Les ambitions du Marché commun

Thème 2 : La marche vers l'euro...


par Daniel Vernet, Le Monde,
24 Mars 1997 (extrait).

 

La CED est une tentative d’intégration militaire (1952), rejetée par le Parlement français en 1954, parce qu’elle portait atteinte à l’indépendance nationale. Du traité de Rome à celui de Maastricht :
II pleut des cordes, ce 25 mars 1957, et pourtant Rome est en fête. Des affiches ont été collées sur les murs: " Six peuples, une seule famille, pour le bien de tous. " Les excellences, elles, sont réunies au Capitole pour apposer leur signature sur deux textes: le traité instituant la Communauté économique européenne et le traité sur l’Euratom. Six Etats sont présents: les trois pays du Benelux, la France, I'ltalie et la République fédérale d'Allemagne. Les premiers ont dépêché leur ministre des affaires étrangères.

L'Union fait la force :
Seule la RFA est représentée par le chef du gouvernement. Le chancelier Konrad Adenauer a fait le déplacement pour souligner l’importance que son pays attache à la construction européenne. Il s'en est expliqué dans ses Mémoires: "Avec l'évolution du monde de l'après-guerre, il n'est aucun pays européen en mesure de garder une économie saine s'il est réduit à lui-même, car chaque pays européen pris isolément est trop petit " Même une Allemagne réunifiée, ajoute-t-il, avant d'en tirer la conclusion: " C'est seulement en se mettant ensemble dans un espace économique commun que les pays d'Europe peuvent, à long terme, redevenir et rester compétitifs."

Mais le chancelier sait bien que l'objectif économique n'épuise pas les ambitions des traités. Leur signification est avant tout politique, ne serait ce que parce qu'ils remettent en route une construction européenne en panne depuis le rejet de la Communauté européenne de défense (CED) par l’Assemblée nationale française, moins de trois ans auparavant.
Le préambule du texte sur le Marché commun indique que les signataires sont " déterminés à établir les fondements d'une union sans cesse plus étroite entre les peuples européens ".

La deuxième partie énonce les principes du désarmement douanier, de la libre circulation des marchandises, l'élimination des obstacles non tarifaires, les buts de la politique agricole commune, les modalités de la libre circulation des personnes, des services, des capitaux, qui ne deviendra réalité que bien des années après. Une cinquième et dernière partie décrit les institutions, l'Assemblée européenne, la Commission, le Conseil, qui seront complétés par la suite, mais qui restent jusqu'à maintenant la base de l’organisation de l’Europe.
Chaque pays a essayé de faire valoir son point de vue et triompher ses intérêts. La France avait trois préoccupations. La première, qui vaudra aux responsables européens bien des marathons nocturnes et à la Communauté bien des crises, est l'agriculture. Avec l’appui des Italiens, ses représentants se sont battus pour que ce secteur ne soit pas exclu des accords. Ils ont obtenu l’unité des prix, la libre circulation des produits, la préférence communautaire et la coresponsabilité financière. La deuxième a perdu de son acuité, mais n'a pas totalement disparu: c'est le sort des territoires d'outre-mer; en 1957, ils sont encore nombreux, et ce souci concerne aussi bien les Belges et les Néerlandais que les Français. Les Allemands ont déjà l'impression de payer pour les " colonies " de leurs partenaires.
La troisième, c'est que rien d'irréversible ne soit créé et que le passage à la deuxième étape ne puisse être décidé qu'à l’unanimité.
Curieusement, les Allemands avaient le même souci du provisoire que les Français. Certes en bon Rhénan, Adenauer est un européen convaincu. L'Europe est là pour " protéger les Allemands contre eux-mêmes ", estime-t-il. Une phrase que Helmut Kohl reprend souvent à son compte.

Réunification allemande :
Mais l'Allemagne est divisée, et si le chancelier veut bien engager la RFA, il ne veut pas obérer l'avenir de l'Allemagne. Lors des négociations, le gouvernement fédéral s'est réservé explicitement le droit de revoir les traités en cas de réunification.

A l’automne 1989, Helmut Kohl obtiendra le soutien de ses partenaires à la réunification allemande après avoir pris en faveur de la monnaie unique et de l’Union économique et monétaire des engagements très clairs qui devaient déboucher en 1991 sur le traité de Maastricht. Voir aussi : Dans la monnaie unique, l'idée est française et le mode d'emploi allemand.