La finance libéralisée handicape la croissance

Thème 9 : Les contraintes financières et monétaires

Alternatives économiques, n°32 (hors-série), avril 1997 (extrait)

 

Le développement spectaculaire de la sphère financière ne s’est pas fait tout seul : il résulte d’abord de décisions prises par les gouvernements des grands pays industrialisés depuis le début des années 80. En théorie, la déréglementation des marchés devait permettre à l’épargne d’aller, à un moindre coût, là où elle est le plus utile, en décloisonnant l’ensemble des marchés de capitaux. En pratique, elle a surtout permis aux Etats de financer plus aisément leurs déficits dans un contexte où il n’était plus possible de recourir à la planche à billets, lutte contre l’inflation oblige. Elle a aussi facilité, pour les grandes entreprises, le financement de leurs activités internationales.

L’émergence d’un risque systémique

La valeur d’un titre reste toujours liée aux fondamentaux (valeur économique et résultats de l’entreprise pour une action, valeur faciale et taux d’intérêt pour une obligation) mais, lorsque les opérateurs désirent profiter d’un mouvement haussier, ils peuvent amener le cours des titres bien au-delà du prix "justifié", d’où formation d’une bulle qui, en éclatant (retournement), provoquera des désordres financiers et économiques.

 

Pour obtenir un endettement (public ou privé) "soutenable" et un investissement par emprunt rentable, il faut que le taux d’intérêt réel soit inférieur au taux de croissance de l’économie (ce qui permet de générer le supplément de revenu nécessaire au remboursement).


La dynamique du capitalisme est fondée sur le crédit. C’est parce que la sphère financière jouit d’une certaine autonomie qu’elle peut donner des impulsions à l’économie réelle, amoindrir les chocs que celle-ci subit et rendre possible les projets qui, sans le recours au crédit bancaire, n’auraient aucune chance de voir le jour. La finance n’est donc pas un mal en soi. En revanche, l’instabilité des changes et des taux d’intérêt, la multiplication de produits financiers complexes destinés à y faire face, la multiplication des acteurs et l’extension de leurs liens à l’échelle mondiale ont transformé le monde financier. Les opportunités de profit, permises par la spéculation, sont devenues énormes, les risques de crise également. La valeur des actifs financiers demeure en dernière instance gagée sur les revenus tirés des biens réels, terrains, entreprises, matières premières... Mais le comportement moutonnier des acteurs et la recherche de gains spéculatifs peut se traduire par une déconnexion entre la valeur des actifs sur les marchés financiers et leur rentabilité réelle.

Certes, les bulles spéculatives finissent toujours par se dégonfler, mais cela peut prendre du temps et faire courir de sérieux risques à l’ensemble du système financier, comme l’a montré la crise immobilière, notamment au Japon, ou la crise mexicaine de décembre 1995, en menaçant d’entraîner un risque de faillite générale du système.

Les taux contre la croissance

Savoir si la sphère financière handicape ou non le développement de l’économie réelle se mesure aussi au niveau des taux d’intérêt : quand ceux-ci sont supérieurs au taux de croissance nominal (taux de croissance en volume + taux d’inflation), la sphère financière assèche l’économie réelle et la pousse dans la récession en aspirant plus d’argent qu’il ne se crée de richesses nouvelles. Même les entreprises industrielles ont alors intérêt à placer leurs liquidités sur les marchés financiers plutôt qu’à investir. Enfin, la hausse des taux augmente le coût des déficits publics, diminuant les marges de manœuvre de la politique budgétaire. En cassant la croissance, cette situation remet en cause la capacité de l’économie à rémunérer les capitaux, sauf à accroître toujours plus la part des richesses qui revient au capital.

Cette situation n’est pas soutenable sur longue période. C’est pourtant à un phénomène de ce type auquel nous assistons depuis plus de dix ans en France : les taux d’intérêt réels sont historiquement élevés. Ils dépassent les taux de croissance, plongeant l’économie dans une stagnation prolongée et redistribuant le revenu au profit des créanciers. Les espoirs de baisse du coût de l’argent liés à la libéralisation des marchés ont été déçus. […]

La finance accroît la volatilité de la croissance

La finance agit également sur la croissance par le biais de son influence sur le niveau de la consommation des ménages, élément essentiel de la demande et, donc, du niveau de l’activité. La consommation des ménages est en effet de plus en plus sensible à la situation des marchés financiers, surtout dans les pays anglo-saxons. Pour deux raisons : d’une part, les ménages détiennent une part croissante de leur patrimoine (et de leurs revenus) sous forme financière (actions, obligations) ; d’autre part, la montée de leur niveau d’endettement les rend plus sensibles aux variations des taux d’intérêt. Ainsi, quand la Bourse flambe à Wall Street, les ménages américains qui détiennent des actions voient leur richesse augmenter. Plus confiants dans l’avenir, leur épargne baisse, ils s’endettent plus lourdement, à court terme pour consommer et à long terme pour acheter des logements.

A l’inverse, si un mouvement de baisse survient, les effets récessifs sont très forts : moins d’investissement logement, moins de consommation, augmentation du taux d’épargne. Quand on sait que Wall Street donne souvent le ton aux autres bourses mondiales, on voit qu’il y a là des possibilités de transmission internationale de récession par le biais du comportement des ménages.

 

 

Voir aussi dans les autres thèmes :
- Comparaison schématique des régimes financiers (thème 1)
- La libéralisation financière entraîne une montée des risques (thème 5)
- Le risque de système aggravé par les produits dérivés (thème 5)
- La propagation de la crise de l’automne 1998 (thème 6)

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