L'épargne est-elle un vice ou une vertu ?

Thème 8 : La relation entre les sphères réelle et financière

par Denis Clerc, Alternatives économiques, n° 123, janvier 1995

 

Ce débat opposait également la cigale et la fourmi…

L'épargne, vice ou vertu, le débat n'est pas nouveau. Depuis plus de deux siècles en effet, il oppose les économistes entre eux. D'un côté, on trouve ceux pour qui l'épargne permet de financer des moyens de production supplémentaires, eux-mêmes créateurs de revenus supplémentaires : l'épargne est donc le moteur de la croissance économique. De l'autre, on trouve ceux pour qui l'épargne engendre une réduction des dépenses des épargnants, ce qui provoque un amoindrissement des débouchés : l'épargne est donc un frein, non un moteur.

Dans le premier camp - celui des partisans d'une épargne aussi forte que possible -, on trouve la plupart des classiques qui ont jeté les bases de l'analyse des mécanismes de fonctionnement d'une économie de marché, il y a un siècle ou deux. Le plus bel exemple nous est donné par Jean-Baptiste Say. "La société, le public, écrit-il dans son Cours complet d'économie politique pratique, doivent même préférer, dans leur intérêt, l'avare qui, avec un soin sordide, amasse écu sur écu, au dissipateur qui les répand avec profusion. La valeur dépensée par celui-ci ne sera plus dépensée de nouveau, tandis que le trésor de l'avare tombera nécessairement tôt ou tard en des mains qui pourront, si elles sont bien avisées, le placer ou le faire valoir. Alors, au lieu d'avoir une seule fois payé des ouvriers de luxe, cet argent subviendra à des consommations perpétuellement renaissantes. (...) C'est la somme des valeurs épargnées et capitalisées qui fait la différence entre une nation riche et une autre qui ne l'est pas". […]

La monnaie est donc neutre (approche dichotomique) et la politique monétaire ne peut influencer que le niveau général des prix, non les prix relatifs et les quantités (voir document Le débat sur la dichotomie).
Si l'épargne a cette vertu, c'est parce qu'elle finit toujours par alimenter une dépense et, bien souvent, un investissement créateur de production supplémentaire, donc de revenu. Il y a cependant un point faible dans ce raisonnement : et si la production supplémentaire ne se transformait pas en revenu, faute de demande ? Jean-Baptiste Say écarte l'objection. […] Les produits s'échangent contre des produits : celui qui utilise l'épargne met en circulation l'argent même qui sera utilisé par d'autres pour acheter la production nouvelle issue de l'investissement.
 

La monnaie est plutôt perçue comme exogène (voir document Comparaison schématique des régimes financiers).

La loi des débouchés (ou la loi de Say, comme disent les Britanniques) assura la célébrité de Jean-Baptiste Say. […] Mais tous ne suivirent pas ce raisonnement. Malthus, un pessimiste-né, émettait quelques doutes. […] D'où vient ce scepticisme ? Malthus avance deux arguments. Le premier annonce Marx, le second Keynes. Cette production nouvelle, estime-t-il, risque fort d'engendrer des profits décroissants, parce que, pour l'écouler, il faut comprimer les prix, donc les profits. En outre, et c'est l'argument pré-keynésien, "aucune nation ne peut jamais devenir riche par l'accumulation d'un capital provenant d'une diminution permanente de consommation, parce qu'une telle accumulation, dépassant de beaucoup ce qui est nécessaire pour satisfaire à la demande effective des produits, perdrait bientôt en partie son utilité et sa valeur, et, par suite, le caractère de richesse". En d'autres termes, parce qu'elle réduit la consommation, l'épargne empêche que la demande soit au rendez-vous.
La monnaie n’est pas neutre (approche intégrée). En encourageant l’investissement par une diminution du taux d’intérêt et en le développant par des grands travaux financés par le déficit budgétaire, la politique économique peut accroître l’activité et l’emploi.
Un peu plus d'un siècle après, en 1931, alors que la "Grande crise" développe ses ravages, Keynes reprend le raisonnement de Malthus. […] Chez Keynes, en effet, l'investissement joue un rôle crucial. Si son montant augmente d'une période à l'autre, des revenus supplémentaires sont distribués, lesquels engendrent une demande nouvelle, laquelle engendre à son tour des revenus au bénéfice des producteurs qui satisfont cette demande nouvelle, etc. En d'autres termes, la circulation du revenu supplémentaire fait que la somme initialement mise dans le circuit au titre de l'investissement provoque une augmentation totale de la demande nettement plus élevée. C'est le mécanisme du multiplicateur d'investissement. Mais l'augmentation n'est pas pour autant infinie : chaque fois qu'une dépense se transforme en revenu, une partie de ce revenu est épargnée, ce qui réduit d'autant la dépense suivante. Jusqu'à ce que, finalement, le montant cumulé de l'épargne issue de ces flux successifs de revenu soit égale au montant de l'investissement initial. Les fuites successives d'épargne compensent alors l'injection initiale et le circuit économique revient à l'équilibre. […]
 

La monnaie est plutôt perçue comme endogène.


Par rapport aux classiques, il y a donc une inversion complète : ce n'est pas l'épargne qui détermine l'investissement, mais l'inverse. Le niveau final d'activité, donc l'emploi, ne dépend pas de l'épargne, mais de l'investissement. Même si, en apparence, certains types d'investissements suppriment des emplois (aspect microéconomique), les flux successifs de revenus qu'ils engendrent provoquent inévitablement une élévation du niveau d'activité, donc une création d'emplois (aspect macroéconomique).

 

 

Voir aussi dans les autres thèmes :
- La finance libéralisée handicape la croissance (thème 9)

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