L'euro sera-t il une monnaie forte ?

Thème 7 : L'euro et le dollar...


par Agnès Bénassy-Quéré, Les Cahiers français,
n° 282, La documentation française, 1997 (extrait).

 

On confond souvent le statut international d'une monnaie et son taux de change. En réalité, la force d'une monnaie influence peu son statut international: malgré sa forte appréciation depuis 1985, le yen ne s'est pas tellement internationalisé, et le recul du dollar comme monnaie internationale n'a pas été à la hauteur de sa dépréciation. En fait, I'appréciation du yen a été compensée par des taux d'intérêt plus faibles et par une libéralisation incomplète du marché, de sorte que les investisseurs internationaux n'ont pas été particulièrement attirés par cette monnaie.

 

Quelle sera la valeur de l'euro par rapport au dollar ? Au départ, la valeur résultera des taux de conversion choisis pour les monnaies européennes. Par exemple, si 1 euro vaut 6 FF, et si, le 31 décembre 1998, 1 dollar vaut 6 FF, alors le marché des changes s'ouvrira début janvier 1999 sur la base de 1 dollar pour 1 euro. Dès les premières minutes de cotation, cependant, le taux de change euro/dollar se mettra à fluctuer en fonction de l'offre et de la demande.
Du côté de la demande, les investisseurs internationaux désireront sans doute accroître la part de leur richesse détenue en monnaie européenne pour profiter de la largeur et de la profondeur du marché unifié, ainsi que des conséquences favorables de la concurrence accrue entre les intermédiaires financiers. Diverses estimations chiffrent le réaménagement de portefeuille aux alentours de 500 à 800 milliards de dollars, soit 6 à 9% du PIB de l'UE à 15 (dans le cas d'une Union large).

Voir aussi : La valeur de l'euro en francs
Le budget fédéral européen étant équilibré, il n’y a pas de dette fédérale. Par contre les différents Etats membres financent séparément leur dette publique. Pour cela ils émettent des emprunts obligataires qui sont des emprunts à terme négociables sur le marché financier. L’importance de ces emprunts et les taux d’intérêt qui seront pratiqués jouent donc un rôle dans la demande internationale d’euro et agissent ainsi sur son taux de change.

C'est cependant une estimation haute: la liquidité du marché obligataire restera initialement limitée par l'absence de dette fédérale et la segmentation persistante des marchés des titres d'État . En outre, les investisseurs ne pourront plus diversifier leurs avoirs en détenant des actifs en différentes monnaies européennes.

L'évolution de la demande pour les actifs en euros dépendra, bien sûr, de la politique monétaire de la BCE. Cette dernière pourrait profiter du succès de l'euro auprès des investisseurs pour pratiquer des taux d'intérêt très bas, surtout si participent à l'Union monétaire des pays, tels l' ltalie, traditionnellement peu attachés à l'objectif de stabilité des prix. Mais il est probable qu'au départ, la BCE sera plus préoccupée d'asseoir sa crédibilité que d'en tirer profit pour pratiquer une politique expansive, d'autant que le cycle économique atteindra son point haut en 1998 en Europe continentale, alors que les États-Unis seront en 1999 en phase de ralentissement de l'activité (tableau). En l'absence d'historique des performances anti-inflationnistes de la BCE, les agents privés considèreront peut-être une appréciation de l'euro comme un gage de bonne gestion.

Le décalage des conjonctures de part et d'autre de l'Atlantique (5)

 

1995

1996

1997

1998

1999

Taux de croissance annuel (%)
États-Unis

2,0

2,4

2,2

2,1

1,4

Allemagne

1,9

1,4

2,3

2,9

1,5

France

2,2

1,2

2,4

2,8

1,9

Solde courant (% du PIB)
États-Unis

-2,O

-2,0

-1,9

-2,1

-2,1

UE Nord (a)

3,8

4,1

4,5

5,1

5,9

(a) Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Danemark.
Source: prévisions Mimosa (La Lettre de l'OFCE, n° 163).

Enfin, les Banques centrales européennes devront se séparer d'une partie de leurs réserves de change en dollars, lesquelles s'avèreront excessives en l'absence de parité fixe à défendre, et parce que les échanges intra-européens seront réglés en monnaie domestique. On peut penser que les Banques centrales se garderont de vendre trop brutalement leurs réserves excédentaires afin de ne pas perturber le marché des changes. Néanmoins, les agents privés ayant connaissance de ces réserves excédentaires anticiperont difficilement des achats officiels massifs de dollars pour empêcher l'euro de s'apprécier.
Certains facteurs jouent dans le sens d'une diminution des détentions en euros par rapport aux avoirs actuels en monnaies européennes. D'abord, les entreprises et les banques n'auront plus besoin de détenir autant d'encaisses liquides en monnaies européennes lorsque tous les paiements intra-européens se feront dans la même monnaie. D'autre part, les portefeuilles des investisseurs institutionnels européens (fonds de pension, assurance-vie) sont encore peu développés et peu diversifiés. Il y a là un réservoir de demande pour des monnaies autres que l'euro qui jouera dans le sens d'une dépréciation de la monnaie européenne. Du côté de l'offre, le pacte de stabilité et de croissance, qui limite les déficits publics à 3% du PIB, empêchera une émission massive de titres en euros de la part des Européens. Par ailleurs, I'épargne privée est excédentaire en Europe, de sorte que le solde extérieur courant de I'Union est lui aussi excédentaire, alors que celui des États-Unis est déficitaire. L'offre nette d'actifs en euros ne pourra donc provenir que de pays tiers, tels les pays d'Europe centrale et orientale, qui financeront ainsi leurs déficits extérieurs.

Mais cela prendra du temps, et il est possible que la demande d'actifs en euros augmente plus rapidement que l'offre, entraînant une appréciation temporaire de la monnaie européenne. Toutefois, si un déséquilibre entre demande et offre était anticipé, les monnaies européennes s'apprécieraient avant l'unification, et l'euro pourrait rester stable, voire se déprécier après le 1er janvier 1999. Voir aussi : L'euro sera-t-il une monnaie stable?