par Françoise
Raffin
Responsable de léquipe de didactique de la philosophie de lINRP (Institut
National de Recherche Pédagogique), France
Je voudrais apporter dabord quelques précisions préalables sur léquipe dont je suis responsable et son parcours de recherche, avant de présenter, sur quelques points, quelles sont les options fondamentales de cette équipe en matière de didactique de la philosophie. Léquipe de philosophie de lINRP se compose actuellement de neuf professeurs qui enseignent tous dans les classes et aux différents niveaux de lenseignement de la philosophie : classes terminales, classes préparatoires, enseignement supérieur, formation des professeurs (en particulier préparation des concours de recrutement), suivi des stagiaires et stages, universités dété (deux sur les Figures italiennes de la rationalité, en collaboration avec des professeurs italiens, deux sur le Lien social, une sur les Principes et pratiques de la citoyenneté en collaboration avec Sciences Pô et la dernière sur Penser au Moyen Age). Léquipe a conduit un travail de recherche prenant pour point de départ lanalyse de devoirs délèves afin de dégager les obstacles et les résistances que rencontre lexercice de pensée qui est requis par la réflexion philosophique. Nous avons, en prenant appui sur différents corpus, conduit plusieurs recherches sur la dissertation (1), la lecture philosophique des textes et ses conditions (2), les usages des textes en terminale, et nous travaillons actuellement sur la démarche problématique en philosophie. Les deux premières ont été publiées, la troisième doit lêtre et nous achevons la quatrième. Ce travail, je tiens à le souligner demblée, est un travail modeste de professeurs sur leur travail de professeurs, sur leurs pratiques denseignement et les difficultés quils rencontrent, et ne peuvent pas ne pas rencontrer, car si certaines peuvent être considérées comme contingentes, dautres tiennent à la nature même de lenseignement de la philosophie. Il nest donc pas dans nos intentions de construire une science, une didactique générale applicable à tout type denseignement et valable in abstracto. Nous avons même tout à fait conscience que le travail que nous faisons est solidaire dune conception et dune institution de lenseignement de la philosophie.
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1 La dissertation philosophique, la didactique à luvre, Paris, Hachette-CNDP-INRP, Ressources-Formation, 1994. 2 La lecture philosophique, Paris, Hachette-CNDP-INRP, Ressources-Formation, 1995.
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| UNE CONCEPTION DE L'ENSEIGNEMENT
PHILOSOPHIQUE Quelle est cette conception, et quelles conséquences en découlent nécessairement pour une didactique de la philosophie, étant donné que celle-ci est par essence liée à la discipline puisquelle réfléchit à sa constitution ainsi quaux obstacles liés à son apprentissage ? Je me limiterai ici à faire quelques remarques, avec la conscience que mon propos demanderait sans doute à être mieux fondé, explicité et justifié. Mais les médiations demandent du temps, et je ne peux être ici que lapidaire. Nous partirons dune première remarque, qui caractérise lenseignement français de la philosophie en terminale tel quil est défini dans les textes officiels et tel que la plupart des professeurs cherchent à le pratiquer. La démarche problématique apparaît comme le centre unificateur de lenseignement de la philosophie en terminale. Lactivité de problématisation confère en effet son unité au cours de philosophie de terminale. Elle est une exigence et une recherche qui saffirme et se poursuit derrière la variété, la diversité de ce qui se fait dans une classe avec des élèves : cours ou leçon, explication de textes, étude suivie dune uvre, exercices philosophiques, dissertation ; celle-ci nest pas conçue comme un exercice rhétorique, mais comme problématisation dune question et recherche dune réponse argumentée, fondée. Constituer en problème les questions que lexpérience propose ou impose à chacun, en saisir le sens, la portée, en supporter la tension, sefforcer de les résoudre, cest là une exigence radicale au cur dun enseignement qui, non seulement porte sur la philosophie, mais cherche à être de nature philosophique. Sans doute la philosophie na-t-elle pas le monopole de la problématisation, trait distinctif de toute pensée véritable au travail, mais en philosophie, et particulièrement dans lenseignement de la philosophie en terminale, cette activité de problématisation est essentielle dans la mesure où cet enseignement nest pas un enseignement dhistoire de la philosophie ni dhistoire des idées en tant que tel. Cela ne veut évidemment pas dire que lon congédie ces savoirs, mais quils sont convoqués en fonction des problèmes et questions posés. On pourrait montrer ce rôle fondamental de la démarche problématique en se référant au sens dun programme de notions, au type de recours aux textes philosophiques, à lépreuve de la dissertation et aux exercices qui y préparent. Pour ne parler que du programme de notions, il faut rappeler que le choix dun programme de notions engage tout le reste. Ce programme nest ni un programme thématique, ni un programme prescriptif qui déterminerait des objets ou des contenus définis. Une notion est neutre, non assujettie à une doctrine particulière, mais en rapport avec les différents champs de lexpérience humaine. Purement désignative, la notion, qui ne préjuge daucune position philosophique, conduit nécessairement à une élaboration philosophique. Un programme de notions, de ce fait, nénonce pas des têtes de chapitres, mais une succession dénoncés vides. Il appartient au professeur non seulement de les organiser, mais de leur donner substance dans un cours qui nest pas réductible à un exposé de connaissances, mais qui présente, dans une démarche singulière, lanalyse des notions dans leur dimension problématique. LE PROFESSEUR EST LAUTEUR DE SON COURS Ce qui nous conduit à une deuxième remarque : cette place centrale de lactivité de problématisation explique que chaque cours est, de ce fait, une mise en uvre singulière. Un cours de philosophie nest pas un topo préfabriqué préexistant à sa propre effectuation. Cest pourquoi le manuel est peu usité, sauf comme béquille en cas dindigence. Un cours a toujours quelque chose de lévénement, et une même préparation de cours peut donner lieu à des mises en uvre bien différentes, selon les niveaux et les classes. Il sagit dinventer les médiations nécessaires, dopérer des choix de références et dexemples qui apparaissent pertinents pour la question, de mettre en uvre, cest-à-dire en mouvement, des concepts et des distinctions conceptuelles, qui ne sont philosophiques que dans le mouvement de pensée qui les produit. Il ne sagit sans doute pas, pour le professeur de philosophie, de créer des concepts, de créer une philosophie ; mais de les recréer, de rendre présente une pensée qui a de lefficience pour notre pensée maintenant. Comme le dit André Pessel, cest rendre Spinoza présent dans la classe. Ambition difficile sans doute, mais sans cette recréation, cette mise en mouvement, les concepts de la tradition et de la modernité philosophique ne sont que des pierres jetées là, ou des fossiles attestant seulement de pensées mortes, disparues. Cest en ce sens que lon dit souvent que le professeur est lauteur de son propre cours. Cette formule, beaucoup répétée, peut finir par sembler une formule incantatoire, pour ne pas dire une langue de bois. Elle subit, comme tout propos réaffirmé souvent, les dangers de la lexicalisation. Mais il faut parfois réactiver les métaphores mortes et ici repenser cette pensée. Sil sagit de poser lidentité du cours et dune uvre, de dire que le professeur de philosophie est un auteur au même titre que Hegel ou Descartes, et le cours de lannée la même chose que la Critique de la raison pure ou la Phénoménologie de lesprit, il y a évidemment des limites : certains cours sont des uvres (Aristote, Hegel), mais pas tous et pas la majorité. Il ny aurait là que cuistrerie, outrecuidance. Mais cest déjà plus intéressant quand cette affirmation est le fait de linstitution, des Instructions officielles, quand cest linspecteur, et non le professeur, qui le dit. Cela suppose alors que lon récuse lidée dune normalisation extérieure possible de la pensée, normalisation qui tue toute pensée. Cela suppose que lon reconnaisse, et que lon respecte, le travail de quelquun qui sans doute opère selon une méthode (modus logicus), mais qui a aussi une manière, un style, des options et une culture propres. Dans la mesure où le professeur construit son cours, il effectue un vrai travail délaboration dune problématique et darticulation des concepts qui est bien le sien. Cest bien lui qui travaille à penser quelque chose et on ne pense quen première personne. On sait combien on est mauvais quand on est conduit à exposer la pensée dun autre dans laquelle on nentre pas, quand on nest pas entièrement dans ce que lon dit : les élèves ne sy trompent jamais, et nous non plus. SPÉCIFICITÉ DE LA DIDACTIQUE DE LA PHILOSOPHIE De ces deux premières remarques découle nécessairement une troisième remarque sur la spécificité de la didactique en philosophique. Je travaille à lINRP dans le département de didactique des disciplines qui conduit des recherches précises et pointues dans les différents champs disciplinaires. La didactique de la philosophie, comme les autres didactiques, a une singularité propre car elle est, comme toute didactique, par essence liée à la discipline puisquelle réfléchit à sa constitution ainsi quaux difficultés et aux obstacles que rencontre son apprentissage. Toutefois, entendons-nous bien : affirmer la spécificité dune didactique de la philosophie nest pas à prendre comme un enfermement dans un particularisme, ou pire un corporatisme. Reconnaître la spécificité de la didactique de la philosophie nexclut pas un travail en commun et des regards croisés. Par exemple, le Département de didactiques des disciplines travaille actuellement dans le cadre dun projet sur Argumentation et vérité, qui est un projet pluridisciplinaire. Ce qui signifie que les disciplines ne sont pas dissoutes mais continuent à structurer le travail. Cela signifie aussi quelles ne travaillent pas chacune dans une bulle, mais quil y a un espace commun déchanges et de discussion. Cest dans ce cadre que jai participé récemment à une séance de travail commun à partir dun exposé dun didacticien des mathématiques sur Argumentation et démonstration fort éclairant pour la philosophie. La didactique des sciences est plus avancée, et il est humain de loucher vers ce qui est plus élaboré et de tenter de le constituer en modèle. Mais il est difficile dexporter des concepts en les isolant de la théorie dans laquelle ils font système et de les exporter sans précaution hors de leur champ de validité. Et il faut bien reconnaître que ce qui est propre à la science est souvent impropre à la philosophie. Un concept philosophique nest pas un concept scientifique ; un problème philosophique nest pas de même nature quun problème scientifique ; la rigueur philosophique, qui est travail de lambiguïté et non exclusion de lambiguïté, nest pas la rigueur scientifique. Une philosophie est plus une figure de la problématisation quune doctrine. Elle nest pas, en son essence, un savoir positif, un « savoir savant » quon pourrait chercher à transposer en savoir scolaire. A la différence des didactiques des sciences qui se proposent disoler les éléments fondamentaux des savoirs afin de les intégrer dans un nouvel ordre dexposition, la didactique de la philosophie ne peut procéder à une telle opération, en isolant par exemple les notions fondamentales dun auteur, ses distinctions conceptuelles majeures. En effet, celles-ci ne sont ni des points de départ ni des points darrivée, mais des formulations qui exigent, pour être comprises, dêtre refluidifiées par la saisie personnelle du chemin de pensée qui les porte et leur confère un sens. Cest pourquoi lon peut dire quune didactique de la philosophie est elle-même philosophique en ce que létude dune philosophie et létude des conditions de lenseignement de la philosophie, supposent toujours une réflexion sur le sens de lactivité philosophique elle-même. Et nos travaux de recherche nous ont montré que lobstacle majeur à lenseignement philosophique nest pas de lordre du contenu ; la question nest pas de savoir par quelles voies rendre possible son appropriation. Cet obstacle est bien plutôt dans un rapport absent ou ignoré de lélève à sa propre pensée. Là est une difficulté majeure de lenseignement de la philosophie et une tâche pour la didactique de la philosophie.
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