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Yvette AURIAC
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" La règle communément admise veut que le roman policier soit une littérature de
seconde zone. Il est vrai que ce jugement est étayé par une abondante production
éditoriale dont les préoccupations littéraires sont totalement absentes ; mais (
)
les mauvais vers du dimanche (
) ont-ils définitivement dévalué la poésie ? "Renaud Ego in Page des libraires n°35 - Juillet 1995 Le dossier que Page (n°35) consacre au roman policier
sintitule Le bon goût davoir mauvais genre. Peut-on, en 1995,
défendre le roman policier ? le blanchir des accusations si souvent portées contre lui ?
en somme le réhabiliter ? Il est vrai que certaines collections nont pas et
cest un euphémisme de grandes qualités littéraires. Mais ne peut-on voir,
depuis quelques années, une évolution ? Ny a-t-il pas un " nouveau " roman
policier ? Celui quon appelle familièrement le " polar " nest-il pas en
train, modestement, dacquérir quelques lettres de noblesse, de sortir un peu de son
ghetto ?
| Au
rendez-vous de la médiocrité ? |
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Qui a dit : " Le roman policier est un produit de consommation sans utilité
intellectuelle, sociale ou politique " ? Marcel Jullian, directeur littéraire chez Plon,
interviewé dans Le Monde en 1969.
Mais qui a dit, la même année, au même intervieweur, Jean
Guénot : " Si le roman policier est bien écrit, cest un genre littéraire
estimable. Crime et châtiment, voilà un excellent roman policier " ?
Lattachée de presse de la maison Denoël. |
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Ces deux opinions rendent assez
bien compte dune part du mépris dans lequel est souvent tenue une production
massive, mais dautre part des qualités que peut manifester le genre. Oubliant
délibérément les ouvrages médiocres qui inondent régulièrement le marché, tournons
plutôt nos regards vers des uvres qui présentent quelque mérite et essayons de
voir à quels signes peuvent se mesurer les transformations du roman policier.
Il nest pas question de dire que ces
transformations sont massives, ni quelles sont toutes récentes, ni que tous les
romans ici nommés sont dignes dentrer au panthéon littéraire ; mais plutôt de
voir comment se rencontrent aujourdhui, une demande des lecteurs, une politique
éditoriale, un effort de qualité de la part de certains auteurs. Tout ceci permettant
lémergence douvrages auxquels les enseignants et leurs élèves trouveront du
plaisir et dont ils pourront tirer aussi quelque enrichissement.
| A tout
seigneur, tout honneur. |
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La " Série Noire " (Gallimard) vient de fêter ses 50 ans. Elle a certes été
précédée, chronologiquement, par " Le Masque " créé en 1927. Mais cest elle
qui a fait le plus pour le roman policier.
En 1969, par exemple, son responsable éditorial signalait
que seul un manuscrit français sur 100 était édité, et quà cette époque les
livres écrits directement en français ne représentaient que 1/8e des publications.
Cest dire lindigence de la production française du temps. Pourtant certains
auteurs Ponchardier par exemple (Le Gorille...) proposaient un
manuscrit par mois ! Mais nest pas Chandler qui veut ; Hammett et Simonin se
vendaient à 100 ou 200 000 exemplaires et pour appâter la clientèle française titres
et contenus étaient traduits en termes souvent argotiques, ce qui dun côté
attirait certains lecteurs mais contribuait aussi, entre autres raisons, à rejeter le "
polar " dans un ghetto dont il lui serait par la suite difficile de sortir.Dans le même temps, Les Presses de la Cité avaient trouvé en
Simenon une valeur sûre. Mais cet auteur illustre bien, à sa façon, lambiguïté
du genre. Comme lécrit P. Van Tieghem (Dictionnaire des Littératures - PUF,
Ed. 1984) dun côté " des romans populaires " " surtout du genre policier, à
raison dun par mois à certaines époques " (
) mais de lautre " son
art dépasse de beaucoup en valeur humaine le niveau habituel du roman policier. Il
(Simenon) excelle à créer une atmosphère et à camper des types inoubliables ".
Poe, lancêtre (?), Gaboriau, Leroux, Leblanc
,
Chandler, Hammett, Simenon, Agatha Christie
On ne serait pas en peine de citer
quelques " pères " fondateurs du roman policier moderne. Mais quels sont les Simenon
daujourdhui ?
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Côté français
Une génération dauteurs nés après la guerre, a eu
20 ans aux alentours de Mai 68 : Jean-Patrick Manchette, mort en 1995, était né en 1942,
Daniel Pennac est né en 1944, Didier Daeninckx en 49, A-D.G (ou Alain Camille ou
)
en 47, Serge Brussolo en 1951, etc.
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Lévolution de J. P.
Manchette est assez symbolique du changement plus large observé dans le genre policier.
Passé du scénario de film porno au pastiche de roman américain (Laissez bronzer les
cadavres, en collaboration avec J. P. Bastid), cet héritier de Mai 68 sest
ensuite lancé dans des romans plus " engagés ", même si la dérision reste présente.
Un journaliste a pu écrire en 1992 : " Dans le polar français, il y a avant et après
Manchette. Avant, de rares individualités, tel Léo Malet. Après, Vautrin, Demouzon et
Siniac ". Avec ses titres parodiques (Ô dingos, ô châteaux - 1972, Morgue
pleine - 1973)
mais surtout une écriture quon a pu qualifier de "
sèche, rythmée et musicale ", Manchette " fait date ". Il est salué un peu partout
comme un rénovateur. Faut-il parler de
Pennac ? Vu la place prise aujourdhui par cet écrivain, on ne pourrait guère que
répéter ce que journaux, télévisions
ont déjà dit. Dailleurs dans une
interview récente (Lire 1995) Pennac se demandait sil ne fallait pas se
méfier parfois du phénomène médiatique qui grignote quelque peu le temps de
lécriture.
Le cas de D. Daeninckx sera examiné plus loin.
Ailleurs
Mais cette rénovation du roman policier ne se limite pas à
la France.
Aux États-Unis un Paul Auster (né en 47) connaît un
succès certain et mérité ; en Espagne A. Perez-Reverte (né en 1951) obtient, à juste
titre, le Grand Prix de littérature policière en 1993 avec Le tableau du maître
flamand. M. Vasquez Montalban (né en 1939) tient une place non négligeable dans le
monde du " polar politique ".
Limitons-nous pour linstant à ces quelques noms,
dautres viendront, plus loin, sy ajouter.
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Autre particularité du roman policier actuel : limportance des auteurs-femmes.
Certes plusieurs dentre elles ont produit lessentiel de leurs uvres dans
la première moitié du XXe siècle mais certaines nont été traduites en français
que tout récemment. Et quand R. Ego, dans le dossier déjà cité de Page des
Libraires, évoque lentrée des femmes dans la littérature policière " au
tournant des années trente ", il ne parle nullement des auteurs mais des seuls
personnages féminins de roman. Cest
bien sûr dans le monde anglo-saxon que les femmes-auteurs se sont, si lon peut
dire, taillé la part du lion. Dorothy Sayers est morte en 1957, Agatha Christie en 1976.
Patricia Wentworth publie Le masque gris en 1929 (cet ouvrage qui date un
peu à dire vrai ne sera publié en français quen 1995 en 10/18). Plus près
de nous, Ellis Peters, qui vient de disparaître, crée frère Cadfael en 1977 (Trafic
de reliques) ; la série produite dans les années suivantes sera longue,
jusquau dernier ouvrage publié en 1995 : Frère Cadfael fait pénitence. Le
célèbre Inconnu du Nord-Express de Patricia Highsmith (1921-1995) date déjà de
1950, dautres romans policiers suivront.
Phyllis Dorothy James, née en 1920, publie depuis
longtemps, mais ce nest que dans les années 80 que ses livres seront traduits en
français et connaîtront le succès que lon sait. Parmi les " reines du crime ",
ainsi que les a baptisées un éditeur, noublions pas Ruth Rendell, auteur de Lanalphabète
dont C. Chabrol vient de tirer La Cérémonie ; ni laméricaine Mary Higgins
Clark célèbre entre autres pour La nuit du renard ; ni encore Patricia Cornwell -
autre américaine - qui vogue de succès en succès avec, en particulier, son dernier
livre La séquence des corps dont certaines scènes ne sont peut-être pas à
recommander aux âmes sensibles.
En France, Sophie Gallois vient de publier chez J. C.
Lattès Genius, A. de Leseleuc la série des Marcus Aper, et Cérignac, pseudonyme
dune " femme née en 1947 " qui a déjà selon la notice " publié quatre romans
historiques sur le Moyen-Age et un livre documentaire sur la Guerre de Troie " a, pour
son livre On tue chez Molière, obtenu en 1995 le prix du roman policier au
festival de Cognac. En Suède Kerstin Ekman, académicienne démissionnaire, vient
dêtre éditée en français (Actes Sud) pour Crimes au bord de leau.
| Le masque dun
pseudonyme ? |
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Toujours du côté des auteurs, on peut constater - et cest peut-être le signe
dune évolution des mentalités - que beaucoup ne se sentent plus obligés de se
dissimuler derrière le masque dun pseudonyme, comme cela a été souvent le cas
(voir du côté de Simenon par exemple). On ne peut bien sûr généraliser trop vite, le
cas de " Cérignac " suffirait pour nous en empêcher. Naguère, Edgar Faure avait jugé
nécessaire dadopter le pseudonyme dEdgar Sanday (jeu de mots !) pour livrer
au public des romans policiers comme Linstallation du président Fitz Mole
(10/18). Aujourdhui, Pennac se borne à raccourcir un peu son patronyme, Daeninckx,
H. Monteilhet, Irène Frain
écrivent des romans policiers sous leur vrai nom. Et si
J. Herman a pris le pseudonyme de " Vautrin " cest sous le même nom quil
publie aussi bien ses romans policiers que ses autres romans.A-t-on encore besoin, à limage de Vian-Sullivan, de prendre
un nom à consonance américaine pour être lu ? Si la qualité est au rendez-vous,
probablement pas. Rappelons que si Léo Malet a dabord publié de nombreux " romans
noirs durs et désespérés " sous divers pseudonymes, cest de son vrai nom
quil a signé Les nouveaux mystères de Paris.
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Autre élément qui marque un infléchissement du genre : il est assez fréquent,
aujourdhui, de voir un écrivain passer du roman " traditionnel " au roman
policier et vice-versa, comme pour souligner que désormais les frontières entre ces "
genres " sont plus floues que jamais. On peut certes rappeler que Balzac lui-même
naviguait en diverses eaux, mais à son époque, même le roman tout court avait mauvais
genre
Naguère C. Aveline et P. Véry
étaient venus au roman policier après avoir écrit des romans de type classique. Nous
avons vu aussi que J. Vautrin " donnait " dans lun et lautre genre. |
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Le Monde de juin 95
saluait le nouveau roman dI. Frain par ces mots : " Avec Lhomme fatal
la romancière fait une entrée brillante dans le domaine du mystère et de
langoisse ". La Suédoise Kerstin Ekman sest fait connaître, bien avant de
se lancer dans le policier, par Les brigands de la forêt de Skule. Hubert
Monteilhet mélange volontiers les genres en publiant romans historiques ou romans
policiers : Les derniers feux (1982) porte sur lInquisition, Les Mantes
religieuses (1960) a obtenu le Grand Prix de la littérature policière. Pennac publie
La Fée Carabine et Comme un roman, Umberto Eco passe de la sémiologie au
roman policier avec Le nom de la rose. Pascal Lainé, connu pour La Dentellière
publie Trois petits meurtres et puis sen va, un professeur de sociologie de
Genève (J. P. Keller) écrit Meurtre au musée (éd. Zoé) ; enfin dans son
dernier roman Le soleil en embuscade, Han Suyin imagine un commissaire suisse, on
pourrait continuer longtemps
Dailleurs, un certain nombre douvrages récents
sont inclassables et pourraient tout aussi bien figurer dans les séries policières que
dans dautres rayonnages. Lénigme de Rezvani se présente comme " un
roman à double détente : policière et littéraire " (Le Monde du 15.9.95). Où
situer également certains romans dEchenoz et la Trilogie New-yorkaise de P.
Auster ?
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Renouant avec la tradition du roman dit " noir " (Dashiell Hammett) certains écrivains
sintéressent plus étroitement au milieu social, aussi peut-on utiliser pour
quelques auteurs français contemporains une formule éditoriale appliquée à D.
Daeninckx mais généralisable : " La réalité du quotidien fait violemment irruption
dans (leurs) uvres ". Ou encore cette phrase de Daeninckx lui-même : " Ma
responsabilité décrivain, cest aussi de faire en sorte quon regarde en
face ce qui nous entoure. " Pour rester chez le même écrivain : Meurtres pour
mémoire (Folio, 1984) évoque la rafle dalgériens du 17 octobre 1961, ainsi
dailleurs que dautres réalités douloureuses antérieures. Lumière noire
(Série Noire - 1987) met en scène les charters pour le Mali et une bavure policière.
Sans multiplier les exemples, citons Jean-Claude Izzo qui dans Total Khéops fait
vivre les quartiers populaires de Marseille à travers les aventures dun jeune
policier lié, par son enfance, à des personnages pour le moins ambigus. Au bonheur
des Ogres évoque le nazisme.
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| Des références
littéraires |
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Est-ce pour compenser la marginalisation dont ils sont ou se sentent victimes, que les
auteurs de romans policiers nhésitent pas à " flirter " avec la Littérature, à
la pasticher ou à lui faire au moins un clin dil ? Est-ce pour montrer
quil ny a pas de genre " ignoble " ?
Une des manières consiste par exemple à situer son
intrigue dans un monde lié à la littérature : Cérignac, dans On tue chez Molière,
cite abondamment les uvres théâtrales au répertoire du Français puisque les
personnages sont tous des amoureux du théâtre et que le meurtre concerne un
administrateur de la Comédie Française. Meurtre chez tante Léonie de Estelle
Monbrun (1994) ne se contente pas dun titre proustien. Lintrigue se déroule
au cours dun congrès dont luvre de Proust est le centre. Au bonheur
des Ogres affiche sa parenté avec Au bonheur des Dames de Zola même si le
ton, le style, le rôle que joue le grand magasin sont, chez lun et chez
lautre, bien différents. La Grand-mère de Sherlock Holmes, de J.J. Sirkis
(1995) ne se contente pas dimiter Conan Doyle : la littérature en
loccurrence quelques vers dun sonnet de Pétrarque est utilisée comme
leitmotiv, dans la dernière partie du roman. Ambernave de J. H. Oppel affiche sa
filiation avec Des souris et des hommes de Steinbeck sous trois formes :
lépigraphe, le rôle joué par le best-seller américain dans louvrage,
lanalogie de situation.
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Enfin certaines évolutions intéressent peut-être davantage les professeurs de lettres :
elles concernent la langue et le travail sur la narration.Longtemps largot a été étroitement lié aux romans policiers (voir
par exemple Simonin), soit dans le texte original soit dans sa traduction, pour mieux
cadrer avec les goûts du public ou plutôt avec le milieu décrit : souvent les
bas-fonds, la pègre ; ou encore pour parodier le genre comme chez F. Dard. Or les romans
policiers qui aujourdhui cherchent à sortir du " ghetto " ont généralement
abandonné (ou réduit) lusage de largot. On notera par exemple chez Pennac un
mélange de vocabulaire littéraire assez recherché et dexpressions familières. De
même la phrase délibérément incorrecte et souvent plus ou moins imitée de loral
nest plus obligatoirement de mise et beaucoup de critiques reconnaissent chez
Pennac, Daeninckx, Manchette, etc, comme naguère chez Boileau et Narcejac, une écriture
soignée. Parlant de Demouzon, par exemple, Marc Lits (Le Roman policier -1993)
souligne, dans les trois recueils de nouvelles qui mettent en scène le commissaire
Bouclard, la qualité stylistique des ouvrages. |
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La structure narrative
senrichit elle aussi et les romans policiers sortent assez souvent des schémas
traditionnels. Lexemple le plus frappant sera emprunté à la littérature
américaine avec la Trilogie new-yorkaise de P. Auster. La préface de Jean Frémon
signale au lecteur que ces trois récits, certes différents, fonctionnent en fait "
comme si la même histoire était racontée trois fois mais par une autre personne, ou par
la même personne parvenue à un autre moment de sa destinée, de sa propre conscience ".
Et plus loin : " De toutes les qualités qui ont justifié le succès de Trilogie
new-yorkaise lart de la narration est sans doute la plus déterminante "
(Notons au passage que La Cité de verre vient dêtre adaptée en B.D. chez
Actes Sud).
Autre exemple, anglais celui-là : dans Sans les mains,
P.D. James met en scène un cercle décrivains provinciaux dont lun justement
écrit un roman policier. Cette mise en abyme nest pas gratuite mais au contraire
intimement liée à lintrigue. Au passage dailleurs P.D James glisse : " Ils
sentretinrent souvent de littérature, bien que Sinclair parût se désintéresser
de ses propres livres et que sa lecture de divertissement préférée semblât être le
roman policier ". De là à suggérer que la littérature tout court est ennuyeuse
On notera également dans plusieurs ouvrages un certain
humour, qui marque certes la distance mais, souligne parfois lhéritage dun
Léo Malet, dun Frédéric Dard ou même dun Chester Himes et dun R.
Chandler, entre autres. Par ailleurs les
auteurs daujourd'hui ont pris, et cest tant mieux, quelque liberté avec les
fameuses " règles " de S.S. Van Dine, qui datent de 1928 (voir en annexe n° 1) mais
nous savions déjà depuis Le Meurtre de Roger Ackroyd (1926) que le narrateur
pouvait prendre le lecteur au piège.
Ces discutables " lois du genre ", revues en 1946 par R.
Knox (Annexe 2) ont dailleurs fait réagir François Rivière ; dans un ouvrage
intitulé Le Club de la rue Morgue, lart de filer les livres à langlaise
(Hatier, 1995) cet amateur de romans policiers (voir les citations en marge) raconte : "
Ces tables de la loi, lorsque jen pris connaissance au cours dune des
premières séances de lOulipopo, me mirent étrangement mal à laise ". F.
Rivière propose alors à F. Le Lionnais : " Nous pourrions nous lancer dans
lélaboration dun roman policier prenant à la lettre, le contrepoint des
règles de R. Knox lui-même ". Proposition, hélas, sans lendemain.
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Toutefois ces tendances ne pourraient pas sexprimer si les éditeurs ne jouaient pas
le jeu et nacceptaient pas la nouveauté. En 1969 un représentant de la maison
Denoël assurait par exemple : " Lhumour véritable en policier est toujours
difficile ; le lecteur veut trembler ". Et pourtant aujourdhui que seraient
beaucoup des auteurs déjà cités, sans lhumour ?
Autre " audace " significative : alors que certaines
collections se cantonnent dans des modèles fortement typés, quelques tentatives pour
décloisonner le genre policier apparaissent. Si le noir et le jaune (ou le jaune seul)
restent, au dos du Livre de Poche, un signe distinctif, les logos permettant
didentifier au premier coup dil un roman policier, se font plus discrets
: une silhouette de félin ou une cible de tir, désormais, assez petites.
Chez Gallimard, la " Série Noire " nest plus un
ghetto : Pennac est passé du noir au blanc (collection Blanche), tout un symbole ! Il est
disponible depuis quelque temps en Folio. Même chose pour Daeninckx dont Meurtres pour
mémoire, Le facteur fatal, entre autres, ont paru dans la même collection, ou pour Le
petit bleu de la côte ouest de J. P. Manchette, et lon peut citer en vrac,
toujours en Folio, Hammett, Fajardie, Magnan, Boileau-Narcejac
Denoël nest
pas en reste : Un château en Bohème de Daeninckx est publié non dans la série
" Sueurs froides " mais sous la jaquette dun roman ordinaire : pourtant Novacek,
journaliste devenu enquêteur, parcourt Prague à la recherche de tueurs. La collection
10/18 ne fait pas de distinguo entre romans traditionnels et romans policiers. Seule
lindication sur la couverture " grands détectives " fait la différence.
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En fait cette collection mérite quon sy arrête un peu. Dirigée par J. C.
Zylberstein la série " Grands détectives " a maintenant 12 ans. Le succès de la
collection illustre assez bien le goût actuel du public pour des ouvrages qui, tout en
racontant des actions plus ou moins dramatiques ou tragiques, permettent de faire un tour
du monde des enquêteurs et par là même davoir un aperçu de quelques
civilisations lointaines ou ancienne. Grâce à Van Gulik on fait connaissance avec la
Chine des Tang, grâce à Ellis Peters, avec lAngleterre du XIIe siècle, et
plus récemment avec M. Paillet on côtoie les missi dominici du temps de Charlemagne.
Tous les livres de cette série ne sont pas récents mais bien souvent ils nont
été traduits en français que dans la dernière décennie : La rançon du mort
(E. Peters) qui date de 1984, a été traduit en 1991 ; Tatouage (Montalban)
publié en Espagne en 1976, a été traduit en 1990, etc. Ce phénomène nest
dailleurs pas spécifique à UGE 10/18 ; Sans les mains (P.D James) paraît
en Angleterre en 1967 et ne sera traduit en français que 20 ans plus tard.Pour en revenir à lélargissement dhorizon dont il
était question, il serait injuste de ne pas signaler, à côté de 10/18, les efforts
faits en ce sens par la collection Rivages/Noir avec, parmi bien dautres, les
ouvrages de Tony Hillerman dont le policier Navajo, Jim Chee, se demande comment les
traditions des indiens, en particulier les rites de La voie du fantôme, pourront
se transmettre aux plus jeunes.
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Interrogé sur les lectures de ses clients, un libraire reconnaissait quils étaient
de plus en plus nombreux à demander " un bon policier ". En effet souvent découragés
par des romans jugés difficiles ou ennuyeux, les lecteurs ont tendance à se tourner vers
un genre plus attractif. Dailleurs ces " lecteurs " sont aussi des " lectrices
", alors que longtemps le lectorat du roman policier est resté strictement masculin.
Il est bien sûr difficile de savoir si
lélargissement du lectorat est cause ou conséquence des signes dévolution
constatés : probablement y a-t-il un peu des deux ; une meilleure qualité attire une
autre clientèle, de nouvelles demandes incitent les éditeurs à publier ce qui ne
laurait peut-être pas été auparavant. Un seul exemple, celui de Maurice G.
Dantec. La " Série Noire " na pas hésité à publier dabord La Sirène
rouge (450 pages) puis tout récemment Les racines du mal (637 pages) alors que
la tradition voulait plutôt que le roman policier soit
léger.
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| Le roman policier
dans linstitution scolaire. |
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Simenon et A. Christie sont depuis déjà quelque temps entrés dans les classes. Le
premier est consacré désormais par la critique comme écrivain de talent, la seconde ne
peut choquer personne en peignant une Angleterre suffisamment loin des réalités, mais
ses intrigues bien ficelées sont agréables à lire.A côté de ces deux écrivains, P. Highsmith peut facilement trouver place
et son recueil Le rat de Venise peut servir, par exemple, à débroussailler ou
consolider les notions de narrateur, auteur, point de vue
Des romans français
permettent, en dehors de leur utilisation habituelle, de montrer aux élèves à quels
problèmes linguistiques sont confrontés les auteurs douvrages historiques
(policiers ou non) : langage moderne ? ancien ? (avec le risque de nêtre pas
compris de la plupart) ; archaïsmes ou mots savants parsemés çà et là ? (avec ou sans
notes explicatives). Il nest pas inutile de prendre conscience des conventions. Dans
le même ordre didée, faut-il préciser dans quelle langue sexpriment les
personnages ? Certains auteurs le font comme Marc Paillet dans Le poignard et le poison
(10/18) qui spécifie comment et pourquoi peuvent communiquer entre eux des personnages
issus de régions et de cultures fort différentes. Dans la collection 10/18 il nest
pas rare que des notes (Marcus Aper chez les Rutènes), ou même un glossaire (Les
vacances de Marcus Aper) viennent éclairer le lecteur, soulignant en quelque sorte
lusage scolaire qui peut être fait de ces ouvrages.
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Létude dun roman
policier peut, comme le montrent les fiches pédagogiques qui figurent dans ce numéro, se
faire selon de modalités diverses et pour des objectifs bien différents. Dans notre n°
21 nous avions déjà présenté un PAE (Projet dAction Educative) du Lycée
Camargue (Nîmes) autour de D. Daeninckx. La collection " Balises " offre une lecture de
Chez les Flamands de Simenon ; et " Parcours de lecture ", chez Bertrand-Lacoste,
analyse Deux aventures de Sherlock Holmes. Par ailleurs les éditeurs ont mis à la disposition dun public
délèves en difficulté du côté de la lecture, des ouvrages très courts, à
grosse typographie : chez Futuropolis, par exemple, on pourra lire Un parfum bleu
sombre de Ruth Rendell (40 pages) ou de J.F. Vilar De parfaits petits crimes
(36 pages).
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On trouvera plus loin une
bibliographie, délibérément réduite au strict minimum, qui montre cependant
lintérêt des universitaires pour le genre policier ; de son côté le CRDP de
Normandie sest intéressé à Simenon (Lhomme de Londres) ; Textes
et Documents pour la classe a, en 1991, publié tout un dossier sur le Roman
policier (n°578). Enfin le baccalauréat lui-même, modestement, sy est
intéressé : un résumé de Josée Dupuy tiré du livre Le roman policier a été donné
en F11 et H (en 1981), un autre résumé (Orléans 1984) sur la peur dans la littérature,
de Boileau-Narcejac (Le roman policier) en séries ABCDE, enfin un commentaire
composé (1982) intitulé " La métamorphose du motard " avait été emprunté
à
San Antonio : " Les clefs du pouvoir sont dans la boîte à gants ".
Faut-il donc considérer que le roman policier est sorti de
son ghetto ? Oui si lon considère lengouement quil a suscité et
quil suscite encore : Caillois, Cocteau, Borges, Burgess, ou E. Montale grand
lecteur de polars
Non si lon regarde du côté des dictionnaires de
littératures qui souvent font peu de place (ou pas du tout) aux romans policiers ou à
leurs auteurs ; ou si lon constate, comme le regrettait déjà en 1969 un
journaliste du Monde, " le désintérêt des grands auteurs pour une forme de
littérature qui délivre aussi sûrement de lincognito que le prix Nobel ".
Pourtant il est possible aujourdhui de trouver, dans
la production française ou étrangère, des livres policiers dont la vulgarité
nest pas le titre de gloire, dont lidéologie nest pas forcément
raciste, dont la violence nest pas le seul piment, dont lécriture ne regorge
pas de clichés, dont les couvertures ne sont pas systématiquement racoleuses mais qui au
contraire donnent de certaines réalités une image plutôt juste, renvoient parfois à
lHistoire, soignent la manière de conduire le récit, " ont du style "..., bref
des livres fréquentables ? Novembre 95
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Annexe 1
" La base de tout roman ne saurait se
résumer à une histoire de local clos et de plan à rebours. Les règles instituées par
Poe ne regardent que lui-même, tout comme, plus tard, celles de Van Dine, Knox et autres
faiseurs de règlements intérieurs à bon marché. " Robert Deleuse. Les maîtres du roman policier.
" Vingt règles pour le crime
dauteur " ou Les " règles " de S.S.
Van Dine, réduites à leur plus simple expression :
1. Lecteur et détective doivent être à égalité pour
résoudre le problème
2. Lauteur doit sinterdire " trucs " et ruses
3. Pas dintrigue amoureuse
4. Le coupable ne doit pas être le détective ni un
policier
5. Le coupable doit être déterminé par déductions
logiques, pas par hasard.
6. Il faut un policier qui réunisse bien les indices.
7. Il faut un cadavre
8. Le problème policier doit se résoudre par des moyens
réalistes
9. Un seul véritable détective
10. Un coupable " notable " et non un personnage
insignifiant introduit à la dernière minute.
11. Pas de domestique comme criminel (solution trop facile).
12. Un seul coupable, donc une " seule âme noire ". [
exit A. Christie cf. Meurtre de lOrient-Express ]
13. Pas de sociétés secrètes [ exit Balzac
]
14. La découverte du coupable se fait par des moyens
rationnels
15. " Le fin mot de lénigme doit être apparent tout
au long du roman "
Le lecteur doit pouvoir être aussi sagace que
lécrivain.
16. Pas de longs passages descriptifs, pas danalyses
subtiles [ exit P. Highsmith ]
17. Pas de professionnel du crime comme coupable.
18. Ce qui a été présenté comme un crime ne peut se
révéler comme un simple accident ou un suicide.
19. Le motif du crime doit toujours être strictement
personnel
20. Quelques trucs trop classiques que lauteur se doit
de rejeter : lalibi à laide dun mannequin, le frère jumeau, le
déchiffrement dun cryptogramme [ exit
beaucoup de monde ]
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Annexe 2
Voici, résumées elles aussi, les " règles " revues
par R. Knox
1. Apparition précoce du futur coupable (insoupçonnable
cependant)
2. Pas de surnaturel
3. Ni poison inédit, ni découverte scientifique trop
complexe
4. Pas de chambre secrète
5. Pas de hasards trop propices
6. Le criminel ne peut être le détective
7. Le détective doit communiquer au lecteur tous les
indices trouvés
8. Lami du détective doit avoir une intelligence
légèrement inférieure à celle du lecteur
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