Ecriture et dessin : Les mains de Paul Valéry
Gaby PALLARES

Je passe souvent une heure ou deux dans ce sympathique Musée de Sète, à deux pas du célèbre " toit tranquille où marchent les colombes ". Chaque fois - ou presque ! - je tourne, intriguée, autour des vitrines où sont exposés des dessins, des gravures et des aquarelles de Paul Valéry. Et je me réconcilie avec cet écrivain, certes célèbre, mais dont la poésie - brillante, en effet - reste pour moi enfermée dans des carcans rigides qui me glacent.
On ignore souvent que Valéry a dessiné et peint au moins autant qu’il a écrit. Il a même reçu un prix de peinture, décerné par un jury composé - entre autres - de Marie Laurencin, Maurice Denis, Rouault et Matisse ; prix sans grande valeur qui ne consacrait pas le talent mais bien plutôt des mondanités couronnées de quelques dîners...
Prisonnier de sa formation classique, ses goûts et ses choix n’allaient pas au-delà de l’impressionnisme ; et Valéry ne pouvait, ainsi retenu, devenir un véritable peintre avec toutes les explorations aventureuses que cela aura supposé à une époque qui voyait s’épanouir l’œuvre d’un Matisse.
Mais il aimait illustrer lui-même ses écrits, prévoyant jusqu’à la mise en pages - par exemple pour le Cimetière marin. Il lui arrivait de confier les gravures à réaliser, à un graveur professionnel - c’est le cas pour Mon Faust dont les gravures ont été exécutées par Pierre Bouchet -, mais c’était toujours d’après ses propres dessins. Au-delà, il aimait croquer la chambre d’hôtel où il avait passé une nuit, les visages qui peuplaient sa vie ; il fixait à l’aquarelle les bateaux et les ports qui l’attiraient beaucoup ; il dessinait surtout, souvent, très souvent, et comme fasciné par elles, ses propres mains, ces nécessaires outils par lesquels passe la pensée. Dans un ouvrage intitulé Dessins de Valéry, De Man souligne cette fascination commentée par Valéry lui-même :

" Mon visage m’est étranger
Et la contemplation de mes mains
Leur système de forces, leur
obéissance, le nombre
Arbitaire de leurs doigts
qui sont miens et non miens
Demeurent sans réponse ".

Ces pages éparses, couvertes de croquis, de dessins rehaussés de couleur parfois, il ne les prenait pas vraiment au sérieux. Elles ont été recueillies par ses proches et c’est par cet intermédiaire qu’elles sont parvenues jusqu’à nous. Certaines passent même aujourd’hui en vente publique (c’est ainsi que le Musée de Sète vient d’en acquérir une récemment).

Il ne voulait pas non plus qu’on reconnaisse en lui un critique d’art. Il a pourtant publié (chez Gallimard) des Pièces sur l’art où il consacre plusieurs pages à des peintres devenus célèbres depuis : à Berthe Morisot, bien sûr, la "tante Berthe", celle de Jeannie Gobillard, la femme de Paul Valéry, totalement introduite dans les milieux artistiques de son temps ; mais aussi à Zurbaran, Allori, Degas... Ce dernier exemple est caractéristique et permet, peut-être, de répondre à d’importantes interrogations. Car c’est le personnage de Degas qui intéresse Valéry et non son œuvre.

Certes, il faudrait une étude plus fondamentale pour préciser l’hypothèse que je formule alors : mais je crois que Valéry a choisi sont personnage. Il n’était aussi spontané dans son geste, il ne se sentait aussi libre d’exprimer sa sensibilité dans le dessin ou la peinture que parce que son destin ne se jouait pas dans ce domaine. Il n’est pas devenu un grand peintre et je ne sais pas si, choisissant cette voie, il en serait devenu un. Mais si, comme moi, vous n’êtes pas très à l’aise en lisant ses œuvres, allez voir cette partie de lui qui s’exprime autrement. Allez-y d’ailleurs également si vous l’admirez déjà pour son œuvre littéraire : son image, vous verrez, s’en trouvera modifiée.