Attention ! L'eurochômage pourrait tuer l'euro.

Thème 5 : Les contraintes économiques et sociales du passage à la monnaie unique.


par Giordo La Malfa et Franco Modigliani,
Le Monde, Mars 1998 (extrait).

 

La zone du chômage à deux chiffres coïncide largement avec celle des pays candidats à l'euro qui ont dû suivre une politique monétaire restrictive et une politique fiscale tout aussi restrictive pour rentrer dans les critères de Maastricht.

Depuis toujours, nous sommes favorables à l'euro, en raison non seulement de l'évident aspect politique de l'intégration européenne, mais aussi des avantages économiques qu'il implique. Aujourd'hui, pourtant, nous ne pouvons nous empêcher d'exprimer notre profonde préoccupation face au peu d'attention portée au plus grave des problèmes européens: le chômage. Désormais, il frappe en moyenne 10 à 11% des forces de travail, avec des pointes de 20 %, à comparer avec un taux inférieur à 3 % jusqu'au début des années 70.

Voir aussi : Les politiques économiques préalable à l'économie monétaire

Son coût économique et social - surtout le gaspillage d'un énorme potentiel d'investissements et d'épargne - est considérable. Le sommet européen de Luxembourg, réuni en novembre dernier pour débattre du chômage, nous a particulièrement déçus: Il en est ressorti que l'Union européenne n'entend prendre aucun engagement, aucune responsabilité en la matière.
On dirait que les gouvernements n'ont pas une idée claire de la façon dont ils pourraient résoudre vraiment le chômage et encore moins une volonté affirmée d'affronter la question. L'appel à la flexibilité pour seul et unique remède - leitmotiv du sommet du Luxembourg - est léger (I'expérience nous le prouve) s'il n'est pas accompagné de mesures concomitantes pour soutenir la demande consolidée.

Voir aussi : Après l'euro, l'emploi

Or, dans le document final, comme dans toutes les déclarations précédentes, on ne trouve pas la moindre allusion au rôle de la demande.

Voir aussi : Les politiques budgétaires après l'euro
Dans l’UEM la politique monétaire relève de la banque centrale européenne (BCE), mais la politique budgétaire reste nationale. Cependant le pacte de stabilité de croissance prolonge l’obligation de respecter les critères de convergence et limite donc les possibilités de la politique budgétaire.

Pas plus que n'est mentionnée la nécessité d'une étroite collaboration entre gouvernements afin de poursuivre les politiques nécessaires.
L'affirmation répétée ad nauseam que le chômage est le problème exclusivement national de chacun des pays membres n'est pas seulement fallacieuse; elle a aussi des accents ironiques. En effet, les accords sur le fonctionnement de l'euro et les engagements pris par les pays participants - par exemple le fameux " pacte de stabilité " - les privent de pratiquement tous les instruments de contrôle de la demande.
Dans le régime euro, les changes fixes et la totale mobilité des capitaux empêcheront les banques centrales d'agir sur les taux d'intérêt. Les limites du budget prévues par le " pacte " annulent la possibilité de politiques fiscales.
Nous reconnaissons que les conditions de Maastricht en matière de finances publiques ont eu une utilité: amener les pays membres à contrôler leur inflation et à contenir les besoins publics.

La politique monétaire restrictive entraîne une hausse des taux d’intérêt qui réduit consommation et investissement. Toutefois, la politique monétaire trop restrictive a provoqué une érosion continue des investissements privés et donc de la demande consolidée, et une augmentation concomitante du chômage. Aussi ne peut-elle être prolongée maintenant que l'inflation est supprimée et les budgets publics équilibrés.Le rapport étroit entre investissements et emploi, qui, du reste, n'a rien de surprenant d'un point de vue macro-économique, suggère le chemin à prendre pour affronter efficacement le problème du chômage: les responsables de l'euro et les pays membres doivent s'engager sur un vaste et rapide programme de relance des investissements privés et publics. Les méthodes pour obtenir ce résultat sont connues, mais il faut que les gouvernements et la Banque centrale européenne assument la responsabilité de réaliser ces programmes.
Il faut, en outre, redéfinir le pacte de stabilité en référant l'obligation d'équilibrer le budget aux dépenses courantes mais en permettant de financer des programmes d'investissement avec une dette publique, à condition qu'ils soient économiquement justifiés, en les soumettant le cas échéant à une vérification des autorités communautaires. Voir aussi : Euro, le retour du politique
D'après ce que nous savons, cet ensemble de propositions recueille un vaste consensus, du moins parmi les économistes. Mais peu d'entre eux osent s'opposer ouvertement aux positions acceptées officiellement par leurs gouvernements. Voir aussi : Les trois défis à venir