Une institution encore plus monolithique que le Bundesbank

Thème 3 : L'euro et les institutions européennes...


par Pierre-Antoine Delhommais et Arnaud Leparmentier , Le Monde, 2 Mai 1998 (extrait).

 

LA BANQUE centrale européenne (BCE) risque-t-elle de se monter plus inflexible encore, plus orthodoxe et dogmatique que ne l'était la Bundesbank ? La composition du conseil des gouverneurs de la BCE, qui aura la responsabilité de fixer le niveau des taux d'intérêt à l'intérieur de la zone euro, alimente le soupçon: c'est un conseil monolithique, de purs techniciens. Aux onze gouverneurs de banques centrales nationales s'ajoutent les six membres du directoire, désignés, samedi 2 mai, à Bruxelles, et qui à une exception près - celle du vice-président français Christian Noyer - ont tous un long passé de banquier central.
Le président de la BCE, Wim Duisenberg, a été durant douze ans gouverneur de la banque centrale néerlandaise avant de prendre la direction de l'Institut monétaire européen en 1994. L'Allemand Otmar Issing, théoricien de la monnaie mondialement réputé, est chef économiste de la Bundesbank depuis 1990. L'Espagnol Eugenio Domingo Solans, économiste de formation, était depuis quatre ans l'un des huit membres du comité exécutif de la Banque d'Espagne. La représentante firdandaise au directoire n'est autre que le gouverneur de la Banque de Finlande, Sirrka Hamalainen, qu'elle dirige d'une main de fer depuis 1992, et l'Italien Tommaso Padoa-Schioppa a passé vingt-neuf années à la Banque d'Italie. Le Français Christian Noyer, enfin, s'il n'a jamais travaillé à la Banque de France, a été directeur du Trésor, et ses conceptions monétaires sont extrêmement proches de celles du gouverneur de la Banque de France, Jean-Claude Trichet. Aucune personnalité issue de la société civile dans ce directoire, aucun homme politique, aucun chef d'entreprise, aucun financier du secteur privé, comme c'est pourtant le cas en France et même en Allemagne.

Obsession monétariste
Sans fibre politique, privé de diversité sociologique, le conseil des gouverneurs de la BCE se trouve du même coup menacé d'obsession monétariste. La danger est grand de le voir se préoccuper exclusivement de l'évolution des sous-agrégats de monnaie et de l'évolution des taux d'intérêt à long terme, d'ignorer l'environnement économique général et le fléau qu'est le chômage.
Sans doute les dirigeants monétaires européens actuels ne sont-ils pas les monstres froids que, par raccourci démagogique, on a coutume de présenter. Il leur est toutefois difficile de prendre le pouls de la réalité économique d'un pays: assurer la stabilité des prix est l'unique objectif que la loi leur assigne. Ils ont, par définition, une vision étroite et biaisée des évolutions économiques: la lutte contre l'inflation leur importe davantage que le soutien immédiat à la croissance et la baisse du chômage.

Relation de confiance
La tâche de la BCE consistera à justifier ses décisions auprès des marchés financiers mais aussi à convaincre les opinions publiques pour certaines réticentes et forcément déroutées par la révolution monétaire en cours. Il lui faudra surtout établir une relation de confiance dans chaque pays avec des classes politiques sur la défensive face à ce nouveau pouvoir monétaire supranational, indépendant et tout-puissant. La réussite du projet monétaire européen réside pour bonne partie dans la capacité de la BCE à réussir sa politique de communication.

Voir aussi : Document annexe : Les six membres du directoire
A faire en sorte que s'instaure un dialogue constructif entre les gouvernements et l'institut d'émission, de façon que ne s'opposent pas, de façon systématique et stérile, les politiques budgétaires nationales et la politique monétaire européenne. " Il est particulièrement important d'organiser la concertation et l'échange entre les ministres des finances et les autorités monétaires européennes ", souligne Pierre Jacquet, directeur adjoint de l'IFRI (Institut français des relations internationales).
Voir aussi : Les politiques budgétaires après l'euro
Face à la puissance des marchés financiers, le seul atout des autorités monétaires est leur "crédibilité" : les mesures prises doivent être perçues comme efficaces par les marchés, qui "croient" alors à leurs effets et les anticipent. Mais les chefs d'Etat et de gouvernement n'ont pas voulu d'un conseil " pluriel ". Conformément aux souhaits de M. Tietmeyer, ils ont pris soin de ne placer au directoire que des personnalités suffisamment réputées pour leur intégrisme monétaire pour asseoir immédiatement la crédibilité de l'euro sur les marchés financiers. Ils ont voulu déjouer tout soupçon de laxisme et installer la nouvelle monnaie unique sur des fondations extrêmement solides. Sans doute le traité de Maastricht interdisait-il toute fantaisie, puisqu'il précise que les membres du directoire sont " des personnes dont l'autorité et l'expérience professionnelle dans le domaine monétaire ou bancaire sont reconnues ". Etait-il pour autant impossible de trouver de telles compétences dans les milieux industriels, financiers ou politiques européens ? Voir aussi : Que sera la politique monétaire de la Banque centrale européenne