L'exclusion : un processus plus qu'un état

Thème 8 : Les trajectoires menant à l'exclusion : des processus cumulatifs

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par Xavier Emmanuelli (ex-secrétaire d'Etat à l'action humanitaire d'urgence), Le Monde,15/04/97 (extrait)

 

(...) La population de "pauvres" a considérablement évolué depuis une trentaine d'années. Certes, la pauvreté "classique", héritée du passé, transmise d'une génération à l'autre, a persisté malgré la très forte croissance économique des pays industrailisés après la seconde guerre mondiale. Mais il s'y ajoute un nouveau phénomène, propre à notre époque de mutations rapides et inédit par son ampleur. Voir aussi : Inégalités et exclusion pendant les 30 glorieuses

Ce phénomène, c'est l'accumulation, l'enchaînement des revers qui précipitent un individu ou une famille entière dans le dénuement et parfois dans la rue : perte de l'emploi, perte des revenus, deuil, divorce, séparation, perte du logement... De cet enchaînement résultent l'exclusion, la mise à l'écart de tout un réseau d'échanges sociaux et affectifs, une perte des repères, une incapacité à se projeter dans l'avenir. C'est ainsi que ceux que l'on appelle aujourd'hui les "exclus" n'expriment plus ni demandes ni projets. Ils ne parviennent plus à faire valoir leurs droits, à exercer leurs responsabilités d'hommes et de citoyens. N'existant plus dans le regard des autres, ils finissent par ne plus exister dans leur propre regard.
Voir aussi : Le statut professionnel des " surendettés "

Voir aussi : Instabilité conjugale et emploi


C'est pourquoi l'un des éléments dont ils souffrent le plus, à mon sens, est cette "maladie du lien" qui les mure dans le silence et qu'il est si difficile de soigner. Car nous entrons là dans un véritable engrenage. Plus les liens sont brisés, plus les gens sont désocialisés, moins ils manifestent le désir de se soigner et plus nos institutions sont, par un curieux paradoxe lié à leurs performances très "techniques", sourdes et aveugles à ce symptôme.

Une partie de ces exclus n'a pas vingt ans, pas même dix-huit. Ces jeunes en errance sont évidemment au coeur de nos préoccupations et leur approche est d'autant plus difficile qu'ils constituent un groupe extrêmement hétérogène. Une partie d'entre eux sont des jeunes très mobiles dont l'errance est souvent saisonnière, donc transitoire.

En revanche, d'autres sont plus sédentaires. Ce sont des jeunes qui échouent dans les grandes villes, comme Paris ou Marseille, parfois au terme d'un périple épuisant, au cours duquel ils ont subi toutes sortes de violences.

Beaucoup d'entre eux sont des victimes de l'éclatement familial, de séparations. Parfois leur enfance a été émaillée de placements successifs, formule dont on connaît l'impact désastreux. Beaucoup ont intériorisé une image conflictuelle du couple parental où le rôle de "celui qui ne comprend rien" est systématiquement dévolu au père. Bon nombre aussi proviennent de familles monoparentales où la mère n'a pu faire face aux modes de fonctionnement sociaux impitoyables aux plus faibles qui caractérisent nos sociétés. Beaucoup enfin, intoxiqués par I'alcool ou les drogues, sont totalement rejetés par leur famille et ne trouvent plus que dans la violence le mode d'expression dont ils ont besoin. Il faut évidemment rompre avec le cliché commode selon lequel ces "voyages" sont des errances initiatiques grâce auxquelles le jeune va "se trouver". Rien n'est plus faux. Rien n'est moins initiatique que l'errance. Rien n'est plus destructeur.

Voir aussi : Exclusion et lien social, lien social et exclusion


Ces groupes d'exclus comptent aussi davantage de femmes, et bien souvent de femmes avec de jeunes enfants. Ceci résulte aussi d'une évolution récente : de plus en plus de femmes rejettent les situations intolérables; quand elles sont brutalisées, battues, elles ne se sentent plus obligées de subir indéfiniment la violence et partent avec leurs enfants, même si c'est pour échouer dans la rue.

Plus les gens sont désocialisés, moins ils manifestent le désir de se soigner et plus nos institutions sont sourdes et aveugles à ce symptôme

Voir aussi : L'analyse du secours catholique

Voir aussi : La fracture familiale alimente la pauvreté


Toutes ces évolutions accroissent bien entendu l'effectif de la population très mal logée ou sans-abri. En France par exemple, l'on estime que plus de deux millions de personnes sont mal logées, dont 500000 environ vivent dans des meublés ou des hôtels parfois sordides et 1,5 million dans des "logements hors normes". Que désigne cette pudique expression ? Des habitations mobiles, des caravanes, des colonies de squatters, des centres d'urgence temporaire et, pour 100000 à 200000 d'entre eux, la rue...
Voir aussi : Deux millions de sans-abri et de mal-logés

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