par Aziz Lazrak
Secrétaire général de lAssociation marocaine des professeurs de philosophie
Au Maroc, lenseignement de la philosophie a connu deux phases : la première, cest lenseignement de la philosophie en français à travers les manuels français ; la deuxième phase, cest larabisation de cet enseignement, qui a commencé à la fin des années soixante. Je vais me restreindre à esquisser les caractéristiques de cette dernière phase et des moments qui la constituent. Le premier moment a connu la domination du "processus denseignement", là où la philosophie était concentrée sur les contenus (rapport entre lenseignant et la connaissance). Cest ainsi que le programme était réduit à une histoire des idées, et le manuel était chargé de connaissances, sous forme de cours, dont les textes philosophiques étaient absents. Le cours de philosophie était donc un cours magistral, ayant chez la plupart des enseignants un souci doctrinal, qui se traduisait dans la question suivante : quelle est la doctrine quil faut adopter dans lenseignement de la philosophie ? (par exemple, la méthode du matérialisme historique était bien répandue parmi les enseignants de philosophie). Le deuxième moment a commencé avec la réforme que lenseignement secondaire a subie dès 1987. Il sagissait de sa réorganisation selon le système des académies, et dès lors lenseignement de la philosophie a connu lapparition dun discours pédagogique qui ne pose pas les problèmes de méthode-doctrine, mais plutôt les problèmes des manières denseigner, les intermédiaires pédagogiques dans lacte denseigner, lévaluation, etc., pour ainsi dire le processus est devenu "un processus dapprentissage", qui veut se concentrer sur lélève. Ce qui a abouti, en 1991, aux changements suivants : - le programme de philosophie est devenu un programme
thématique (nature, culture, religion / philosophie, travail / propriété, etc.). Et depuis 1995, lenseignement de la philosophie a connu dautres changements : un programme notionnel (langage, art, technique, etc.) et un manuel scolaire qui représente un amalgame dexposés et de textes philosophiques. Malgré les difficultés qui surgissent, on ne peut pas nier que lenseignement de la philosophie témoigne dun mouvement évolutif, qui le met face aux questions fondamentales menant à lapprofondissement de linterrogation sur lacte denseigner, et pour laquelle on devient plus conscient quil est rempli dobstacles. Parmi les obstacles, je citerai ceux qui mapparaissent essentiels : - linsuffisance du temps attribuée aux séances de
philosophie. Je naborderai ici quun seul obstacle concernant labsence daccumulation en matière de didactique, vu son importance, et parce quelle est lenjeu de lévolution de lenseignement de philosophie. On peut expliquer cette absence par deux obstacles, qui sincarnent dans un discours anti-didactique : il sagit dune part dune tendance conservatrice qui refuse toute préoccupation didactique, et la considère comme une simple "mode", à qui il faut résister pour que la philosophie soit loin de cette contamination. Et dautre part, le rejet de cette préoccupation didactique, parce quelle est incompatible avec la nature de la philosophie. Cette incompatibilité selon cette thèse est due aux deux spécificités suivantes : 1 - La spécificité de la philosophie Dabord toute philosophie contient en elle-même sa pédagogie ; et en plus, il y a une relation inconciliable entre la philosophie et les sciences de léducation. Or, si la fin des sciences de léducation est lancrage des techniques précises et combinées, la philosophie est une discipline qui cible des esprits libres de toute contrainte. 2 - La spécificité de lenseignement de la philosophie au Maroc Selon cette thèse, certains enseignants pensent quon ne peut pas implanter des techniques qui répondent aux exigences et aux besoins particuliers des sociétés occidentales et les appliquer dans lenseignement de la philosophie au Maroc. Il sagit de linadéquation de ces techniques et de ces procédures didactiques avec la réalité, et même la nature de notre enseignement. En effet, on ne peut pas se passer de cette spécificité de la philosophie en général, et de lenseignement de philosophie au Maroc en particulier (lycée, classe, programme, élève, culture). Mais il ne sagit pas dune spécificité "sauvage", qui fait que la philosophie résiste à toute ouverture sur les sciences déducation, et qui fait que lenseignement de la philosophie au Maroc résiste à toutes les données et les techniques didactiques appliquées dans une réalité différente de la nôtre. Ainsi, je pense que la mise en circulation de ces recherches en matière de didactique de la discipline (doù vient lidée dun projet de traduction de ces recherches) va permettre dapprofondir la question de leur utilité, leur adaptation et leur mise en uvre, pour une accumulation didactique de lenseignement de la philosophie au Maroc.
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