| La construction européenne a justifié la modernisation de l'économie française depuis quarante ans. | Thème 2 : La marche vers l'euro... |
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| par Jean Pisani-ferry, Alternatives
économiques, Hors série n°28, 1996 (extrait). |
| L'aiguillon et le paravent La France des années 50 n'était pas tournée vers l'Europe, mais vers elle-même et vers les colonies. En 1960 encore, au début du Marché commun, les échanges avec la future Communauté des Douze représentaient moins de 5 % du PIB. Et après s'être opposé à la Communauté européenne du charbon et de l'acier au début des années 50, le CNPF n'accepta qu'avec réticence le traité de Rome, en 1957, instituant la CEE. On craignait alors que les entreprises françaises soient prises en tenaille entre l'efficacité allemande et le dumping social italien. L'Europe économique naquit ainsi d'une décision politique. Les trente années qui suivirent démentirent cependant les alarmes initiales : la France anticipa les échéances de libéralisation des échanges et son économie se tourna de plus en plus vers l'Europe Vingt-cinq ans après, le lancement du Marché unique fut accueilli avec moins de réserves - il fut même accompagné d'une étonnante vague d'euro-enthousiasme -, mais non sans quelques réticences à l'égard de la levée du contrôle des changes ou de l'ouverture des marchés publics. La contestation prit forme plus progressivement, au fur et à mesure que les mesures de libéralisation ou d'harmonisation atteignaient les différents secteurs ou les différentes professions. Tout indique cependant que les entreprises françaises ont plutôt tiré parti de cette nouvelle vague de libéralisation. Elles ont massivement investi dans la Communauté : de 1987 à la fin 1992, le stock d'investissement direct français dans l'Europe des Douze est passé de 276 milliards à 774 milliards de francs. Les entreprises françaises ont notamment été les plus actives dans la vague de fusions-acquisitions intra-européennes qui a suivi le lancement du Marché unique. Ces deux vagues de libéralisation ont en fait été remarquablement peu douloureuses. Certes, la pression à la productivité a augmenté, des emplois ont été supprimés et les entreprises incapables de soutenir la concurrence ont fermé. Mais globalement, l'intégration a suivi soit un modèle de type " Twingo-Polo " (les Français vendent des Twingo aux Allemands et leur achètent des Polo), soit un modèle de type " Renault-BMW " (les Français vendent des voitures de milieu de gamme et achètent du haut de gamme). Ce type d'échanges, que les spécialistes qualifient d'intra-branche, ne provoque pas de restructurations intersectorielles comme peut le faire l'échange inter-branche (Airbus contre T-shirts) qui prédomine dans les relations de la France avec les pays à bas salaires. L'intégration de l'économie française dans l'économie européenne l'a soumise à la concurrence ; elle a induit des concentrations et des rationalisations, mais en général elle n'a condamné aucun secteur. L'Europe a ainsi servi à la fois d'aiguillon et de paravent. D'aiguillon, parce qu'en l'absence d'engagement européen, l'économie protégée et semi-administrée héritée de la guerre aurait très certainement survécu plus longtemps. Par conviction, d'autres pays ont déréglementé de leur propre initiative ou pratiqué des libéralisations commerciales unilatérales. Dans le cas français, l'Europe a presque toujours été le motif invoqué à l'appui de telles décisions. Elle a aussi servi de paravent, parce qu'avec l'intégration européenne l'économie française s'est soumise à une médecine douce, à l'abri d'un marché qui est peut-être moins protégé que ne le souhaitent certains, mais qui l'est sûrement plus que si la France affrontait, seule, les grands vents de la mondialisation.
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L'inflation conduit à la dévaluation... ... la stabilité du taux de change exige la désinflation. |
La rigueur et la pénitence Depuis le milieu des années 70, les choix macro-économiques portent également l'empreinte européenne. Déjà, la désinflation entreprise par Raymond Barre en 1976 visait explicitement à réduire l'écart d'inflation entre la France et ses partenaires. Mais c'est en 1979, avec la création du Système monétaire européen (SME) - à l'initiative de Valéry Giscard d'Estaing et d'Helmut Schmidt - que se mit en place la logique qui devait finalement conduire à la désinflation compétitive et au projet de monnaie unique. En adhérant à un système de changes fixes, la France se contraignait à choisir entre la dévaluation et la rigueur : soit elle acceptait de recourir à des réalignements de change périodiques pour effacer l'écart d'inflation vis-à-vis du plus vertueux de ses partenaires, l'Allemagne, soit elle s'astreignait à réduire son inflation au niveau de celle de son voisin. On sait comment le second choix fut douloureusement fait en 1983 après que la relance de 1981 se soit soldée par trois dévaluations successives. Ce choix de la rigueur fut explicitement fait au nom de l'engagement européen. Bientôt allait suivre l'objectif de réduire l'inflation au niveau de la " meilleure performance européenne " (2). On ne pouvait affirmer plus clairement que la désinflation n'était pas un but en soi, mais un objectif dérivé. Quelques années plus tard, le directeur du Trésor, Jean-Claude Trichet, déduisait la doctrine de la désinflation compétitive d'une contrainte européenne - les changes fixes - et d'un objectif national - gagner des parts de marché (3). L'aiguillon européen fut donc ici aussi à l'origine d'un tournant de politique économique (la désinflation) que d'autres pays entreprirent à la même époque pour des motifs purement internes, mais à laquelle la France s'attela au nom de ses engagements externes. Il est clair que l'intégration européenne a été, depuis vingt ans au moins, la force motrice d'une modernisation que d'autres pays ont entreprise pour elle-même. La Bundesbank ou la Banque du Japon n'ont pas eu besoin d'Europe pour réunir un consensus autour de la stabilité des prix. Mais dans le cas français, cette interprétation ignore des facteurs essentiels. La France est de tous les grands pays industriels le plus culturellement hostile à la libéralisation. Là où un Américain ou un Anglais tendront spontanément à faire confiance au marché pour faire émerger une solution efficace et équitable, nous nous confions plus volontiers à l'intervention publique. Et là où ils voient l'oeuvre de la " main invisible ", nous soupçonnons aisément que des rapports de puissance sont à l'oeuvre. La libéralisation est ainsi vue comme un abandon par la plupart de nos compatriotes, si elle n'est pas équilibrée par un progrès de la maîtrise collective des régulations. D'où l'importance du contrat implicite qu'offre l'intégration européenne : elle exige plus de libéralisation, mais, au contraire des stratégies unilatérales d'insertion dans l'économie mondiale, elle garantit en échange un pouvoir accru dans la détermination des règles du jeu.
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La dévaluation d'une monnaie rend les produits nationaux plus compétitifs, ce qui fausse la concurrence entre entreprises. |
Il en va de même en matière
macro-économique. Réduire le SME à une technologie
d'acquisition de la crédibilité, c'est ignorer l'attachement profond des dirigeants
français aux changes fixes. De De Gaulle à Chirac,
en passant par Giscard d'Estaing et Mitterrand, la continuité est impressionnante : tous
les présidents de la Ve République se sont, d'une manière ou d'une autre, efforcés de
promouvoir la fixité des changes. Et il n'est que d'écouter les réactions des chefs
d'entreprise face aux dévaluations italienne ou espagnole pour constater à quel point
cette attitude est répandue : les changes flottants sont majoritairement vus non comme
garants d'un équilibre de marché, mais comme vecteurs de stratégies inamicales.
L'adhésion aux changes fixes dans le cadre européen a donc bien été un but en soi,
dont la désinflation devait logiquement dériver. Une stratégie alternative ? Il reste que le malaise est profond. D'abord parce que la fracture mise à jour par le référendum de 1992 s'est révélée durable. Ensuite parce que l'unification allemande, puis l'élargissement à quinze de l'Europe ont objectivement durci le contrat implicite au gré duquel la France se voyait récompensée de ses efforts par le leadership qu'elle exerçait dans les affaires européennes et par l'influence qu'elle avait dans la définition du système communautaire. L'Europe à quinze et, demain, l'Europe à vingt ou trente seront irréversiblement moins françaises que l'Europe à six, neuf ou même douze. |
Voir aussi : La monnaie unique, une réponse et un projet |