Préface
par Jean Etienne*
Quils sappellent mendiants ou vagabonds comme autrefois, ou sans domicile fixe comme aujourdhui, les laissés-pour-compte de la société continuent dinspirer aussi bien la peur que la compassion. Selon les périodes historiques, ils ont fait lobjet de la répression la plus féroce ou dune bienveillante charité. Au XIXe siècle, on secourait les " bons pauvres " tout en poursuivant systématiquement les autres pour délit de mendicité ou de vagabondage. Pendant la période des Trente Glorieuses, avec le développement de lEtat-providence, la prise en charge de ces catégories sociales se généralise. Depuis le début de la crise économique, lattitude des pouvoirs publics et de la société civile oscille entre assistance et répression : lhiver, les associations caritatives viennent en aide aux sans abri tandis que lété les maires de certaines communes touristiques prennent des arrêtés municipaux pour interdire la mendicité dans leur commune.
Derrière le flou sémantique qui entoure les mots utilisés pour désigner ceux que la société persiste souvent à ignorer - vagabonds, sans domicile fixe, pauvres... - la réalité de lexclusion reste omniprésente dans nos sociétés, même si la connaissance et la prise en charge des populations concernées demeurent encore hésitantes et incertaines. Au début des années 60, on essaie de dénombrer les pauvres en déterminant des seuils de pauvreté à partir des seuls critères économiques. Dans les années 70, la pauvreté sanalyse davantage comme un cumul de handicaps économiques, sociaux, culturels et politiques. Cest seulement en 1974 quapparaît, pour la première fois, le terme dexclusion dans louvrage de René Lenoir " Les exclus. Un Français sur dix ". Derrière cette appellation, lauteur agrège, en fait, des catégories fort disparates : les personnes âgées, les handicapés et les inadaptés sociaux. Ce nest quà la fin des années 80 que le concept dexclusion tend véritablement à supplanter celui de pauvreté dans la littérature sociologique. Deux orientations nouvelles se font alors jour : dune part, lexclusion en vient à désigner lincapacité de la société à assurer la cohésion sociale, donc à intégrer, au sens durkheimien du terme, lensemble de la population qui la compose ; dautre part, laccent est mis sur lanalyse des processus qui font passer une partie de plus en plus importante de nos concitoyens dune situation de vulnérabilité sociale à la précarité puis à lexclusion.
Cest tout lintérêt du dossier présenté ici par Irma Drahy que dexplorer les multiples facettes dun phénomène qui perdure à travers le temps et ignore les frontières géographiques, sans éluder pour autant, la nécessaire réflexion théorique sur les concepts et leur opérationnalisation en instruments de mesure. Ces préalables étant solidement établis, le va-et-vient entre données dobservations et théorie, facilité ici par de nombreux liens hypertexte, permet, à la fois, de restituer le sens, la diversité et la portée des différentes trajectoires individuelles qui conduisent à lexclusion et dappréhender les dimensions macro-sociales dun problème qui appelle, tant de la part des pouvoirs publics que de la société civile, des formes dintervention souvent inédites.
Organisé en thématiques claires, prenant appui sur une base documentaire riche et diversifiée, soucieux de respecter le pluralisme dorientations théoriques et idéologiques forcément contrastées sur un sujet aussi sensible, ce dossier offre à lensemble des collègues un support pédagogique de premier choix pour traiter le thème de lintégration et de lexclusion aussi bien dans le cadre de loption de première ES quen classe terminale. Nul doute également quil devrait contribuer à enrichir notre réflexion commune sur la mise en place des travaux personnels encadrés prévus par la récente réforme des lycées.
* Chargé d'une mission d'inspection générale en sciences économiques et sociales