Quelques suggestions pour un travail en classe de 5e
autour du film de J.-J. Annaud "Le Nom de la Rose" d'après le roman de U. Eco
Jean Rusterucci

Le film reste de nos jours le principal support audiovisuel employé dans le domaine pédagogique.
Qu'on utilise un magnétoscope ou un lecteur DVD dans un collège ou un lycée, c'est toujours pour montrer, par exemple, un film de fiction, une pièce de théâtre ou un reportage.
En pédagogie, le film devient "instrument" de recherche et il faut apprendre aux élèves à analyser, c'est-à-dire à "décortiquer" un film pour retrouver un plan, une séquence et les éléments signifiants de l'image et du son en adoptant le vocabulaire de la technique cinématographique.
L'objectif est de permettre aux élèves d'utiliser ces "outils" afin de les réinvestir pour tous les autres supports visuels.
Pour Le Nom de la Rose, il est indispensable d'aborder le récit écrit avec le livre d'Umberto Eco, et de retrouver les différents passages faisant référence à la bibliothèque-labyrinthe.
Il est nécessaire de faire travailler les élèves, d'abord sur la Fiction et la Narration. L'écrivain et le réalisateur racontent à peu près la même histoire.
La fiction romanesque sert généralement de canevas à l'écriture du synopsis (définir ce qu'est un synopsis).
Le film doit évidemment avoir été visionné en entier au moins une fois et il est préférable de commencer par un travail sur l'intégralité du film (étude thématique, représentation cinématographique du Moyen Âge, importance de la bibliothèque au temps des moines copistes, opposition des ordres franciscains et bénédictins).
On peut envisager une lecture méthodique d'un passage du livre.
A l'issue du film, proposer un questionnaire général (travail oral) pour une meilleure compréhension de ce que les élèves ont perçu.
Questionnaire proposé
  • Quelle rencontre doit avoir lieu à l'abbaye? Qu'est-ce qui oppose les délégués des deux partis?
  • Précisez le passé de Guillaume de Baskerville.
  • Comment Guillaume de Baskerville réagit-il à la situation?
  • Trouvez trois adjectifs qui qualifient le personnage de Guillaume.
  • Pourquoi les lunettes sont-elles un élément important pour comprendre le personnage?
  • Quels livres peut-on trouver dans la partie interdite de la bibliothèque?
  • En quoi Guillaume est-il fasciné par les livres? Citez au moins deux scènes qui prouvent son amour immodéré des livres.
  • Pourquoi le décor de la bibliothèque est-il celui d'un labyrinthe?
  • Que représente le vénérable Jorge?
Les élèves sont invités à effectuer un travail de recherche:
On suggère aux élèves de se documenter sur les labyrinthes à travers l'histoire, sur l'élaboration des livres au temps des moines copistes, les conséquences de l'apparition de l'imprimerie, et la place du livre dans la société contemporaine.

Comment aborder la séquence "la bibliothèque labyrinthe"?

Elle doit être visionnée à nouveau et peut faire l'objet d'un exercice individuel ou collectif.

Les critères de choix de la séquence.
On pourra choisir cette séquence pour des raisons internes au film à partir
  • des éléments narratifs: importance de la séquence à travers le film;
  • des éléments thématiques: les thèmes récurrents du film y sont mieux repérables;
  • des éléments esthétiques: ici, la bibliothèque est un décor complètement fabriqué.
Ce sont les "éléments esthétiques" qui ont prévalu dans notre choix.

Tout d'abord, on devra travailler sur la structure du labyrinthe (définir ce qu'est un labyrinthe).
À imaginer symbole si puissant, on comprend à quel point il était impossible dans le film de s'en passer. Encore fallait-il pouvoir construire un labyrinthe qui soit viable en tant que tel et intelligible à l'écran.
U. Eco dans son manuscrit avait conçu un plan à la fois géométrique et enchevêtré, régulier et rationnel.
Le réalisateur Jean-Jacques Annaud s'était posé la question "Le labyrinthe devait-il être horizontal ou vertical?"
Le chef décorateur Dante Ferretti déclarait: "Pour que le spectateur prenne conscience qu'il s'agissait d'un labyrinthe, il fallait filmer d'au-dessus et embrasser l'ensemble"
  • Dans le film, le labyrinthe serait vertical. L'équipe de décorateurs construit une tour de 30 mètres et de 5 étages comprenant 12 pièces identiques de forme octogonale et entièrement tapissées de livres, reliées entre elles par 60 escaliers, eux aussi tous identiques qui correspondent au même nombre de marches.
  • On entre dans le labyrinthe par une trappe et tout ce qu'on observe c'est une marée d'escaliers qui s'envolent dans des directions différentes. Ils ne débouchent ni sur des murs, ni sur des portes et, s'il y en a quelquefois, ce sont des trompe-l'œil.
  • Le fléchage a été fait pendant le tournage afin que personne ne se trompe ni surtout ne risque une chute qui pouvait être mortelle à cette hauteur.
Ce sont des précisions qui sont importantes pour l'étude de la séquence et pour expliquer la magie des plans.

Rechercher différents labyrinthes à travers l'histoire.
Le labyrinthe est un des plus anciens et mystérieux symboles humains; ce qui peut-être une sorte de jeu, puzzle ou l'image du voyage de l'âme entre ce monde et l'autre. Il a traversé les millénaires, la préhistoire, l'Egypte, la Crète, l'Europe du Nord, l'Inde et l'Afrique.
Le labyrinthe de Crète fut construit par Dédale sur l'ordre de Minos pour y enfermer le Minotaure. Expliquer comment Thésée est sorti du labyrinthe grâce au fil d'Ariane, (Adso retrouve Baskerville grâce à un fil).
Le modèle égyptien décrit par Hérodote et Strabon puis par Pline, qui comprenait 12 cours et 3000 chambres, aurait été construit par Amenemhat III vers 2300 Av. J.-C.
Le plus célèbre dans la réalité est celui de Hampton Court Palace près de Londres. On montrera la séquence du plus beau labyrinthe végétal fait de haies taillées et d'allées entrelacées, la nuit sous la neige, celui de Stanley Kubrick dans Shining.

Aborder ensuite le cœur de la bibliothèque.
Il n'y a pas un lecteur d'Umberto Eco qui ne se souvienne de l'extraordinaire bibliothèque-labyrinthe où gît la clé ce l'énigme de ce polar du Moyen Âge.
Dans une histoire d'ailleurs construite comme un labyrinthe, la bibliothèque devient le symbole de l'enfermement et Baskerville, physiquement perdu dans ces innombrables chambres, l'est tout autant mentalement quand il va de déductions en possibles solutions - qui s'entrechoquent, se contredisent et ne mènent nulle part - Il n'y a qu'une sortie, qu'une explication et les deux peuvent être aisément manquées.
Baskerville, quand il découvre la plus grande bibliothèque de toute la chrétienté, s'émerveille des manuscrits, des parchemins et des enluminures du chef-d'œuvre Le "Beatus" de Liebana puis déclare "pourquoi se voir interdire l'accès à ces livres précieux, alors qu'ils contiennent souvent une sagesse différente de la nôtre, des idées qui nous feraient douter de l'infaillibilité de la foi!".

Faire référence aux bibliothèques du Moyen Âge.
Dans l'imagerie populaire, recopier des manuscrits était le travail par excellence des religieux; labeur nécessaire puisque les livres étaient rares et coûteux.
Il faut noter que tout ce que nous avons conservé des lettres latines a été sauvé par les bibliothèques des églises et surtout par celles de monastères: toute l'œuvre de Tacite, de Sénèque et de Tite-Live.
On savait aussi que les moines avaient Virgile puis Horace et Térence pour auteurs préférés. Le sriptorium était l'endroit où les moines recopiaient les manuscrits de 3, 5, 6 folios par jour format in quarto.
Il fallait un an pour recopier une Bible. Un copiste recopiait 40 ouvrages au cours de sa vie. Le parchemin était fait de peaux d'animaux mort-nés - veaux, chevreaux, agneaux. En raison de sa rareté et de sa cherté, les moines parfois grattaient des peaux déjà utilisées, en particulier les pages devenues illisibles.
"Un monastère sans livres est une place forte sans vivres". La bibliothèque de Cluny au 12e siècle comprenait 570 volumes, celle de Germain-des-Prés de 4 à 500 volumes. D'où les systèmes des prêts, des achats à grands frais et encore et toujours cette nécessité de copier.
De nos jours une grande bibliothèque contient de 7 à 12 millions de volumes!!

Les objectifs de la séance.

Conduire une réflexion dialoguée sur une séquence du film (faire justifier le choix de la séquence).
Préciser la notion de séquence, si les élèves ont une expérience de l'audiovisuel; sinon faire découvrir et expliquer ce qu'est une séquence filmique... distincte d'une séquence pédagogique!
Identifier quelques types de plans et pouvoir les retrouver en situation (ou expliquer la notion de plan).
Rédiger une fiche descriptive de la séquence filmique (donner un modèle de fiche).
Exemple:

Fiche descriptive de séquence filmique

Titre: Le Nom de la Rose
Date de sortie: 1986
Réalisateur: J.-J. Annaud
FICHE ARTISTIQUE
Acteurs principaux Rôles (personnages)
Sean Connery G. De Baskerville
Christian Scater Adso De Melk
Michaël Lonsdale L'abbé
Fedor Chaliapine junior Jorge de Burgos
FICHE TECHNIQUE
scénario, dialogues, mise en scène?
directeur de la photo, musique, décors, couleur ou N/B, durée?
genre? drame policier historique
adaptation d'un roman? U. Eco - Le Nom de la Rose
résumé détaillé du film
ce que la presse spécialisée en a dit (extrait d'articles)?
les séquences qui vous ont le plus frappé (décrivez-les)?
vos impressions personnelles pour conclure?

La fiche cinéma résume l'essentiel sur un film. Comme pour un livre, elle précise les références du film, son titre, sa date de sortie sur les écrans, le nom de son réalisateur, celui des principaux acteurs. Elle permet de pouvoir rapidement présenter le film car elle renseigne aussi sur son contenu et son genre.

Déroulement de la séance.

  • Projeter la séquence deux fois, justifier le choix du passage proposé.
  • Déterminer son découpage, du premier plan choisi au dernier plan.
  • Composition ou structure d'ensemble de la séquence.
  • Premier mouvement: l'entrée dans la bibliothèque par la trappe et présence à l'image des deux personnages, définir l'attitude de Baskerville.
  • Deuxième mouvement: à partir de la disparition de Baskerville.
  • Troisième mouvement: Baskerville seul dans le labyrinthe.
  • Les élèves ont choisi d'étudier le deuxième mouvement de la séquence (raisons pratiques: nombre de plans plus réduit).

Directives données aux élèves.
  • Compter les plans, déterminer le plus long et le plus court. En déduire ce sur quoi le réalisateur a voulu insister.
  • Identifier les types de plans (gros plans... etc.), la position de la caméra (plongée, contre-plongée) pour en tirer les effets de sens voulus : ainsi, la plongée sur le livre, ajoutée à l'éclairage qui l'isole du clair-obscur ambiant, souligne son importance.La contre-plongée sur Adso met en valeur son émerveillement devant l'interdit.
  • Mouvements d'appareil (travellings latéraux qui montrent comment Baskerville sert de guide à Adso, recadrages... etc., explications si nécessaire).
  • La bande-son: les voix, les trucages (ex. : l'effet d'écho sert à redoubler l'espace de la bibliothèque), la musique.
On tâche ainsi de ne pas couper l'analyse des procédés techniques du sens qu'ils produisent.
      -Et fonction de la séquence dans la trame narrative? (découverte partielle de l'énigme; une porte reste encore à franchir pour accéder au cœur de la bibliothèque, et par conséquent pour trouver l'assassin). La première visite dans la bibliothèque a donc la fonction d'un retardement narratif et d'un effet de suspens, car l'élucidation de l'énigme est différée. Les obstacles sont multipliés sur le chemin de la découverte.
Une fois la séquence étudiée, aborder la nature de la découverte d'Adso: le contenu des livres et la notion d'interdit.
Pourquoi le lieu du Savoir est-il celui où l'on se perd? Les livres, symbolisant la Connaissance, la Pensée universelle, ces escaliers labyrinthiques seraient-ils les voies qui nous permettraient d'accéder à la liberté?
La bibliothèque-labyrinthe nous montrerait-elle la complexité du cerveau humain, les méandres de l'intellect; serait-elle le lieu d'affrontement de la pensée rationnelle?
Acquérir un nouveau savoir, c'est faire évoluer la pensée, c'est remettre en question ou détruire les cadres dans lesquels on vivait, et se libérer des jougs de l'ignorance