peine croisés leurs yeux se posent et ne
se détachent plus, deviennent un seul regard qui les enveloppe, les réchauffe, dure
longtemps, Chopin est très ému, lamour à première vue, le souffle manque et
vogue la pression artérielle, aïe mon cur se déchire ay ay je suis brisé. Elle
est passée, plus éclatante que la plus explosive hôtesse de chez Maserati. "
|
|
|
Remarquons tout dabord
les temps : le premier verbe du passage est au futur, cest un verbe narratif qui
sert à évoquer un événement à venir, par rapport au présent du personnage, du
narrateur et du lecteur. La connivence posée est plus grande entre narrateur et lecteur
quentre narrateur et personnage. En effet, les premiers aperçoivent lun et
lautre la jeune femme avant le héros ainsi quen témoigne le présent des
verbes descriptifs dans les propositions subordonnées. Cette anticipation est condition
de visibilité pour cette scène fugitive : si le lecteur-spectateur nétait pas
prévenu, nanticipait pas la rencontre, alors il ne " verrait " rien, tant la
scène est fugace. Du futur on passe au
futur proche : " va la regarder ", au présent (" se posent ", " ne se détachent
plus ", " deviennent "...) puis enfin au passé composé : " elle est passée ". La
scène est anticipée, vue, puis évoquée rétrospectivement.
Cette dilatation narrative de linstant permet de
renouveler sur un mode ludique et quelque peu parodique le topos du coup de foudre.
Pourtant, bien que ce jeu avec le lecteur soit digne dun Diderot contemporain,
linvention la plus marquante et la plus significative est ailleurs.
|
|
|
Le texte est globalement un
récit hétérodiégétique. Or, voici brutalement deux marques de première personne :
" aïe mon cur se déchire ay ay je suis brisé
".
Il est bien évident quil sagit ici de discours
direct, non présenté par les signes habituels qui le distinguent de la narration, il est
bien évident aussi quil sagit des pensées ou des sentiments de Franck
Chopin. Mais comment interpréter cette absence de ponctuation, comment rendre compte
aussi de la simplification orthographique " aïe " devient " ay ") ?
|
|
|
Tout se passe en fait comme si
lémotion, le choc, la dépense affective donnaient au personnage la possibilité de
ravir la parole au narrateur, cette irruption intempestive dans le récit trahissant
lincapacité de ce dernier à prendre en charge le monde des affects (1) .
|
| (1) Les
émotions-très rares dans le roman-ne sont jamais analysées, tout au plus donnent-elles
lieu à quelques remarques descriptives et distanciées du type : "quoique (...) une
chanson qu'avait aimée Martine fit monter brusquement dix larmes aux yeux de Vito". |
|
Lexpression des
sentiments de Franck Chopin à la vue de Suzy Clair se manifeste par un discours glissant
du stéréotype " mon cur se déchire " à une forme sommaire, proche des
interjections chères à la bande dessinée, avec la simplification du code écrit qui la
caractérise " ay ay ". Cette désintégration du discours est aussi perceptible dans la
disparition de la ponctuation. Elle montre la pauvreté du registre émotif du personnage
et le désarroi que cette situation provoque. Dun point de vue technique, ce passage révèle aussi la duplicité
du narrateur : il y en a un en surface et un dans lombre, ce dernier manipulant le
premier en en faisant une sorte de personnage susceptible de se laisser " déborder "
par les autres.
|
|
|
|
Lultime instance
narrative, celle qui manipule le narrateur apparent, est, elle aussi, incapable de rendre
compte des émotions. Cest pour cela quelle avait mis en scène cette lutte :
le discours du personnage évite les méandres de lanalyse psychologique, le
narrateur apparent est dépassé par un événement quil ne maîtrise pas. |
|
|
Le narrateur de lombre
semble une sorte de behavioriste qui veut sen tenir à la description des faits et
gestes des personnages. Dès que laffect se manifeste, sil se manifeste, il
provoque un dérapage narratif, signalant lentrée dans linconnaissable. Il
est possible dévoquer le symptôme (incohérence des pensées, accélération du
rythme cardiaque, dix larmes dans lil dun personnage) non les causes,
inexistantes ou inconnaissables. Les
personnages sont donc ordinairement réductibles à leur comportement, comme tels ils se
démarquent de ceux qui apparaissaient dans ce quon a appelé le roman bourgeois.
Lévolution, la mutation ne sarrête pas là : ces êtres privés de moi ne
sont pas des individus mais des créatures composites. Leur mémoire est médiatisée,
fonctionne comme un appareil enregistreur. Ainsi :
|
|
|
" Chopin considérait la
surface de lexpress fixement comme celle dun écran, sy projetant un
extrait de sa première rencontre avec le colonel Seck (...).
Chopin but dun coup cet excellent souvenir (...)
" Ils revivent leur passé sur le mode de
lextériorité, comme sil sagissait dun souvenir de film, du
passé dun autre, souvent réduit à létat de trace matérielle :
" Lenfance de Suzy Clair (...) nétait plus
à présent quun petit souvenir en noir et blanc surexposé (...). "
Réifié, fragmenté, médiatisé, lhomme en voie
de décomposition mis en scène dans le nouveau roman reçoit ici lestocade finale.
La recherche de lunité devient impossible, car le personnage nest plus
quun jeu de reflets, à limage de ceux de la miroiterie qui jouxte
lappartement de Suzy Clair ou de ses boucles doreilles réfléchissantes. Ce
qui est ainsi reflété nest que le vide à linfini. La profondeur est perdue
et ne subsiste de la réflexion que celle des glaces.
|
|
|
Le roman despionnage
suppose que lapparence est organisée en fonction dintérêts supérieurs et
souverains. Or, dans lunivers dEchenoz lapparence est tout, dans son
roman despionnage tout est superficiel, le monde caché na pas plus de projet
que celui de la surface, il est simplement une autre strate, tout aussi aveugle, tout
aussi dénuée de sens que lautre. Le caractère vain de la mission confiée à
Franck Chopin est limage dun monde à la recherche dune profondeur
depuis longtemps perdue. Dans Histoire
des Treize de Balzac, une mystérieuse société secrète se manifestait
épisodiquement, elle était composée dhommes supérieurs animés par un projet
lui-même supérieur. La vie avait un sens, il fallait le rechercher, et peu étaient
susceptibles de le découvrir. Dans Lac dEchenoz, la métaphore
densemble, celle du réseau despionnage qui se cache derrière les
événements apparents, met en évidence le vide métaphysique de lhomme, la carence
ontologique. Dieu nest plus, les idéologies sont finies, lhomme lui-même est
une collection de fragments disparates mis en scène au hasard.
Alors lesthétique du désespoir ordonne une
distance ironique : que faire sinon sourire ? |
Oeuvres de Jean ECHENOZ parues aux
Editions de Minuit :
- Le méridien de Greenwich - 1979
- Cherokee - 1983 - Prix Médicis 1983
- L'équipée malaise - 1987
- L'occupation des sols - 1988
- Lac - 1989
- Nous trois - 1992
- Les grandes blondes - 1995
|