Que sera la politique monétaire de la Banque
centrale européenne ?

Thème 6 : L'euro, la croissance et le mode d'emploi....


par Christian de Boissieu, Le Monde,
24 novembre 1998 (extrait).

 

Le dosage politique monétaire-politique budgétaire (le policy mix) a fini par occuper l'essentiel du débat politique en Europe (...). L'attention portée au policy mix est légitime, car il conditionne, avec d'autres éléments bien sûr, le sentier de croissance et l'évolution du chômage. Ce n'et pas nier l'importance des réformes structurelles, encore en attente pour la plupart d'entre elles, que de s'intéresser à la combinaison monnaie-budget.

(...) Le point de départ est simple : si les taux d'intérêt nominaux sont aujourd'hui bas, ils restent élevés et, avec l'accentuation de la désinflation, ont même eu tendance à augmenter (...).

(...) Les marges de manoeuvre pour soutenir la croissance et l'emploi en Europe ne sont pas légion. Il existe cependant un potentiel de détente des taux courts dans la zone euro (...).

(...) A partir de janvier prochain, il reviendra à la BCE de fixer les taux directeurs pour la zone. Or nous sommes entrés dans un jeu de chat et souris caractérisé : la BCE pourrait ne pas réduire ses taux directeurs, par crainte d'un dérapage des déficits publics dans plusieurs pays membres, et non des moindres. Et certains gouvernements pourraient être tentés de laisser filer les déficits publics, même au-delà de la limite du pacte de stabilité (3% du PIB), pour "compenser" l'absence d'initiative monétaire.

Il est normal, et même sain, que chaque partie s'exprime publiquement sur la politique menée ou annoncée par l'autre. Sous cet angle, il ne faut certainement pas s'offrusquer que les autorités politiques fassent part de leurs souhaits en matière de taux, et la BCE, elle, de ses craintes à propos des finances publiques. L'indépendance d'une banque centrale appelle plus de transparence, de communication et de débat démocratique. L'expérience américaine est, en l'espèce, riche d'enseignements. Les affaires se corsent lorsque le dialogue au sujet du policy mix tourne à la guerre de tranchées.

Voir aussi :Une institution encore plus monolithique que la Bundesbank
Le policy mix européen s'apparente donc déja à un "dilemme du prisonnier" : les parties concernées - la Bundesbank puis très vite la BCE, les autorités budgétaires et fiscales nationales - auraient intérêt à communiquer et coopérer. Mais, vu la tentation de comportements stratégiques pour chaque partie et l'insuffisance de la communication, c'est la solution non coopérative qui pourrait prévaloir. Dans ce cas, la combinaison du relâchement budgétaire et du statu quo monétaire, voire dans le pire des cas - à éviter absolument - d'un durcissement monétaire pour "compenser" d'éventuels dérapages budgétaires, se traduirait par une augmentation des taux réels.

Comme l'a rappelé Dominique Strauss-Kahn à Londres, c'est la combinaison inverse qu'iol faut rechercher : une politique monétaire un peu plus accomodante parce que rassurée par le maintien de politiques budgétaires vigilantes. Est ainsi illustré l'un des principes de la théorie : les chocs symétriques - et, pour les pays de l'euro, la crise financière internationale en relève - doivent être pris en charge par la politique monétaire (unique), alors que les chocs asymétriques devront solliciter les politiques budgétaires nationales, les marchés du travail nationaux...

Comment alors faire prévaloir, concrètement, la solution coopérative ? Il faudrait d'abord cesser les gesticulations excessives à l'adresse de la BCE : une banque centrale indépendante ne peut guère, encore moins au début de son règne, donner le sentiment de céder à trop de pressions extérieures. La solution est ailleurs. On pourrait envisager le contrat suivant : la BCE s'engagerait à exploiter les "fenêtres" de détente des taux courts (nées d'une retombée du dollar,etc.), tandis que les autorités budgétaires nationales, coordonnées dans le cadre du Conseil de l'euro et du Conseil Ecofin, réaffirmeraient rapidement et sans ambiguïté leur attachement au pacte de stabilité. Le geste est nécessaire, sans doute pas suffisant. Pour 1999, avec le léger ralentissement attendu et une inflation sans doute plus basse que prévu, le seul jeu des stabilisateurs automatiques pourrait ramener le déficit près du seuil de 3%. Il faut donc envisager de diminuer plus significativement le déficit "structurel" (déficit corigé des fluctuations de la conjoncture), grâce à des coupes dans les dépenses publiques.

Christian de Boissieu est professeur à l'université Paris 1 (Panthéon-Sorbonne) et directeur scientifique du Centre d'observation économique (COE) de la chambre de commerce et d'industries de Paris.

Voir aussi : La Banque centrale européene, première institution fédérale