par Maria J.
Figueiroa-Rego
Coopèrativa «A Torre», Lisbonne
Le cur a des raisons que la raison ne connaît pas , Pascal Lorsque Lipman, vers la fin des années soixante, a constaté linconsistance logique de largumentation sous-jacente aux revendications des étudiants de lépoque, il a été frappé par lévidence du fait que les étudiants universitaires, malgré leur condition, ne savaient pas penser. Ses cours de logique à lUniversité de Columbia nétaient pas en mesure de réparer une situation qui durait depuis longtemps. Apprendre à penser nest pas la tâche de luniversité. Quand et comment pourrait-on le faire ? Dès le début de la vie scolaire, et si possible, avant lapprentissage de tout contenu. Il fallait donc créer un programme applicable dès les premières années décole qui a été appelé Philosophy for Children . Philosophy for Children sinscrit parmi les multiples programmes du domaine de la pensée critique, ce qui était tout à fait nouveau dans les matières déducation de lépoque. Lipman prend ses distances vis-à-vis de lorientation prédominante tout en la considérant trop liée à lutilisation du processus problème-solution. Plus que résoudre un problème donné, son programme créait le problème, soit en énonçant dune façon précise la question en cause, soit en produisant létonnement et linquiétude devant ce qui est tenu comme consolidé, établi une fois pour toutes, garanti. Dans ce sens, le programme vise à réveiller le non-conformisme et la recherche permanente du sens caché des choses. Mais la critique népuise pas les donnés théoriques de la philosophy for children . Il y a lautre côté de la médaille. À lanalyse soppose linnovation. La créativité nest pas nécessairement le contraire de la critique, mais en constitue plutôt le complément. La capacité doser et de trouver des alternatives, douvrir de nouveaux horizons et découvrir de nouvelles formes de lexpression représente une des caractéristiques de la pensée créative. Pensée créative et pensée critique nétant donc pas des divisions étanches, mais au contraire interactives. En 1994, Lipman est à Boston au MIT, défendant dans une conférence réalisée dans un congrès international le thème déjà développé quelques mois auparavant à lUniversité Catholique de Lisbonne : Caring as Thinking . Son point de départ est la constatation dune erreur dans les fondements théoriques de la critique. Celle-ci, aussi bien que la créativité, envisage les valeurs non comme sujet mais dune façon vivante. Caring est un terme difficilement traduisible, au moins par une seule parole. Il implique les notions de soin, attention, intérêt, préoccupation, etc. (1) |
1 G. Talbot propose comme traduction «pensée attentionnée». |
|
| Nous arrivons donc à la composition
tripartite du fondement du programme Lipman dans le cadre de ce quil entend par
higher order thinking , lexcellence de la pensée : critique,
créativité et caring , qui peut être résumé en un mot
sensibilité. On doit ainsi ajouter à la rationalité et à linnovation, la
raisonnabilité . Cest celle-ci qui empêche les deux autres éléments de
céder aux maléfices de lindifférence, lapathie et lécartement de
tout ce qui est important. Cette révolution a des implications, la revalorisation des
sentiments sur le plan de la connaissance, et la possibilité délever les actions
à la dignité de jugements. Lipman est bien accompagné dans cette vision tripartite, plusieurs philosophes partageant la même perspective, qui est dailleurs devenue traditionnelle. Selon ses propres mots les anciens Grecs parlaient déjà du Beau, du Bien et du Vrai. Aristote a introduit la distinction entre sciences pratiques, théoriques et productives. Kant considère trois critiques fondamentales : la raison pure, la raison pratique et la faculté de juger. On pourrait aussi bien citer Bloom et sa taxonomie, Buchler et ses trois dimensions du jugement : dire, faire et agir, etc. Pour une plus claire compréhension de ce que Lipman entend par Caring thinking il vaut la peine den établir les attributs : a) Normatif Lorsque que nous avons le souci de bien agir dans certaines circonstances, le comment a un rôle très important. Le comment est lié aux conditions de laction dans la mesure où il faut faire ce que la situation oblige. Comment concrétiser un idéal de comportement, voilà la question fondamentale ? Voyons un exemple concret. Les sessions de philosophie sont bâties sur un dialogue où se posent et se discutent certains problèmes. Pour que ce dialogue soit productif et profond, il faut obéir à des règles minimes préalables : demander la parole, attendre son tour pour intervenir, respecter les autres et ses points de vue, etc. Ces normes ne sont pas imposées mais senties comme nécessaires, tout en étant parfois le produit de négociations , dune discussion sur la meilleure formule à adopter. b) Valorisant Valoriser cest prendre parti, être concerné, se compromettre, sengager. Cest prendre position sur ce que nous croyons être vraiment important. Cette dimension valorisante combat lindifférence, parfois déguisée sous la forme de moralité. Valoriser cest une action, pas seulement une attitude théorique. Valoriser cest agir en défense de ce qui est apprécié. Daprès Lipman, valoriser ne se traduit pas par une évaluation pure et simple, car cela signifierait déjà un détachement et une instrumentalisation de notre appréciation. Il est évident que dans certains cas, il y aura des zones de superposition. Nous évaluons selon des critères que nous valorisons. Dans cette perspective on peut dire quil y a une démarche, de la valorisation à lévaluation. c) Actif Caring signifie la capacité dintervenir, de changer, de sengager. Sa meilleure forme dexpression sera laction quon veut mener. Mais le terme actif comprend deux éléments : se concerner avec (caring about ) et protéger, se soucier de (caring for). En tout cas, reprenons la même ligne de pensée : cette prétention de Lipman délire caring as thinking nous ramène à la dimension cognitive de laction. Jusquà quel point laction peut-elle être une forme de connaissance ? Cette connaissance peut ne pas être seulement un but à atteindre, une orientation ; elle a déjà un contenu vivant, nétant plus une finalité mais laction elle-même. d) Affectif Il sagit maintenant de réhabiliter la dimension cognitive des émotions. Dewey dit que préférer est en soi-même une action, car préférer constitue un processus culminant dans une discrimination. Ceci étant, nous pouvons conclure que sentir cest juger, cest être le sujet dun jugement de goût. Le sentiment lui-même prend ainsi une tonalité presque syllogistique. À partir dun certain phénomène ou de notre relation avec un certain phénomène, nous arrivons à la conclusion que ceci ou cela nous plaît, nous mettant donc en mesure détablir des préférences. Sentir cest être affecté par. Etre affecté signifie réagir en termes dappréciation. Utilisons encore un exemple pratique : le goût de la discussion est une garantie de succès de cette méthode. Cest le côté affectif appliqué à léchange didées qui nous pousse dans la recherche. En conclusion, bien que Lipman cite pas mal dauteurs qui laccompagnent dans cette position, cest quelquun qui nest pas cité qui peut-être le plus significatif, lorsquil affirme que le cur a des raisons que la raison ne connaît pas . Lipman est ainsi vraiment un pascalien. Bibliographie Lipman M., À lécole de la pensée, De Boeck, Bruxelles, 1995. Lipman M., Caring as Thinking in Enquiry, Critical Thinking across the Disciplines , Montclair State University, 1995, Vol.15, N° 1.
|