Le nouveau partage monétaire

Thème 7 : L'euro et le dollar...


par Françoise Lazare, Le Monde,
4 Février 1997, (extrait).

 

Changes : A long terme, la domination du dollar devrait être remise en cause. La création de l’euro pourrait accélérer le rééquilibrage

Logiquement, l’ère du " tout dollar " devrait toucher à sa fin. L'Europe, dotée de sa future monnaie unique, pèsera plus lourd que l'économie américaine, et la montée en puissance de l'Asie milite en faveur d'un renforcement du yen japonais ou, pourquoi pas demain du yuan chinois devenu convertible.

Dans le système monétaire international de Bretton Woods créé en 1944, les monnaies s’échangent les unes contre les autres selon des taux de change fixes. Depuis 1971/73 et l’abandon de la convertibilité or du dollar les changes sont devenus flottants. La valeur des monnaies fluctue au jour le jour sur le marché des changes. C’est pour éviter les inconvénients de cette fluctuation que les pays européens ont créé le SME.

Pour autant la plupart des économistes s'accordent à reconnaître que le système actuel, dans lequel les monnaies fluctuent librement entre elles, pour le plus grand bonheur des spéculateurs et parfois le plus grand malheur de responsables politiques, n'est pas voué à une disparition prochaine. Le tout est de trouver les meilleurs mécanismes de gestion de la " tectonique des plaques monétaires ", c'est-à-dire des fluctuations de changes qui, parfois, secouent fortement les économies réelles et leurs zones de proximité.
Conscients des risques que faisait peser sur leurs économies l'instabilité monétaire, les pays européens ont tenté de conforter la stabilité de leurs propres monnaies: ils ont rêvé d'une union monétaire dès la fin des années 60 créé le Système monétaire européen (SME) en 1979, inventé le principe de l'euro au début des années 90. Son avènement en 1999, soulève plusieurs questions. L'euro modifiera-t-il la domination du dollar sur le marché des changes ? Limitera-t-il les excès des fluctuations monétaires qui font peser un risque systémique sur l'économie mondiale ?
Des changements importants vont intervenir. Une monnaie est à la fois une unité de comptes, un instrument d'échanges et de réserve. Une unité d'échanges: à l'heure actuelle, la plupart des transactions internationales de marchandises, celles de pétrole en particulier, sont réalisées en dollars. Pour tous les biens faisant l'objet de transactions mondiales il est difficile d'imaginer la mise en concurrence de plusieurs monnaies, de plusieurs références. Il paraît loin, le jour où l'on cotera en euro le baril de brut !
Une unité de réserves, ensuite: depuis vingt ans, la part des réserves, officielles des banques centrales libellée en dollar a peu décru, passant de 70% à un peu plus de 60% du total. Le mark, deuxième monnaie de réserve du monde, ne vient que loin derrière (avec 15% du total). Là encore, les changements semblent ne pouvoir être que très lents.
Un élément, en revanche, pourrait accélérer l'internationalisation de l'euro : son utilisation sur les marchés du crédit. "Le redéploiement des portefeuilles est plus rapide, le passage d'une devise à une autre peut se faire plus rapidement. L'utilisation de l'euro en placement interviendra plus vite qu'en instrument de paiement ", anticipe l'économiste Christian de Boissieu.

Inquiétudes américaines
Christian Chavagneux, enseignant à l'Institut d'études politiques de Paris, estime normal que le FMI hésite à aller à l'encontre du dollar. Mais, ajoute-t-il, "si l'on veut renforcer l'intégration internationale, il faut accepter des taux de changes fixes ". Il est, selon lui, illusoire de croire qu'il suffit de donner la bonne information aux marchés pour qu'ils aient un comportement rationnel ".

L’accord du Louvre a conduit à limiter les marges de fluctuation des monnaies pour éviter la déstabilisation des échanges internationaux. Pour sa part, l'économiste américain Ronald McKinnon, dans un récent ouvrage, se fait l'avocat d'un étalon monétaire "pour le vingt et unième siècle ". Une sorte d'accord du Louvre renforcé où le dollar, le mark et le yen (I'euro est étrangement absent de ce scénario) ne pourraient fluctuer que de 5 %, puis de 1% seulement, grâce à l'harmonisation des taux d'intérêt et de l'inflation. Actuellement, estime-t-il, les taux de change flottants ne permettent plus de contrôler les flux commerciaux et sont seulement source de désordres monétaires.
Partisans des changes flottants ou des changes fixes, tous recherchent une plus grande intégration économique internationale. Pendant que la réflexion se poursuit, la nécessité de mettre en œuvre des mécanismes intelligents pour gérer les relations entre les trois grandes zones monétaires, se renforce. A court terme, il est probable que le système sera peu modifié, les réunions régulières des grands argentiers permettant de régler au mieux la " tectonique des plaques " monétaires. Les ministres des finances travaillent également au renforcement de la supervision des banques, à la définition de normes communes de sécurité par les acteurs sur le marché des changes. Voir aussi : L'euro sera-t-il une monnaie stable?
Mais à plus long terme, Il n' y a aucune raison pour que le dollar continue à dominer le jeu monétaire international. La création de l'euro contribuera à accélérer le processus de rééquilibrage. Dans cette perspective, il n'est guère étonnant que les responsables américains s'inquiètent de la naissance d'une monnaie européenne dont ils ont longtemps cru qu'elle ne verrait pas le jour. Voir aussi : Monnaies et systèmes monétaires internationaux