Quelle politique monétaire avec l’euro ?

Thème 6 : L'euro, la croissance et le mode d'emploi....


Interview de Hubert Kempf,
Le Monde 12 janvier 1999 (extrait).

Hubert Kempf, professeur à l'université Paris-I, spécialiste de la théorie des unions monétaires. Propos recueillis par Laurence Caramel


- La monnaie unique permettra-t-elle aux Onze de mieux résister aux crises ?
- Les monnaies européennes ont résisté de façon remarquable à la crise financière asiatique. Pour autant, personne n'est en mesure de prédire ce qui va se passer, comment les Onze vont gérer les crises, les chocs, les soubresauts de l'activité. La théorie économique est muette et il n'y a, dans l'Histoire, aucun précédent qui nous dise comment, après un pareil changement de régime monétaire, un ensemble économique réagit. Cette ignorance sera une source de désaccords entre les Onze.

- Comment envisager l'avenir ?
- Deux scénarios sont possibles. Le premier, vertueux, est fondé sur la compréhension réciproque des autorités gouvernementales et monétaires. En clair, les gouvernements font confiance à la Banque centrale européenne (BCE), ils poursuivent des politiques budgétaires rigoureuses qui permettent à la banque centrale de baisser les taux d'intérêt.

Voir aussi : Embarquement pour l'inconnu
La politique monétaire comporte deux volets étroitement liés par les taux d'intérêts : la politique du crédit et la politique de change. Cela suppose évidemment que cette dernière ait admis que la croissance est vitale et que l'inflation n'est plus une menace. Le secteur privé prend confiance, l'optimisme gagne et Euroland connaît une croissance soutenue. Les Onze peuvent alors engager plus facilement les grands chantiers sans lesquels l'Union économique et monétaire (UEM) peut à terme capoter. Ces grands chantiers sont la réforme des marchés du travail et la création d'un grand marché financier européen.
Mais il y a un second scénario, plus pessimiste, fondé sur la méfiance et l'incompréhension. La BCE se sent menacée : pour préserver la stabilité de l'euro, elle joue le statu quo. Devant cette passivité, les gouvernements sont tentés de céder au laxisme budgétaire et fiscal. Le secteur privé prend peur et l'attentisme se généralise. Ce scénario ne résoudrait pas les problèmes de l'Europe, en particulier celui du chômage, et minerait très vite la crédibilité de l'UEM.(...)

- (...) Mais le pacte de stabilité et de croissance pose des limites à l'utilisation du budget pour relancer une économie. Ce pacte n'est-t-il pas trop contraignant ?
- Cela dépend de la situation dans laquelle se trouve le pays au moment du choc. Si la situation budgétaire de départ est saine, avec des déficits proches de zéro, alors ce pays a une marge de manoeuvre qui va jusqu'à 3% de déficits par rapport au produit intérieur brut (PIB). Avec l'accord de ses partenaires, il peut encore aller au-delà si sa situation est vraiment dégradée. Je ne vois pas là une camisole particulièrement contraignante. Pour ce qui est des sanctions prévues pour les pays indisciplinés, je crois que, là encore, on gérera cela à l'européenne, dans le cadre d'une négociation. Si une majorité d'Etats laissent filer leurs déficits pour répondre à une ralentissement de l'activité, il est fort probable que les Onze décident que le pacte de stabilité ne s'applique pas.
Il y a toutefois un instrument dont n'ont pas voulu se doter les Européens pour répondre aux chocs, c'est celui du budget fédéral. Cela différencie l'Europe des Etats-Unis où le budget fédéral permet d'atténuer les chocs sectoriels ou régionaux. On estime aujourd'hui que 15% de l'ajustement aux chocs se fait par ce budget commun.
Mais ce sujet pose un problème politique qui est de savoir si les Européens veulent, ou non, d'un budget européen conséquent supposerait une vraie solidarité financière entre les Etats car il faudrait accepter, chaque année, de transférer une partie importante de la richesse de chaque Etat à un budget central. Ce serait une perte de souveraineté beaucoup plus grande que la perte de souveraineté monétaire. Les Européens ne sont pas prêts à l'accepter.

- Sur le plan économique, la création de ce budget est-elle nécessaire pour amortir les chocs au sein de l'Union ?
- Non, à condition que l'Europe se dote d'un marché financier suffisamment efficace et intégré pour que l'épargne privée circule et satisfasse les besoins.

- Faute d'une bonne coordination entre les Onze, certains redoutent que l'emploi ne soit le grand perdant de la nouvelle situation. Qu'en pensez-vous ?
- Je serai moins pessimiste. Prenons par exemple le cas d'un pays qui ne pourrait plus écouler ses produits à l'exportation en raison d'une chute des prix mondiaux. La seule solution passe, dans ce cas, par une réduction des coûts de production. Selon la flexibilité du marché, cet ajustement portera sur les salaires qui baisseront ou sur l'emploi que l'on supprimera. Il est clair que, derrière ces ajustements de compétitivité, se pose en Europe un vrai problème d'harmonisation des marchés du travail et de disparités des rémunérations. Il va falloir le résoudre.
Les Allemands se sont fait les premiers l'écho de cette préoccupation en réclamant une coordination en réclamant une coordination des politiques salariales. Il ne faut pas s'en étonner : les salariés allemands sont les plus riches de l'Union et ils craignent pour leur pouvoir d'achat. Car le risque est, bien sûr, que l'harmonisation se fasse par le bas si on laisse jouer librement les mécanismes du marché. Nous sommes là au coeur d'un dilemmes européens.
Il faut trouver un mode de fonctionnement qui, économiquement, soit le plus efficace possible tout en préservant la cohésion sociale des Onze. Maintenant que la monnaie unique est faite, ce sera le chantier majeur des années à venir.

Voir aussi : Le taux de change de l'euro