par Michel Tozzi
Maître de Conférences à Montpellier III (France)
La dissertation est la voie incontournable dapprentissage de la philosophie en terminale. Et si lon tentait dutiliser dautres genres pratiqués par les philosophes eux-mêmes, comme laphorisme, la lettre, le dialogue ? La place de lécrit est prédominante dans lenseignement philosophique : le texte est la trace par laquelle nous est transmise la grande tradition de la pensée ; la dissertation est lexercice par lequel lélève apprend à penser par lui-même; cest cet écrit qui constitue lépreuve dexamen et sera préparé dès le début de lannée. On connaît la thèse de la "raison graphique" (Goody) : cest lapparition de lécriture qui permet lémergence dune pensée rationnelle dans lhumanité. La structure de la langue grecque aurait elle-même favorisé une réflexion métaphysique sur lÊtre. Les exigences de cohésion et de cohérence propres aux processus rédactionnels sexpriment fortement dans les nécessités discursives du texte philosophique : souci paraphrastique de définition des mots, et distinctions sémantiques des notions par la conceptualisation, mise en relation étroite des concepts et emboîtement des questions dans la problématisation, enchaînement serré des phrases et des paragraphes dans la préoccupation logique de largumentation. Lécriture est ainsi indispensable pour la précision et la rigueur dune pensée travaillant sur et par une langue naturelle. Compte-tenu de cet intérêt de lécriture pour une pensée philosophique, la dissertation est-elle le mode privilégié dapprentissage du philosopher ? Cest la thèse institutionnelle scolaire : "La dissertation est la forme la plus personnelle et la plus élaborée du travail de lélève de philosophie" (circulaire fondatrice de 1925). Elle est "tâche de la raison, figure de lenseignement philosophique" (D. Dreyfus, Inspection Générale, 1995) ; la "seule forme dévaluation écrite cohérente avec un enseignement philosophique (Bulletin dadhésion de lAssociation des professeurs de philosophie, 1998). Doù lopposition déclarée vis-à-vis de la proposition dA. Renaut (Président du GTD philosophie du CNP) dintroduire, à côté de la dissertation, une confrontation de deux textes de philosophes sur une même question LES ATELIERS DÉCRITURE Cest cette thèse que nous interrogeons dans nos recherches. Dans le cadre dateliers décriture philosophique avec des adultes, nous avons expérimenté hors école des formes très différentes : aphorisme, essai, lettre, dialogue, journal, poème ; écriture de textes suivant un entretien dexplicitation, un tour de table, une discussion ; textes fictionnels ("Supposons une communauté où chacun dit toujours - ou jamais - la vérité !"), fable, conte, allégorie, mythe Reprise réflexive de jets métaphoriques, dexpériences personnelles, dexemples, de faits divers, de peintures, etc. À partir dentretiens avec les scripteurs et de lanalyse de leurs productions, nous avons pu valider une première hypothèse : il est possible de philosopher, et dapprendre à philosopher, en écrivant dautres textes que des dissertations. Il apparaît de plus quen écrivant autrement, on écrit aussi autre chose, le genre adopté induisant, par ses contraintes propres, des intuitions nouvelles, des idées originales, à travers un type différent de textualisation. Laphorisme donne ainsi à penser, appelant à un développement discursif, mais autrement quà partir dun exemple vécu. Certains textes sont demblée plus conceptuels, comme lessai, lécriture suivant un échange didées, dautres très dialogiques, comme la lettre ou le dialogue. Les textes fictionnels amènent à prolonger des analogies, expliciter des images, penser larticulation entre métaphore et concept. La réflexion sur le vécu induit une tonalité plus existentielle, une textualité phénoménologique. On constate dans les textes non explicitement conceptuels une hybridation entre littérarité et philosophicité. Une foule de questions se posent : "Quest ce quun texte philosophique et un texte qui ne lest pas ? Quelle est la distinction entre un texte littéraire et un texte philosophique ? À quelle condition un texte est ou devient philosophique ?" etc. Lenchaînement de certaines formes produit des "effets de pensée : la réaction intellectuelle nominative à laphorisme expansé du voisin devient une lettre philosophique ; le dialogisme saccroît par confrontation de textes écrits (échange de lettres), écriture après discussion entre pairs, ou par des contraintes internes au genre (ex : dialogue). Les consignes donnent des textes à dominante conceptualisante (définir une notion, produire des distinctions conceptuelles) ; problématisante (questionner la question, interroger ses présupposés et conséquences, chercher les enjeux, contester la formulation de la question) ; ou argumentative (dégager des réponses, identifier des thèses, produire des arguments de validation ou de déconstruction). Le principe de latelier, où on lit aux autres sa production, sur la base du volontariat, crée au cur du processus rédactionnel une exigence dauditoire rationnel et universel, et un enrichissement notionnel et problématique à lécoute dautrui réinvesti dans les écrits ultérieurs, dès quun même thème se poursuit sur plusieurs séances. Lintertextualité peut encore être accrue avec linjection dans la réflexion de textes dauteurs. LEXPÉRIMENTATION SCOLAIRE Doù lidée de proposer de tels exercices dans le cadre scolaire. Nous avons fait expérimenter en stage à des enseignants de philosophie français et de morale belges lenchaînement suivant : sur une question philosophique, choisie par le groupe, écrire un aphorisme, puis un autre inspiré daphorismes dautres participants ; expanser cet aphorisme puis échanger en binôme ce texte avec celui de son voisin ; écrire un texte de réaction sur laphorisme expansé de son interlocuteur, puis échanger une à deux fois des lettres sur le sujet ; faire une discussion plénière sur le sujet puis écrire un autre texte enrichissant et précisant sa pensée ; rédiger enfin, après la confrontation écrite et orale à laltérité, un dialogue. Et terminer par une dissertation. Les enseignants concernés proposèrent ensuite ces exercices à leurs élèves ; ils saccordèrent à les trouver philosophiquement formateurs, corroborant ainsi lhypothèse de départ. Mais une difficulté apparut lors du passage à la dissertation. Ces exercices la préparaient-ils vraiment ? Un dialogue consiste bien à faire confronter par un scripteur unique des locuteurs représentant des thèses distinctes. Mais ces interactions textuelles sont rapprochées, alors que la dissertation suppose de développer longuement un point de vue structuré dans chaque partie après une introduction problématisante. Doù la deuxième année, dans le groupe de Nancy animé par M.F. Chevrier, lidée de davantage finaliser les exercices en amont par les exigences internes de la dissertation :
Les expériences se poursuivent. Elles sorientent dans deux directions :
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