Le polar, un genre infréquentable ?
Yvette AURIAC


" Si le rejet du récit policier entraîne sa constitution en genre pour mieux l’exclure sinon l’exorciser, il faut encore s’interroger sur la violence de la réprobation à son égard. Même si la science-fiction ou le fantastique sont aussi réprouvés par les défenseurs intransigeants de la littérature, ils n’entraînent pas une condamnation aussi virulente ". Marc Lits, Le roman policier.

" La règle communément admise veut que le roman policier soit une littérature de seconde zone. Il est vrai que ce jugement est étayé par une abondante production éditoriale dont les préoccupations littéraires sont totalement absentes ; mais (…) les mauvais vers du dimanche (…) ont-ils définitivement dévalué la poésie ? "
Renaud Ego in Page des libraires n°35 - Juillet 1995

Le dossier que Page (n°35) consacre au roman policier s’intitule Le bon goût d’avoir mauvais genre. Peut-on, en 1995, défendre le roman policier ? le blanchir des accusations si souvent portées contre lui ? en somme le réhabiliter ? Il est vrai que certaines collections n’ont pas – et c’est un euphémisme – de grandes qualités littéraires. Mais ne peut-on voir, depuis quelques années, une évolution ? N’y a-t-il pas un " nouveau " roman policier ? Celui qu’on appelle familièrement le " polar " n’est-il pas en train, modestement, d’acquérir quelques lettres de noblesse, de sortir un peu de son ghetto ? 

Au rendez-vous de la médiocrité ?

Qui a dit : " Le roman policier est un produit de consommation sans utilité intellectuelle, sociale ou politique " ? Marcel Jullian, directeur littéraire chez Plon, interviewé dans Le Monde en 1969.
 
Mais qui a dit, la même année, au même intervieweur, Jean Guénot : " Si le roman policier est bien écrit, c’est un genre littéraire estimable. Crime et châtiment, voilà un excellent roman policier " ? L’attachée de presse de la maison Denoël. 
" De même que le personnage (global) de Holmes n’est au fond que le fruit de l’incompréhension (multiple) de Watson, c’est en s’acharnant à ne pas assimiler le récit " policier " à la Littérature que la critique l’a constitué (et d’une certaine manière, continue à le constituer) comme genre "..Uri Eisenzweig Le récit impossible (1986) Ces deux opinions rendent assez bien compte d’une part du mépris dans lequel est souvent tenue une production massive, mais d’autre part des qualités que peut manifester le genre. Oubliant délibérément les ouvrages médiocres qui inondent régulièrement le marché, tournons plutôt nos regards vers des œuvres qui présentent quelque mérite et essayons de voir à quels signes peuvent se mesurer les transformations du roman policier. 

Il n’est pas question de dire que ces transformations sont massives, ni qu’elles sont toutes récentes, ni que tous les romans ici nommés sont dignes d’entrer au panthéon littéraire ; mais plutôt de voir comment se rencontrent aujourd’hui, une demande des lecteurs, une politique éditoriale, un effort de qualité de la part de certains auteurs. Tout ceci permettant l’émergence d’ouvrages auxquels les enseignants et leurs élèves trouveront du plaisir et dont ils pourront tirer aussi quelque enrichissement. 

A tout seigneur, tout honneur.
" [Œdipe roi] raconte l’histoire de ce roi maudit qui est l’assassin de son père avant de devenir l’amant de sa mère et commandite une enquête qui le mènera à la découverte de sa propre culpabilité. Freud y puisera des trésors, tous les auteurs de la série noire aussi. "Œdipe roi (traduit du mythe par Didier Lamaison) ; coll. Série Noire Gallimard
La " Série Noire " (Gallimard) vient de fêter ses 50 ans. Elle a certes été précédée, chronologiquement, par " Le Masque " créé en 1927. Mais c’est elle qui a fait le plus pour le roman policier.
 
En 1969, par exemple, son responsable éditorial signalait que seul un manuscrit français sur 100 était édité, et qu’à cette époque les livres écrits directement en français ne représentaient que 1/8e des publications. C’est dire l’indigence de la production française du temps. Pourtant certains auteurs – Ponchardier par exemple (Le Gorille...) – proposaient un manuscrit par mois ! Mais n’est pas Chandler qui veut ; Hammett et Simonin se vendaient à 100 ou 200 000 exemplaires et pour appâter la clientèle française titres et contenus étaient traduits en termes souvent argotiques, ce qui d’un côté attirait certains lecteurs mais contribuait aussi, entre autres raisons, à rejeter le " polar " dans un ghetto dont il lui serait par la suite difficile de sortir.

Dans le même temps, Les Presses de la Cité avaient trouvé en Simenon une valeur sûre. Mais cet auteur illustre bien, à sa façon, l’ambiguïté du genre. Comme l’écrit P. Van Tieghem (Dictionnaire des Littératures - PUF, Ed. 1984) d’un côté " des romans populaires " " surtout du genre policier, à raison d’un par mois à certaines époques " (…) mais de l’autre " son art dépasse de beaucoup en valeur humaine le niveau habituel du roman policier. Il (Simenon) excelle à créer une atmosphère et à camper des types inoubliables ". 
Poe, l’ancêtre (?), Gaboriau, Leroux, Leblanc…, Chandler, Hammett, Simenon, Agatha Christie… On ne serait pas en peine de citer quelques " pères " fondateurs du roman policier moderne. Mais quels sont les Simenon d’aujourd’hui ? 

De nouveaux auteurs

Côté français
 
Une génération d’auteurs nés après la guerre, a eu 20 ans aux alentours de Mai 68 : Jean-Patrick Manchette, mort en 1995, était né en 1942, Daniel Pennac est né en 1944, Didier Daeninckx en 49, A-D.G (ou Alain Camille ou…) en 47, Serge Brussolo en 1951, etc. 
 
" Que les lecteurs [...] remontent jusqu’au roi : Edgar Poe, qu’ils relisent Double crime dans la rue Morgue et soudain, enchantés par un monde qu’ils crurent un demi-monde, ils iront à la découverte des maîtres, en tête de qui Gaston Leroux triomphe de l’indifférence dans laquelle tant d’auteurs " sérieux " firent naufrage ".Jean Cocteau, Préface au Mystère de la chambre jaune,Ed. Livre de Poche L’évolution de J. P. Manchette est assez symbolique du changement plus large observé dans le genre policier. Passé du scénario de film porno au pastiche de roman américain (Laissez bronzer les cadavres, en collaboration avec J. P. Bastid), cet héritier de Mai 68 s’est ensuite lancé dans des romans plus " engagés ", même si la dérision reste présente. Un journaliste a pu écrire en 1992 : " Dans le polar français, il y a avant et après Manchette. Avant, de rares individualités, tel Léo Malet. Après, Vautrin, Demouzon et Siniac ". Avec ses titres parodiques (Ô dingos, ô châteaux - 1972, Morgue pleine - 1973)… mais surtout une écriture qu’on a pu qualifier de " sèche, rythmée et musicale ", Manchette " fait date ". Il est salué un peu partout comme un rénovateur. 

Faut-il parler de Pennac ? Vu la place prise aujourd’hui par cet écrivain, on ne pourrait guère que répéter ce que journaux, télévisions… ont déjà dit. D’ailleurs dans une interview récente (Lire 1995) Pennac se demandait s’il ne fallait pas se méfier parfois du phénomène médiatique qui grignote quelque peu le temps de l’écriture. 
Le cas de D. Daeninckx sera examiné plus loin. 

Ailleurs 
Mais cette rénovation du roman policier ne se limite pas à la France. 
Aux États-Unis un Paul Auster (né en 47) connaît un succès certain et mérité ; en Espagne A. Perez-Reverte (né en 1951) obtient, à juste titre, le Grand Prix de littérature policière en 1993 avec Le tableau du maître flamand. M. Vasquez Montalban (né en 1939) tient une place non négligeable dans le monde du " polar politique ". 
Limitons-nous pour l’instant à ces quelques noms, d’autres viendront, plus loin, s’y ajouter.   

Les Reines du Crime

" On peut définir sommairement le roman policier en disant que c’est le récit d’une chasse à l’homme, mais ceci est essentiel, d’une chasse où l’on utilise ce genre de raisonnement qui interprète les faits en apparence insignifiants pour en tirer une conclusion. " François Fosca, cité par R. Deleuse

Autre particularité du roman policier actuel : l’importance des auteurs-femmes. Certes plusieurs d’entre elles ont produit l’essentiel de leurs œuvres dans la première moitié du XXe siècle mais certaines n’ont été traduites en français que tout récemment. Et quand R. Ego, dans le dossier déjà cité de Page des Libraires, évoque l’entrée des femmes dans la littérature policière " au tournant des années trente ", il ne parle nullement des auteurs mais des seuls personnages féminins de roman.
 

C’est bien sûr dans le monde anglo-saxon que les femmes-auteurs se sont, si l’on peut dire, taillé la part du lion. Dorothy Sayers est morte en 1957, Agatha Christie en 1976. Patricia Wentworth publie Le masque gris en 1929 (cet ouvrage – qui date un peu à dire vrai – ne sera publié en français qu’en 1995 en 10/18). Plus près de nous, Ellis Peters, qui vient de disparaître, crée frère Cadfael en 1977 (Trafic de reliques) ; la série produite dans les années suivantes sera longue, jusqu’au dernier ouvrage publié en 1995 : Frère Cadfael fait pénitence. Le célèbre Inconnu du Nord-Express de Patricia Highsmith (1921-1995) date déjà de 1950, d’autres romans policiers suivront. 

Phyllis Dorothy James, née en 1920, publie depuis longtemps, mais ce n’est que dans les années 80 que ses livres seront traduits en français et connaîtront le succès que l’on sait. Parmi les " reines du crime ", ainsi que les a baptisées un éditeur, n’oublions pas Ruth Rendell, auteur de L’analphabète dont C. Chabrol vient de tirer La Cérémonie ; ni l’américaine Mary Higgins Clark célèbre entre autres pour La nuit du renard ; ni encore Patricia Cornwell - autre américaine - qui vogue de succès en succès avec, en particulier, son dernier livre La séquence des corps dont certaines scènes ne sont peut-être pas à recommander aux âmes sensibles. 

En France, Sophie Gallois vient de publier chez J. C. Lattès Genius, A. de Leseleuc la série des Marcus Aper, et Cérignac, pseudonyme d’une " femme née en 1947 " qui a déjà selon la notice " publié quatre romans historiques sur le Moyen-Age et un livre documentaire sur la Guerre de Troie " a, pour son livre On tue chez Molière, obtenu en 1995 le prix du roman policier au festival de Cognac. En Suède Kerstin Ekman, académicienne démissionnaire, vient d’être éditée en français (Actes Sud) pour Crimes au bord de l’eau.   

Le masque d’un pseudonyme ?

Pseudo
" En lisant la courte biographie de Narcejac, j’avais découvert (...) qu’il avait forgé son pseudonyme en associant astucieusement les noms de deux villages situés au bord de la Charente, Saint-Thomas et Narcejac ". p. 110, Le Club de la rue Morgue. F. Rivière.

Toujours du côté des auteurs, on peut constater - et c’est peut-être le signe d’une évolution des mentalités - que beaucoup ne se sentent plus obligés de se dissimuler derrière le masque d’un pseudonyme, comme cela a été souvent le cas (voir du côté de Simenon par exemple). On ne peut bien sûr généraliser trop vite, le cas de " Cérignac " suffirait pour nous en empêcher. Naguère, Edgar Faure avait jugé nécessaire d’adopter le pseudonyme d’Edgar Sanday (jeu de mots !) pour livrer au public des romans policiers comme L’installation du président Fitz Mole (10/18). Aujourd’hui, Pennac se borne à raccourcir un peu son patronyme, Daeninckx, H. Monteilhet, Irène Frain… écrivent des romans policiers sous leur vrai nom. Et si J. Herman a pris le pseudonyme de " Vautrin " c’est sous le même nom qu’il publie aussi bien ses romans policiers que ses autres romans.

A-t-on encore besoin, à l’image de Vian-Sullivan, de prendre un nom à consonance américaine pour être lu ? Si la qualité est au rendez-vous, probablement pas. Rappelons que si Léo Malet a d’abord publié de nombreux " romans noirs durs et désespérés " sous divers pseudonymes, c’est de son vrai nom qu’il a signé Les nouveaux mystères de Paris. 

Des frontières floues

" En classe, Balzac m’épuisait. Mais n’avais-je pas sous les yeux une courte évocation de ses rapports avec ce que l’un des chroniqueurs de Mystère-Magazine nommait le roman noir ? " p. 51,  (Op. cit.) F.Rivière
 
 

Autre élément qui marque un infléchissement du genre : il est assez fréquent, aujourd’hui, de voir un écrivain passer du roman " traditionnel " au roman policier et vice-versa, comme pour souligner que désormais les frontières entre ces " genres " sont plus floues que jamais. On peut certes rappeler que Balzac lui-même naviguait en diverses eaux, mais à son époque, même le roman tout court avait mauvais genre…
 

Naguère C. Aveline et P. Véry étaient venus au roman policier après avoir écrit des romans de type classique. Nous avons vu aussi que J. Vautrin " donnait " dans l’un et l’autre genre.

Pepe Carvalho, le détective imaginé par Montalban, se trouve dans une salle de conférence." Deux membres de la table ronde (...) commencèrent une partie de ping-pong intellectuel à propos de Dostoïevski : avait-il ou non écrit des romans noirs ? Ensuite ils passèrent à Henry James sans oublier bien entendu de mentionner Poe, et ils finirent par découvrir que le roman noir était une invention d’un maquettiste français qui donna sa couleur à la série de romans policiers publiés chez Gallimard " Montalban. Les mers du Sud Le Monde de juin 95 saluait le nouveau roman d’I. Frain par ces mots : " Avec L’homme fatal la romancière fait une entrée brillante dans le domaine du mystère et de l’angoisse ". La Suédoise Kerstin Ekman s’est fait connaître, bien avant de se lancer dans le policier, par Les brigands de la forêt de Skule. Hubert Monteilhet mélange volontiers les genres en publiant romans historiques ou romans policiers : Les derniers feux (1982) porte sur l’Inquisition, Les Mantes religieuses (1960) a obtenu le Grand Prix de la littérature policière. Pennac publie La Fée Carabine et Comme un roman, Umberto Eco passe de la sémiologie au roman policier avec Le nom de la rose. Pascal Lainé, connu pour La Dentellière publie Trois petits meurtres et puis s’en va, un professeur de sociologie de Genève (J. P. Keller) écrit Meurtre au musée (éd. Zoé) ; enfin dans son dernier roman Le soleil en embuscade, Han Suyin imagine un commissaire suisse, on pourrait continuer longtemps… 
D’ailleurs, un certain nombre d’ouvrages récents sont inclassables et pourraient tout aussi bien figurer dans les séries policières que dans d’autres rayonnages. L’énigme de Rezvani se présente comme " un roman à double détente : policière et littéraire " (Le Monde du 15.9.95). Où situer également certains romans d’Echenoz et la Trilogie New-yorkaise de P. Auster ? 
 
Des contenus nouveaux ?

Renouant avec la tradition du roman dit " noir " (Dashiell Hammett) certains écrivains s’intéressent plus étroitement au milieu social, aussi peut-on utiliser pour quelques auteurs français contemporains une formule éditoriale appliquée à D. Daeninckx mais généralisable : " La réalité du quotidien fait violemment irruption dans (leurs) œuvres ". Ou encore cette phrase de Daeninckx lui-même : " Ma responsabilité d’écrivain, c’est aussi de faire en sorte qu’on regarde en face ce qui nous entoure. " Pour rester chez le même écrivain : Meurtres pour mémoire (Folio, 1984) évoque la rafle d’algériens du 17 octobre 1961, ainsi d’ailleurs que d’autres réalités douloureuses antérieures. Lumière noire (Série Noire - 1987) met en scène les charters pour le Mali et une bavure policière. Sans multiplier les exemples, citons Jean-Claude Izzo qui dans Total Khéops fait vivre les quartiers populaires de Marseille à travers les aventures d’un jeune policier lié, par son enfance, à des personnages pour le moins ambigus. Au bonheur des Ogres évoque le nazisme.
 
 
Des références littéraires
Cérignac, On tue chez Molière " Je vais affronter Rodogune et Médée, je vais voir Francine Burnier ? " " Tu as cru voir la statue du Commandeur ? " " Cette violence sourde d’une héroïne racinienne sur un théâtre. " Par ailleurs un vers d’Athalie est la clé de l’énigme :"Ce que j’ai fait Abner, j’ai cru le devoir faire ".p. 54
Est-ce pour compenser la marginalisation dont ils sont ou se sentent victimes, que les auteurs de romans policiers n’hésitent pas à " flirter " avec la Littérature, à la pasticher ou à lui faire au moins un clin d’œil ? Est-ce pour montrer qu’il n’y a pas de genre " ignoble " ?
 
Une des manières consiste par exemple à situer son intrigue dans un monde lié à la littérature : Cérignac, dans On tue chez Molière, cite abondamment les œuvres théâtrales au répertoire du Français puisque les personnages sont tous des amoureux du théâtre et que le meurtre concerne un administrateur de la Comédie Française. Meurtre chez tante Léonie de Estelle Monbrun (1994) ne se contente pas d’un titre proustien. L’intrigue se déroule au cours d’un congrès dont l’œuvre de Proust est le centre. Au bonheur des Ogres affiche sa parenté avec Au bonheur des Dames de Zola même si le ton, le style, le rôle que joue le grand magasin sont, chez l’un et chez l’autre, bien différents. La Grand-mère de Sherlock Holmes, de J.J. Sirkis (1995) ne se contente pas d’imiter Conan Doyle : la littérature – en l’occurrence quelques vers d’un sonnet de Pétrarque – est utilisée comme leitmotiv, dans la dernière partie du roman. Ambernave de J. H. Oppel affiche sa filiation avec Des souris et des hommes de Steinbeck sous trois formes : l’épigraphe, le rôle joué par le best-seller américain dans l’ouvrage, l’analogie de situation. 
 
La façon d’écrire
" Dashiell Hammett (...) à qui l’on reconnaîtra la paternité d’un genre décrié, mais qui, à mon sens, domine ce siècle, plus haut que Faulkmer et Hemingway, sans mésestimer l’œuvre de ceux-ci. "Aragon, à la mort de D. Hammett, cité par R. Deleuse.
Enfin certaines évolutions intéressent peut-être davantage les professeurs de lettres : elles concernent la langue et le travail sur la narration.

Longtemps l’argot a été étroitement lié aux romans policiers (voir par exemple Simonin), soit dans le texte original soit dans sa traduction, pour mieux cadrer avec les goûts du public ou plutôt avec le milieu décrit : souvent les bas-fonds, la pègre ; ou encore pour parodier le genre comme chez F. Dard. Or les romans policiers qui aujourd’hui cherchent à sortir du " ghetto " ont généralement abandonné (ou réduit) l’usage de l’argot. On notera par exemple chez Pennac un mélange de vocabulaire littéraire assez recherché et d’expressions familières. De même la phrase délibérément incorrecte et souvent plus ou moins imitée de l’oral n’est plus obligatoirement de mise et beaucoup de critiques reconnaissent chez Pennac, Daeninckx, Manchette, etc, comme naguère chez Boileau et Narcejac, une écriture soignée. Parlant de Demouzon, par exemple, Marc Lits (Le Roman policier -1993) souligne, dans les trois recueils de nouvelles qui mettent en scène le commissaire Bouclard, la qualité stylistique des ouvrages.

L’oulipopo " J’entends encore Le Lionnais me lire cet extrait des Habits noirs de Paul Féval. (...)  Je décidai in petto qu’il serait mon maître à penser. Nous fondâmes bientôt l’Ouvroir de Littérature Policière Potentielle (l’Oulipopo) avec quelques complices triés sur le volet et nous attaquâmes au recensement des structures et combinatoires du roman d’énigme ".p 96.F. Rivière La structure narrative s’enrichit elle aussi et les romans policiers sortent assez souvent des schémas traditionnels. L’exemple le plus frappant sera emprunté à la littérature américaine avec la Trilogie new-yorkaise de P. Auster. La préface de Jean Frémon signale au lecteur que ces trois récits, certes différents, fonctionnent en fait " comme si la même histoire était racontée trois fois mais par une autre personne, ou par la même personne parvenue à un autre moment de sa destinée, de sa propre conscience ". Et plus loin : " De toutes les qualités qui ont justifié le succès de Trilogie new-yorkaise l’art de la narration est sans doute la plus déterminante " (Notons au passage que La Cité de verre vient d’être adaptée en B.D. chez Actes Sud). 
Autre exemple, anglais celui-là : dans Sans les mains, P.D. James met en scène un cercle d’écrivains provinciaux dont l’un justement écrit un roman policier. Cette mise en abyme n’est pas gratuite mais au contraire intimement liée à l’intrigue. Au passage d’ailleurs P.D James glisse : " Ils s’entretinrent souvent de littérature, bien que Sinclair parût se désintéresser de ses propres livres et que sa lecture de divertissement préférée semblât être le roman policier ". De là à suggérer que la littérature tout court est ennuyeuse… 
On notera également dans plusieurs ouvrages un certain humour, qui marque certes la distance mais, souligne parfois l’héritage d’un Léo Malet, d’un Frédéric Dard ou même d’un Chester Himes et d’un R. Chandler, entre autres. 

Par ailleurs les auteurs d’aujourd'hui ont pris, et c’est tant mieux, quelque liberté avec les fameuses " règles " de S.S. Van Dine, qui datent de 1928 (voir en annexe n° 1) mais nous savions déjà depuis Le Meurtre de Roger Ackroyd (1926) que le narrateur pouvait prendre le lecteur au piège. 
Ces discutables " lois du genre ", revues en 1946 par R. Knox (Annexe 2) ont d’ailleurs fait réagir François Rivière ; dans un ouvrage intitulé Le Club de la rue Morgue, l’art de filer les livres à l’anglaise (Hatier, 1995) cet amateur de romans policiers (voir les citations en marge) raconte : " Ces tables de la loi, lorsque j’en pris connaissance au cours d’une des premières séances de l’Oulipopo, me mirent étrangement mal à l’aise ". F. Rivière propose alors à F. Le Lionnais : " Nous pourrions nous lancer dans l’élaboration d’un roman policier prenant à la lettre, le contrepoint des règles de R. Knox lui-même ". Proposition, hélas, sans lendemain. 
 

Du côté des éditeurs
Drôle de partition " Au sous-sol de la maison Gallimard est le siège de la série noire, aux étages nobles la prestigieuse collection blanche. Passer de l’une à l’autre, comme le fit Daniel Pennac - ancien de la " noire " - avec La Fée Carabine, c’est franchir un seuil symbolique, au risque de se retrouver dans la désagréable position du bourgeois gentilhomme ou plutôt du geai parmi les paons, ce qui n’est certes pas le cas de ce " transfuge " -ci, bien que certains aient vécu ce " blanchissement ", cette espèce de promotion, d’anoblissement, comme un abandon, voire une trahison ".J. C. Hugon
Toutefois ces tendances ne pourraient pas s’exprimer si les éditeurs ne jouaient pas le jeu et n’acceptaient pas la nouveauté. En 1969 un représentant de la maison Denoël assurait par exemple : " L’humour véritable en policier est toujours difficile ; le lecteur veut trembler ". Et pourtant aujourd’hui que seraient beaucoup des auteurs déjà cités, sans l’humour ?
 
Autre " audace " significative : alors que certaines collections se cantonnent dans des modèles fortement typés, quelques tentatives pour décloisonner le genre policier apparaissent. Si le noir et le jaune (ou le jaune seul) restent, au dos du Livre de Poche, un signe distinctif, les logos permettant d’identifier au premier coup d’œil un roman policier, se font plus discrets : une silhouette de félin ou une cible de tir, désormais, assez petites. 
Chez Gallimard, la " Série Noire " n’est plus un ghetto : Pennac est passé du noir au blanc (collection Blanche), tout un symbole ! Il est disponible depuis quelque temps en Folio. Même chose pour Daeninckx dont Meurtres pour mémoire, Le facteur fatal, entre autres, ont paru dans la même collection, ou pour Le petit bleu de la côte ouest de J. P. Manchette, et l’on peut citer en vrac, toujours en Folio, Hammett, Fajardie, Magnan, Boileau-Narcejac… Denoël n’est pas en reste : Un château en Bohème de Daeninckx est publié non dans la série " Sueurs froides " mais sous la jaquette d’un roman ordinaire : pourtant Novacek, journaliste devenu enquêteur, parcourt Prague à la recherche de tueurs. La collection 10/18 ne fait pas de distinguo entre romans traditionnels et romans policiers. Seule l’indication sur la couverture " grands détectives " fait la différence. 
 
La collection 10/18

En fait cette collection mérite qu’on s’y arrête un peu. Dirigée par J. C. Zylberstein la série " Grands détectives " a maintenant 12 ans. Le succès de la collection illustre assez bien le goût actuel du public pour des ouvrages qui, tout en racontant des actions plus ou moins dramatiques ou tragiques, permettent de faire un tour du monde des enquêteurs et par là même d’avoir un aperçu de quelques civilisations lointaines ou ancienne. Grâce à Van Gulik on fait connaissance avec la Chine des T’ang, grâce à Ellis Peters, avec l’Angleterre du XIIe siècle, et plus récemment avec M. Paillet on côtoie les missi dominici du temps de Charlemagne. Tous les livres de cette série ne sont pas récents mais bien souvent ils n’ont été traduits en français que dans la dernière décennie : La rançon du mort (E. Peters) qui date de 1984, a été traduit en 1991 ; Tatouage (Montalban) publié en Espagne en 1976, a été traduit en 1990, etc. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas spécifique à UGE 10/18 ; Sans les mains (P.D James) paraît en Angleterre en 1967 et ne sera traduit en français que 20 ans plus tard.

Pour en revenir à l’élargissement d’horizon dont il était question, il serait injuste de ne pas signaler, à côté de 10/18, les efforts faits en ce sens par la collection Rivages/Noir avec, parmi bien d’autres, les ouvrages de Tony Hillerman dont le policier Navajo, Jim Chee, se demande comment les traditions des indiens, en particulier les rites de La voie du fantôme, pourront se transmettre aux plus jeunes. 
 

Un lectorat plus large

Le roman policier vu en 1969 : " Pas de critique sociale ou politique dans le roman policier français (…). Sur le marché mondial la production de langue française offre deux noms partout exportables. Simenon et Boileau-Narcejac. Presque tout le reste se fait remarquer (…) par des faiblesses de la construction, la maigreur des personnages et les débilités de l’écriture romanesque ". Jean Guénot.

Interrogé sur les lectures de ses clients, un libraire reconnaissait qu’ils étaient de plus en plus nombreux à demander " un bon policier ". En effet souvent découragés par des romans jugés difficiles ou ennuyeux, les lecteurs ont tendance à se tourner vers un genre plus attractif. D’ailleurs ces " lecteurs " sont aussi des " lectrices ", alors que longtemps le lectorat du roman policier est resté strictement masculin.
 

Il est bien sûr difficile de savoir si l’élargissement du lectorat est cause ou conséquence des signes d’évolution constatés : probablement y a-t-il un peu des deux ; une meilleure qualité attire une autre clientèle, de nouvelles demandes incitent les éditeurs à publier ce qui ne l’aurait peut-être pas été auparavant. Un seul exemple, celui de Maurice G. Dantec. La " Série Noire " n’a pas hésité à publier d’abord La Sirène rouge (450 pages) puis tout récemment Les racines du mal (637 pages) alors que la tradition voulait plutôt que le roman policier soit… léger. 
 

Le roman policier dans l’institution scolaire.

" Qu’on me montre quelqu’un qui ne peut pas souffrir le roman policier : Ce sera un pauvre type, un pauvre type intelligent - peut-être - mais un pauvre type tout de même ". Raymond Chandler.

Simenon et A. Christie sont depuis déjà quelque temps entrés dans les classes. Le premier est consacré désormais par la critique comme écrivain de talent, la seconde ne peut choquer personne en peignant une Angleterre suffisamment loin des réalités, mais ses intrigues bien ficelées sont agréables à lire.

A côté de ces deux écrivains, P. Highsmith peut facilement trouver place et son recueil Le rat de Venise peut servir, par exemple, à débroussailler ou consolider les notions de narrateur, auteur, point de vue… Des romans français permettent, en dehors de leur utilisation habituelle, de montrer aux élèves à quels problèmes linguistiques sont confrontés les auteurs d’ouvrages historiques (policiers ou non) : langage moderne ? ancien ? (avec le risque de n’être pas compris de la plupart) ; archaïsmes ou mots savants parsemés çà et là ? (avec ou sans notes explicatives). Il n’est pas inutile de prendre conscience des conventions. Dans le même ordre d’idée, faut-il préciser dans quelle langue s’expriment les personnages ? Certains auteurs le font comme Marc Paillet dans Le poignard et le poison (10/18) qui spécifie comment et pourquoi peuvent communiquer entre eux des personnages issus de régions et de cultures fort différentes. Dans la collection 10/18 il n’est pas rare que des notes (Marcus Aper chez les Rutènes), ou même un glossaire (Les vacances de Marcus Aper) viennent éclairer le lecteur, soulignant en quelque sorte l’usage scolaire qui peut être fait de ces ouvrages. 
 

" J.L Borges était un écrivain venu d’une autre sphère de la littérature, un encyclopédiste, un farfelu aussi, je compris très rapidement qu’il était déjà membre du club mystérieux dont la nature commençait pour moi à se dessiner. (...) Je sentais bien qu’au regard des vertus scolaires, académiques, répressives à mes yeux, mon parcours s’avérait dangereusement buissonnier ". F. Rivière L’étude d’un roman policier peut, comme le montrent les fiches pédagogiques qui figurent dans ce numéro, se faire selon de modalités diverses et pour des objectifs bien différents. Dans notre n° 21 nous avions déjà présenté un PAE (Projet d’Action Educative) du Lycée Camargue (Nîmes) autour de D. Daeninckx. La collection " Balises " offre une lecture de Chez les Flamands de Simenon ; et " Parcours de lecture ", chez Bertrand-Lacoste, analyse Deux aventures de Sherlock Holmes.

Par ailleurs les éditeurs ont mis à la disposition d’un public d’élèves en difficulté du côté de la lecture, des ouvrages très courts, à grosse typographie : chez Futuropolis, par exemple, on pourra lire Un parfum bleu sombre de Ruth Rendell (40 pages) ou de J.F. Vilar De parfaits petits crimes (36 pages). 

" Lu avec un intérêt très vif (et pourquoi ne pas oser le dire, avec admiration) The maltese falcon de Dashiell Hammett... " A. Gide. Journal (16 mars 1943) On trouvera plus loin une bibliographie, délibérément réduite au strict minimum, qui montre cependant l’intérêt des universitaires pour le genre policier ; de son côté le CRDP de Normandie s’est intéressé à Simenon (L’homme de Londres) ; Textes et Documents pour la classe a, en 1991, publié tout un dossier sur le Roman policier (n°578). Enfin le baccalauréat lui-même, modestement, s’y est intéressé : un résumé de Josée Dupuy tiré du livre Le roman policier a été donné en F11 et H (en 1981), un autre résumé (Orléans 1984) sur la peur dans la littérature, de Boileau-Narcejac (Le roman policier) en séries ABCDE, enfin un commentaire composé (1982) intitulé " La métamorphose du motard " avait été emprunté à… San Antonio : " Les clefs du pouvoir sont dans la boîte à gants ". 
Faut-il donc considérer que le roman policier est sorti de son ghetto ? Oui si l’on considère l’engouement qu’il a suscité et qu’il suscite encore : Caillois, Cocteau, Borges, Burgess, ou E. Montale grand lecteur de polars… Non si l’on regarde du côté des dictionnaires de littératures qui souvent font peu de place (ou pas du tout) aux romans policiers ou à leurs auteurs ; ou si l’on constate, comme le regrettait déjà en 1969 un journaliste du Monde, " le désintérêt des grands auteurs pour une forme de littérature qui délivre aussi sûrement de l’incognito que le prix Nobel ".  Pourtant il est possible aujourd’hui de trouver, dans la production française ou étrangère, des livres policiers dont la vulgarité n’est pas le titre de gloire, dont l’idéologie n’est pas forcément raciste, dont la violence n’est pas le seul piment, dont l’écriture ne regorge pas de clichés, dont les couvertures ne sont pas systématiquement racoleuses mais qui au contraire donnent de certaines réalités une image plutôt juste, renvoient parfois à l’Histoire, soignent la manière de conduire le récit, " ont du style "..., bref des livres fréquentables ?  Novembre 95 

 

Annexe 1

" La base de tout roman ne saurait se résumer à une histoire de local clos et de plan à rebours. Les règles instituées par Poe ne regardent que lui-même, tout comme, plus tard, celles de Van Dine, Knox et autres faiseurs de règlements intérieurs à bon marché. " Robert Deleuse. Les maîtres du roman policier.

" Vingt règles pour le crime d’auteur " ou Les " règles " de S.S. Van Dine, réduites à leur plus simple expression :

1. Lecteur et détective doivent être à égalité pour résoudre le problème
2. L’auteur doit s’interdire " trucs " et ruses
3. Pas d’intrigue amoureuse
4. Le coupable ne doit pas être le détective ni un policier
5. Le coupable doit être déterminé par déductions logiques, pas par hasard.
6. Il faut un policier qui réunisse bien les indices.
7. Il faut un cadavre
8. Le problème policier doit se résoudre par des moyens réalistes
9. Un seul véritable détective
10. Un coupable " notable " et non un personnage insignifiant introduit à la dernière minute.
11. Pas de domestique comme criminel (solution trop facile).
12. Un seul coupable, donc une " seule âme noire ". [ exit A. Christie cf. Meurtre de l’Orient-Express ]
13. Pas de sociétés secrètes [ exit Balzac… ]
14. La découverte du coupable se fait par des moyens rationnels
15. " Le fin mot de l’énigme doit être apparent tout au long du roman "
Le lecteur doit pouvoir être aussi sagace que l’écrivain.
16. Pas de longs passages descriptifs, pas d’analyses subtiles [ exit P. Highsmith ]
17. Pas de professionnel du crime comme coupable.
18. Ce qui a été présenté comme un crime ne peut se révéler comme un simple accident ou un suicide.
19. Le motif du crime doit toujours être strictement personnel
20. Quelques trucs trop classiques que l’auteur se doit de rejeter : l’alibi à l’aide d’un mannequin, le frère jumeau, le déchiffrement d’un cryptogramme [ exit … beaucoup de monde ]
 
 

Annexe 2

Voici, résumées elles aussi, les " règles " revues par R. Knox

1. Apparition précoce du futur coupable (insoupçonnable cependant)
2. Pas de surnaturel
3. Ni poison inédit, ni découverte scientifique trop complexe
4. Pas de chambre secrète
5. Pas de hasards trop propices
6. Le criminel ne peut être le détective
7. Le détective doit communiquer au lecteur tous les indices trouvés
8. L’ami du détective doit avoir une intelligence légèrement inférieure à celle du lecteur