par Oscar
Brenifier
Docteur en philosophie, consultant
PENSER PAR SOI-MÊME Un des résumés possibles de lactivité que nous décrivons en cet article est le principe du Penser par soi-même , idée chère à la tradition philosophique, que Platon, Descartes ou Kant articulent comme injonction première et fondamentale. Bien entendu, certains esquisseront un sourire à lidée du Penser par soi-même à la maternelle. Nous traiterons un peu plus tard dans notre travail de ces réticences ; quil nous suffise daffirmer pour linstant que si lon poursuit jusquau bout ce schéma du soupçon, on nhésitera pas à affirmer en Terminale quand ce nest pas à luniversité - comme cela est courant - que les élèves nont de toute façon rien dintéressant à dire. Pas étonnant dès lors, quignorance et mépris, de soi et des autres, fassent florès. Penser par soi-même signifie avant tout comprendre que la pensée et la connaissance ne tombent pas du ciel, toute armée et casquée, mais quelle est produite par des individus, qui ont pour seul mérite de sêtre arrêtés sur des idées et de les avoir exprimées. La pensée est donc une pratique, pas une révélation. Or si lenfant shabitue dès le plus jeune âge à croire que la pensée et la connaissance se résument à lapprentissage et à la répétition des idées des adultes, idées toutes faites, ce nest que fortuitement quil apprendra à penser par lui-même. De manière générale, cest lhétéronomie plutôt que lautonomie qui sera encouragée dans son comportement général. Une difficulté reste : comment celui qui se pose en maître, lenseignant, peut-il inciter ou encourager lenfant à penser par lui-même ? Il sagit en premier lieu de croire que la pensée se définit malgré tout comme un acte naturel, dont est doté à divers degrés chaque être humain, dès son plus jeune âge. Toutefois un travail important doit saccomplir, dont parents et enseignants ont la charge. En classe, tout exercice en ce sens consistera dabord à demander à lélève darticuler les pensées plus ou moins conscientes qui surgissent et flottent dans son esprit. Leur articulation constitue la première et cruciale composante de la pratique du penser par soi-même . Dune part parce que la verbalisation permet une conscience accrue de ces idées et de la pensée qui les génère. Dautre part parce que les difficultés dans lélaboration de ces idées renvoient assez directement aux difficultés de la pensée elle-même : imprécisions, paralogismes, incohérences, etc. Il ne sagit donc pas simplement de faire parler lenfant, de le faire sexprimer, mais de linviter à une plus grande maîtrise de sa pensée et de sa parole. Mentionnons au passage que si la compréhension, lapprentissage et la récapitulation dune leçon aident aussi à acquérir cette capacité, ce mode traditionnel de lenseignement, livré à lui-même, encourage au psittacisme, au formalisme, à la parole désincarnée et surtout au double langage : une rupture radicale entre exprimer ce que lon pense et tenir le discours que lautorité attend de nous. Rupture aux conséquences on ne peut plus catastrophiques tant sur le plan intellectuel que social et existentiel. En résumé, Penser par soi-même se compose de plusieurs éléments constitutifs. En premier lieu, cela signifie exprimer ce que lon pense sur tel ou tel sujet, ce qui exige déjà de se le demander, et de préciser cette pensée afin dêtre compris. Deuxièmement, cela signifie devenir conscient de ce que lon pense, prise de conscience qui nous renvoie déjà partiellement aux implications et aux conséquences de ces pensées, doù ébauche forcée de raisonnement. Troisièmement, cela signifie travailler sur cette pensée et cette parole, afin de satisfaire des exigences de clarté et de cohérence. Quatrièmement, cela signifie se risquer à lautre, cet autre qui nous interroge, nous contredit, et dont nous devons assumer la pensée et la parole en revoyant et en ré-articulant la nôtre. Or il nest aucune leçon formelle qui pourra jamais remplacer cette pratique, pas plus que les discours sur la natation ne remplaceront jamais le saut dans le bain et les mouvements dans leau. PENSER ENSEMBLE Une bonne partie de lexercice de la discussion philosophique se résume à la mise en rapport de lenfant avec le monde quil habite, ce que lon pourrait appeler un processus de socialisation. Là encore on pourrait déclarer que ce processus spécifique ne distingue en rien lexercice que nous décrivons, puisque toute activité scolaire en groupe implique une dimension ou une autre de socialisation. Dautre part, on peut sinterroger sur le rapport entre cette socialisation et la philosophie. Proposons lidée que la dramatisation accrue du rapport à lautre, rapport qui est central au fonctionnement de notre exercice, permet de créer une situation où ce rapport devient un objet pour lui-même. Il est plusieurs angles sous lesquels nous pouvons expliquer cela. Premièrement, les règles énoncées exigent pour chacun de se distinguer des autres. Deuxièmement, elles impliquent de connaître lautre : savoir ce quil a dit. Troisièmement, elles impliquent dentrer dans un dialogue, voire une confrontation avec lautre. Quatrièmement, elles impliquent de pouvoir changer lautre et de pouvoir être changé par lui. Cinquièmement, elles impliquent de verbaliser ces relations, dériger en partie de la discussion ce qui habituellement reste dans lobscurité du non-dit ou à la rigueur se cantonne à la simple alternance entre réprimande et récompense. Il serait ici possible de comparer notre activité à celle du sport déquipe, facteur important de socialisation chez lenfant, qui aussi implique de connaître lautre, de savoir ce quil fait, dagir sur lui et de se confronter à lui. Ce type dactivité se distingue de lactivité intellectuelle classique, qui en général seffectue seul, même lorsque lon est en groupe. Tendance intellectuelle individualiste que lécole encourage, souvent sans que les enseignants en soient pleinement conscients, tendance qui tend à sexacerber au fil des années, avec les nombreux problèmes que cela pose et posera, en amplifiant le côté gagnant et perdant de laffaire. Latelier que nous décrivons ici encourage au contraire la dimension du penser ensemble . Il tente dintroduire lidée que lon pense non pas contre lautre ou pour se défendre de lautre, parce quil nous effraie ou parce que nous sommes en concurrence avec lui, mais grâce à lautre, au travers de lautre. Dune part, parce que la réflexion générale évolue au fur et à mesure des contributions des élèves à la discussion. Lenseignant devra dailleurs périodiquement, au cours de latelier, récapituler les diverses contributions importantes qui donnent cadre et forment à la discussion. Dautre part, parce que lon apprend à profiter de lautre en discutant avec lui, en changeant davis, en le faisant changer davis, plutôt que de se cramponner frileusement, quand ce nest pas rageusement, à son frileux quant à soi. Là encore, le fait que les difficultés de prise en charge des problèmes posés par un camarade ou par lenseignant fassent partie de la discussion, aide à dédramatiser la crispation individuelle et encourage lenfant à raisonner plutôt quà avoir raison. Mentionnons au passage que ce genre de crainte, non traitée, engendre des difficultés majeures, de plus en plus visibles au cours des années décole, sans parler des répercussions chez ladulte. Si, dès les premières années, lenfant shabitue à penser en commun, il apprend à la fois à assumer une pensée singulière, à lexprimer, à la mettre à lépreuve de celle des autres, à profiter de la pensée des autres et à faire profiter les autres de la sienne. La dimension philosophique consiste donc à faire que lenfant prenne conscience des processus de pensée individuels et collectifs, des obstacles épistémologiques qui réfrènent la pensée et son expression, en verbalisant ces freins et ces obstacles, en les érigeant en sujet de discussion. Un dernier argument en faveur de ce processus accru de socialisation de la pensée est que linégalité des chances entre les enfants apparaît très tôt, dès la maternelle, où il est visible que certains enfants nont pas du tout lhabitude de la discussion. Indépendamment de la relative facilité ou difficulté individuelle de discuter, lenseignant saperçoit quil est des enfants qui ne sont pas fondamentalement surpris que lon veuille discuter avec eux, alors que dautres semblent ne pas comprendre du tout ce que lon attend deux lorsquils sont invités à parler, comportements renvoyant sans doute au contexte familial. Pour ces raisons, la parole, qui devrait être source dintégration et de socialisation, devient source de ségrégation et dexclusion. DIFFICULTÉS, CRITIQUES ET COMMENTAIRES Il est difficile de distinguer difficultés de lexercice et critiques de lexercice, pour des raisons qui apparaîtront au cours de lanalyse. Commençons par la remarque suivante. Après diverses interventions en maternelle, ponctuelles ou régulières, deux constats simposent. Premièrement, la majorité des enseignants rencontrés ne sintéressent pas tellement à ce genre de pratique, en tout cas pas suffisamment pour souhaiter en comprendre ou en observer au moins ponctuellement le fonctionnement. Ceci pour des raisons très diverses sur lesquelles nous ne spéculerons pas ici. Deuxièmement, la majorité des instituteurs ayant assisté à latelier ne souhaitent pas se risquer eux-mêmes à ce genre dexercice. Non pas quils ne considèrent pas utile, voire constructif ou nécessaire ce type de pratique, mais simplement parce quils ne se sentent pas à même de la mener, ce que plusieurs avouent très naturellement. Ayant plus de données sur ce deuxième cas de figure, nous nous risquerons à une analyse. Les premières objections des enseignants, les plus formelles, portent sur les qualifications spécifiques de lanimateur qui démontre lexercice, quils déclarent différentes des leurs : Nous ne sommes pas philosophes . Ils expliquent cette différence de capacité par un problème de formation : Nous navons pas été formés à cela . Ou par un décalage de compétence : Le philosophe est habitué à aller jusquau bout des choses, à creuser plus profondément . Je napprofondirai pas : cest le danger de notre métier . Cest votre seconde nature de répondre à des questions par des questions. Cette gymnastique vous est propre. Ce nest pas le cas pour tout le monde. Vous trouvez du sens partout, je ne sais pas si jy arriverai. Un deuxième type dargument porte sur la rupture, sur la contradiction entre le travail habituel de linstituteur et ce type dexercice, sur le changement dans le rapport entre enseignant et élève. Dhabitude je dois mettre ma casquette de gendarme et là je dois leur demander ce quils pensent de ceci ou de cela . Il me semble difficile de faire ce que vous faites, car ils nont pas le même comportement avec vous quavec moi. Vous insistez, et avec vous ils nosent pas se plaindre. Lenseignant doit construire une discipline, qui exige un travail quotidien. Or accepter que les élèves expriment librement ce quils pensent sur des sujets sensibles est perçu comme une atteinte, au moins potentielle, à cette discipline. Latelier exige un renversement que lenseignant croit parfois dangereux ou inutile, ou encore quil ne se sent pas prêt à effectuer. Un troisième type dargument, qui surprendra peut-être à la maternelle, est celui du temps, dans son rapport au programme scolaire. Nous avons déjà beaucoup dactivités à mener à bien. Ou encore, plus spécifiquement, les critiques portent sur la lenteur de lexercice proposé. Des fois ça navance pas, cest trop lent . Lenseignant nentrevoit pas toujours lexercice dans sa dimension de pratique ; il considère léchange sous langle de la connaissance formelle : savoir ou ne pas savoir, plutôt que comme activité de réflexion, avec ses bégaiements, ses ratures et ses manques. Un quatrième type dargument porte sur la difficulté que pose lexercice aux enfants. Certains enfants naiment pas cet exercice. Dès quon lannonce en classe, ils se mettent à pleurer. Signalons au passage que parfois les classes ont été scindées, sur la base dune participation volontaire, ce qui en général représente une division approximative de moitié. Et même parmi les volontaires, il se trouve toujours certains enfants qui refusent de participer à la discussion. De plus, lexercice est parfois laborieux, lorsquun groupe est à une occasion plus apathique, à une autre plus dissipée, lhumeur et la concentration restant très aléatoires, particulièrement en petite et moyenne section. La discussion navance pas. La tentation est alors pour lenseignant de recourir à la méthode courte, la voie directe où il explique ex-cathedra et donne lui-même les réponses. Que ce soit parce quil a limpression que les enfants connaissent la réponse et ne la disent pas, ou parce quil pense quil est impossible pour eux de répondre. Lembarras de lélève gêne quelque peu lenseignant, qui de temps à autre ne pourra pas sempêcher dintervenir : Cétait trop pénible. Jai voulu venir en aide à mon élève. Si cétait moi, je risquerais de donner la solution. Un soupçon pèse : celui du facteur traumatisant de lexercice. Ce même soupçon qui portera lenseignant à éviter par exemple les contes avec une certaine portée dramatique et existentielle, pour favoriser le gentillet , alors que les premiers portent plus naturellement à la réflexion que les seconds. Un cinquième type dobjection est celui de la vérité : que fait-on du critère du vrai et du faux ? Cette objection recoupe la première : celle du changement de casquette . Car lenseignant peut se sentir floué par le relativisme au moins apparent qui sinstalle dans de telles discussions : que faire de réponses fausses qui perdurent au travers de la discussion, par un effet de mimétisme ou de psittacisme, fréquent chez les petits ? Limagination débordante ou le désir de faire le pitre peut lemporter facilement sur la mémoire et le souci de véracité. Ainsi lors de la discussion à propos dun film ou dune histoire, lorsquun enfant raconte un passage ou importe un personnage qui na rien à voir avec le sujet traité, et que dautres, amusés, continuent sur la lancée. Mais cest précisément là que lanimateur doit jouer son rôle, et au travers de ses multiples questions inviter les élèves à distinguer limagination et le raisonnement, la mémoire et lenvie de samuser. Cest là que se trouve lenjeu de lexercice, et non pas dans lobtention dune bonne réponse. Or, la prise de conscience passe par larticulation de lerreur, une erreur quil sagit de ne pas craindre car elle est porteuse de sens. Lerreur est productive car elle manifeste les difficultés de lélève et montre son fonctionnement, ce qui permet à lenseignant dévaluer mieux la situation. Dautre part elle laisse une marge de manuvre à lautonomie de lélève, considération trop souvent oubliée, aux conséquences ultérieures dramatiques. Il nest quà observer comment bon nombre délèves de lycée ne se posent plus la question de leur rapport à la matière enseignée, ayant gommé la part de subjectivité dans lapprentissage. Sixième objection, reliée à la précédente : celle des principes à inculquer, le dilemme de la morale imposée. Que faire lorsquun jugement ou une idée qui nous paraît inadmissible emporte clairement le soutien de la majorité des élèves ? Problème dautant plus crucial que les premières années décole constituent justement le moment et le lieu où se posent les premières bases de léducation et de la vie en société. Que faire lorsquune opinion sur un sujet donné sinstalle, contraire aux principes que lenseignant essaie dinculquer ? Prenons comme exemple le cas dune discussion sur le fait de rapporter ou pas les mauvaises actions des autres. Après quelques avis contradictoires, les enfants semblent se rallier au moins temporairement à lidée quil ne faut pas rapporter. Commentaire de lenseignant Javais vraiment envie de bondir. Si vous naviez pas été là je laurais fait. Vous vous rendez compte des conséquences dans la cour de lécole, avec ce qui sy passe ! . Le problème est ici de savoir si la morale simpose ou si elle doit se fonder en raison, avec le côté aléatoire de celle-ci. Certes certains principes ou règlements peuvent être considérés non négociables. Mais il ne faut pas occulter le danger du double discours : le discours de la classe, destiné à faire plaisir aux autorités, superposé artificiellement à celui de lextérieur, plus sincère mais inavouable. Ce hiatus, tout à fait courant, pose de nombreux problèmes, tant sur le plan social quintellectuel. Solution de facilité qui privilégie limmédiat au détriment de léducation à long terme. Ne serait-ce que parce que le rapport à lautorité sinstalle comme un rapport factice et mensonger. Pourtant, ce type datelier nexclut pas la parole du maître. Dune part parce quil questionne, ce qui nest pas dénué dimportance. Dautre part, rien nempêche en un deuxième temps de revenir sur la discussion et de traiter en profondeur et en connaissance de cause les arguments invoqués par les élèves. COMPARAISON DES SECTIONS Lécole maternelle regroupe trois âges dont les fonctionnements diffèrent de manière importante. Il est clair quentre les trois sections nous ne sommes plus dans les mêmes cas de figure. Dans notre expérience en petite section, il sest avéré pratiquement impossible dinstaller des discussions avec une classe entière ou même en demi-classe. Les élèves ne se sentent pas directement concernés, nosent pas répondre, ou disent la première chose qui leur traverse la tête, ce que les voisins sempressent de reprendre en chur. Toutefois, un exercice plus poussé de discussion sera réalisable et trouvera son sens en petits groupes de trois ou quatre élèves, avec bien entendu les restrictions pratiques que cela pose. Une discussion relativement argumentée peut dès lors sinstaller, où les élèves sécoutent et se répondent. Néanmoins, étude que nous navons pas eu le temps de mener à bien, il est possible que seule une minorité puisse à cet âge mener demblée ce genre dactivité. Or cest sans doute sur cette disparité à la base quil sagirait de travailler. Cependant, si lon veut mener à bien des exercices en groupes plus nombreux, il en est un qui fonctionne à peu près. Il consiste à choisir au travers du groupe le sujet à débattre (un mot), le personnage préféré dun film ou dune histoire, etc. Les enfants font eux-mêmes des propositions, argumentent plus ou moins, et le tout se termine par un vote. La notion de carabistouille, mot qui amuse beaucoup les enfants, sest avérée intéressante. Elle qualifie une réponse dépourvue de sens, une incohérence, toute parole dont la légitimité est mise en question. La menace permanente de carabistouille invite lenfant à émettre un jugement sur ses propres propos et celui des autres, en allégeant toutefois la portée du jugement. En moyenne section, le problème du fonctionnement de groupe se pose déjà nettement moins, néanmoins le demi-groupe simpose (une douzaine délèves). Les règles de base fonctionnent assez bien : demander la parole en levant le doigt et attendre son tour, répondre aux questions de manière appropriée, émettre des hypothèses et des jugements, se souvenir de la parole des autres et y répondre, etc. Toutefois, certaines séquences restent totalement improductives car lhumeur ny est pas, par passivité ou par dissipation, situations où il semble très difficile de redresser la barre. Dautre part, une proportion encore conséquente délèves se refusent à parler ou ne tentent pas de répondre aux questions. Peut-être faudrait-il les prendre à part, séparés de ceux qui manient déjà assez bien lexercice. En grande section, il semble adéquat daffirmer que tout élève devrait pouvoir participer à la discussion, bien que la demi-classe semble encore simposer. Toutefois certains éléments se démarquent très nettement par la qualité de leurs interventions. Lidée du pourquoi ? et de largumentation, indispensable à lexercice, est globalement bien intégrée. Les élèves comprennent en gros leurs arguments mutuels et se rappellent à peu près de qui a dit quoi. Il est assez enthousiasmant dobserver le fonctionnement dun groupe denfants de cet âge qui pendant quarante-cinq minutes débattent dun sujet donné, sécoutent et se répondent tout en acceptant dadmettre que lautre a peut-être raison. Bien des adultes pourraient profiter dun tel spectacle. LES PARENTS Les parents expriment des réactions assez diverses face à un tel projet. Certains dentre eux napprécient pas tellement lidée car ils partent du principe que lenfant est un enfant, quil est donc trop petit pour être impliqué dans ce genre de pratique. Dautres sont carrément méfiants. Leur inquiétude est en partie liée à la crainte de ce que lenfant pourra dire, car on le fera parler sur des sujets personnels : que dira-t-il de ses parents ? Dautres, plutôt enthousiastes, sont très demandeurs de retours sur le comportement de leur enfant dans ces discussions. Dautant plus que certains voient dans cet exercice une possibilité dévaluation, ce dont ils se plaignent de manquer. Quant aux effets rapportés par eux, ils sont assez éclairants. Certains enfants ont parlé de latelier à la maison, dautres non. Mais quoi quil en soit, il semblerait que linstallation du questionnement systématique soit un acquis assez important. Plusieurs parents mentionnent laccentuation très nette de lutilisation du pourquoi ? dans le discours de lenfant, et le désir de discussion. Maintenant, chaque fois que nous allons au cinéma, jai le droit à des commentaires en sortant. À table, de temps à autre il lève son doigt et dit que cest à lui de parler. Jai dit à la maîtresse que depuis quil fait cet atelier il semble vouloir raisonner sur toutes sortes de choses. Disons quand même afin de tempérer lanalyse, que ce petit sondage a été effectué auprès des parents dont lenfant participait assez activement à latelier. Afin dêtre plus rigoureux, il aurait fallu effectuer une analyse plus conséquente, ce qui na guère été possible jusquici pour diverses raisons, mais serait souhaitable. TROP TÔT ET TROP TARD Au-delà de savoir si ce type exercice est utile ou pas, il est vrai que lon peut se demander si lenseignant est à même deffectuer le basculement en question dans sa propre classe. Cela pose un véritable problème, en maternelle comme en dautres classes. En général, traditionnellement, lorsque lenseignant utilise le questionnement comme outil de travail, il est clair pour les élèves que lon veut arriver à la bonne réponse , avec limplication que toute mauvaise réponse sera dune manière ou dune autre sanctionnée. Comment arriver soudain à installer une situation ouverte ? Est-ce souhaitable ? Peut-on passer naturellement dun rôle en plein à un rôle en creux ? Faudrait-il systématiquement faire appel à un intervenant extérieur ? Ce sont des questions sur lesquelles, au-delà de nos convictions propres, à ce point il nous paraît ardu de trancher. Dautre part peut-on toujours demander à des enfants deffectuer des choix, et surtout den rendre compte, en exigeant des raisons, des explications, un langage plus précis, en insistant lourdement sur certains mots utilisés, en entrant dans le détail de ses réponses, en analysant le sens et la structure de ce que chacun énonce ? Peut-on aussi demander à un enfant de cet âge de parler en attendant son tour, avec la frustration que cela implique, au risque de ne plus se rappeler ce quil avait à dire ? Ne risque-t-on pas au travers de ces exigences formelles dinhiber la parole de tous ceux qui ont déjà du mal à sexprimer ? Nest-ce pas un peu tôt pour obliger des enfants à élaborer la parole plutôt que dexprimer un discours plus intuitif ? Un travail sur la conscience et la rationalité nest-il pas prématuré en maternelle ? Il est vrai que dès cet âge de grandes disparités sont observables. Disparités encore plus saisissantes en maternelle que plus tard en Terminale par exemple, où une sélection partielle a déjà été effectuée. Car sil est des enfants pour qui discuter avec un adulte, réfléchir et exprimer ses propres idées sont des actes qui semblent aller de soi, il en est dautres pour qui un tel échange pose un véritable problème. Que ce soit pour des raisons dordre psychologique, telles que la timidité, ou pour des raisons plutôt intellectuelles, il semble parfois impossible dengager le dialogue. Certains enfants paraissent ne pas entrevoir du tout ce que lon attend deux lorsquon les interroge. Nest-ce pas déjà là quil sagit dintervenir ? Autant de questions que soulève lexercice que nous proposons. Toutefois, nignorons pas que le questionnement nest pas neutre : il est nécessairement source de conflits. Platon relate que Socrate, linsatiable questionneur, fut exécuté sous prétexte quil pervertissait la jeunesse et introduisait de nouveaux dieux. Cela est compréhensible, dans la mesure où toute société se fonde et sorganise sur une bonne part darbitraire, un arbitraire de refus de repenser lui-même : il a trop à perdre. Questionner, cest défier ; questionner, cest provoquer. Pourtant, les textes pédagogiques officiels, sans aborder le sujet de la philosophie à la maternelle ou au primaire, prônent les situations ouvertes où lélève doit être amené à sexprimer. (Notons toutefois que la Belgique ou le Brésil tendent à systématiser la philosophie à lécole primaire.) Mais quest-ce qui empêche souvent que ces directives soient mises en uvre ? Rien dautre sans doute que nos propres habitudes. La question est donc : quand, où et à quel âge faudrait-il commencer à oser penser par soi-même, à oser parler pour soi-même, à oser parler aux autres ? À quel âge est-il trop tard ? Là est lenjeu de notre affaire.
|
1 La première partie de cet article, publiée dans le numéro 7 de septembre 2000, décrit précisément des activités philosophiques avec les enfants. |