par
W. Omar Kohan
Professeur de Philosophie de lÉducation à lUniversité de Brasilia.
Pour les personnes intéressées par les données statistiques, il peut sembler significatif que le Brésil soit actuellement le pays qui compte le plus grand nombre d'enfants ou d'écoles dans le monde entier qui applique le programme de « philosophie pour enfants » du philosophe nord-américain Mathieu Lipman, qu'on appellera par la suite PPE. Les chiffres impressionnent : ce sont plus de deux cent mille enfants qui suivent des cours de philosophie et approximativement six cents écoles dans les divers États de cet immense pays. Ces chiffres sont encore plus significatifs si on pense que le Brésil a une tradition relativement faible pour ce qui est de l'enseignement de la philosophie en milieu scolaire. Malgré cela, les chiffres par eux-mêmes ne sont pas suffisants, ils demandent à être interprétés et discutés. Que signifient ces chiffres montrant l'expansion de la PPE au Brésil ? Quels types de pratiques se diffusent comme PPE ? Quelles réflexions et implications philosophiques, pédagogiques et politiques soutiennent une telle pratique ? Voilà quelques-unes des questions que nous essaierons de traiter dans ce travail.
UN PEU DHISTOIRE a / La philosophie dans l'éducation
secondaire brésilienne. Elle revient comme une option avec la nouvelle réforme de 1982, situation qui se maintient avec la dernière loi directive et base de l'éducation nationale n° 9394, définitivement votée en décembre 1996. En effet, d'après son article 36, paragraphe 1er, alinéa 3 : à la fin de l'enseignement secondaire, l'élève doit dominer, entre autres, les connaissances en philosophie et sociologie nécessaires à l'exercice de la citoyenneté ; mais on ne dit rien sur la forme des programmes nécessaires pour arriver à une telle fin. Ce qui a donné en pratique l'inclusion de la philosophie comme discipline obligatoire, mais à la charge des États et des municipalités. Récemment, on a approuvé à la Chambre des Députés un projet de loi modifiant la loi 9394-96 qui oblige les États à inclure la philosophie comme matière dans l'enseignement secondaire. Le projet dépend actuellement de l'approbation définitive par le Sénat. De sorte que la situation de la philosophie est actuellement indéfinie. D'une part, depuis son expulsion durant la dernière dictature militaire, elle est devenue une sorte d'imaginaire social qui lie son enseignement à des conditions démocratiques et à une citoyenneté critique et non autoritaire. D'autre part, sa situation concrète est précaire dans les divers États. Nombreux sont ceux qui ne l'incluent pas dans les matières au niveau secondaire, ou qui le font d'une manière ténue et faible, par exemple à raison dune heure par semaine à peine pour la dernière année. b / La philosophie dans l'éducation
de base.
LA PRATIQUE DE LA PHILOSOPHIE DANS LÉDUCATION DE BASE BRÉSILIENNE a / le modèle dominant. Une classe de philosophie à la Lipman telle quelle est proposée par le CBFC au Brésil a la structure suivante : les enfants et l'instituteur participent à la lecture d'un des chapitres du roman de Lipman qui est, ensuite, problématisé et débattu. Pendant le débat, le maître appliquera les plans de discussion et d'exercices philosophiques des manuels qui développeront chez les enfants les habilités cognitives adéquates à leur âge, en même temps qu'ils permettront d'approfondir la dimension philosophique du débat. Une activité motivante initiale et d'évaluation à la fin peut être complémentaire de ce projet. b / Une analyse critique de la PPE au
Brésil. Cependant, les questions polémiques les plus intéressantes liées à l'enseignement de la philosophie dans les écoles primaires brésiliennes ne se réduisent pas à des questions économico-institutionnelles, mais aussi à la conception propre de la philosophie donnée à ces méthodes et à ses applications politico-pédagogiques. Lipman a écrit des romans et des manuels philosophiques pour aider les maîtres sans formation philosophique à amener les enfants à philosopher. Ces romans, contes ou nouvelles sont une reconstruction dialoguée de l'histoire de la philosophie occidentale. Les personnages, qui sont des enfants du même âge que les lecteurs jouent un rôle de modèle des formes de conduites rationnelles. Les niveaux de discussion et les exercices philosophiques contenus dans ces manuels ont pour but de renforcer le raisonnement et le jugement des enfants en même temps qu'ils renforcent le dialogue avec l'histoire de la matière. Dans l'ensemble, le projet de Lipman est destiné à des enfants de 4 à 17 ans. Il s'agit de la proposition la plus systématique qui assure la conjonction entre les enfants et la philosophie au-delà de vues romantiques et idéalisées. Il a été le premier philosophe à travailler de manière pratique et méthodologique pour que la philosophie soit une partie de la réalité de l'éducation des enfants. Nonobstant, le programme de Lipman n'épuise pas les modes de concevoir une telle conjonction. Celle-ci a été probablement un des points les plus marquants de l'introduction de la PPE au Brésil. Les institutions locales appliquent son programme mais ne le problématisent pas suffisamment. Leur préoccupation principale est de le comprendre et de le défendre de ses détracteurs, de le divulguer, mais non de l'analyser de manière philosophique. Le programme a été mieux reçu parmi les éducateurs des écoles que parmi les philosophes de l'académie, et ceci est dû probablement à un certain préjugé anti-États-Unis présent dans le milieu universitaire local qui appelle maintenant à considérer sérieusement le projet. L'énorme pouvoir de séduction de la PPE, produit dune conception terriblement vitale de la philosophie, et alimenté par les effets positifs presque immédiats de sa pratique avec les enfants, donne au contexte éducationnel, dans une Amérique Latine en crise et résistant aux changements, un aspect de proposition innovante. Pour d'autres facteurs, Lipman a séduit ses disciples au Brésil au point d'occulter leurs capacités critiques. Ceux qui divulguent ce produit sont amoureux de la PPE et ne peuvent avoir une certaine distance toujours souhaitable en philosophie. Au lieu de débattre des propositions de Lipman pour amener les enfants à philosopher, ils prennent son programme comme une proposition définitive. Comme tout projet philosophique, le programme de Lipman doit être revu et débattu dans ses données de base et ses implications, car il ne s'agit pas simplement d'appliquer ses textes. D'une part, il existe des questions complexes liées à la relation littérature / philosophie qui méritent d'être problématisées. Comme toile de fond, l'idée que les romans philosophiques proposés par Lipman sont un prétexte au débat philosophique peut cacher une vision instrumentale et peu intéressante de la littérature et des relations entre lecture, expérience et subjectivité. Ces romans proposent des personnages qui poursuivent une recherche que les enfants feraient bien d'imiter. Cependant, les manières d'être, de penser et d'agir qui sont affirmées sont marquées d'une rationalité dans laquelle les questions du pouvoir et du désir ne semblent pas avoir grand poids. En même temps, ces romans sont liés à un contexte historico-culturel qui rend problématique n'importe quelle traduction et la prétention que les enfants s'identifient avec ses personnages. Leur utilisation leur donnera peut-être une valeur universelle dans un contexte particulier d'enfants urbanisés des États-Unis. En même temps, ces textes peuvent contribuer à consolider un état de fait qui ne paraît pas être là-bas indécent ni injuste. Au contraire, une donnée de base du programme complet formule que la démocratie, la constitution des États-Unis ne sont pas si mal ; et le problème serait plutôt qu'on ne les pratique pas suffisamment. D'autre part, il existe des questions méthodologiques et théoriques qu'il est nécessaire de revoir. La reconstruction de l'histoire de la philosophie qui provient des nouvelles et des manuels de Lipman est marquée par des choix et des lectures pragmatistes, interprétations, négations, mises en valeur et omissions. Est-ce que cette reconstruction coïncide avec nos objectifs philosophiques ? La méthodologie philosophique qui sous-tend les plans de discussion et les exercices est marquée par la philosophie analytique anglo-saxonne des années 70 et 80. Est-ce que cette méthodologie est appropriée à notre conception de la philosophie ? En même temps, même si ce n'est pas son intention, l'utilisation des manuels de Lipman souligne un rôle faciliteur neutre pour le maître qui finit par favoriser une adoption mécanique et technique ne contribuant pas à l'autonomie du professeur. Quant à la réflexion théorique de base, le programme de Lipman affirme un lien étroit et polémique entre la philosophie, l'éducation et la démocratie qu'il est nécessaire de problématiser particulièrement lorsqu'on l'utilise dans des contextes comme l'Amérique Latine. Enfin, il est nécessaire de penser de façon critique la manière dont Lipman répond à des questions posées par un enfant telles que : « Qu'est-ce que la philosophie ? Pour qui et pourquoi la PPE ?» Mettre en pratique son idée dans une perspective philosophique implique nécessairement de penser et de discuter ses propositions et ses implications. La PPE apparaît ainsi comme le point de départ et non d'arrivée d'un chemin qui amène la philosophie dans l'éducation des enfants.
UNE EXPÉRIENCE À BRASILIA En différents points du Brésil se développe une conscience chaque fois plus critique en relation avec la PPE en même temps que surgissent des propositions alternatives. L'une d'elles se déroule à l'Université de Brasilia à travers le projet « Philosophie à l'école ». Il s'agit d'un projet d'extension auquel participent des professeurs et des élèves des trois départements philosophie-théorie de base et psychologie scolaire. Le projet offre une formation permanente aux maîtres, accompagnée d'une pratique de la philosophie avec les enfants dans les écoles publiques fédérales. L'expérience concerne quelques cinquante maîtres et environ mille cinq cents enfants de sept écoles depuis le primaire jusqu'à l'enseignement secondaire. La philosophie apparaît comme une pratique interdisciplinaire qui recoupe le travail des maîtres en explorant la problématique de leur expérience pédagogique. Elle se situe dans un espace public qui lui est propice - université ou école - comme un défi aux critères de normalité de notre société. Ce projet n'applique pas le programme de Lipman ni aucun autre programme en particulier. Il ne propose ni techniques ni préceptes définis. Ses méthodes propres sont objet de recherche permanent auprès des maîtres et des enfants. On propose quelques données de travail dans toutes les classes de philosophie, on partage un texte, on le problématise et on en débat. Mais que constitue un texte pour un débat philosophique ? Que signifie lire ? Quel est le sens de la lecture dans une classe de philosophie ? Ce sont des questions qui traversent la pratique. On utilise des textes de philosophes en littérature brésilienne, des films, des paroles de chansons et d'autres formes textuelles qui sont propices à l'irruption de la philosophie. On essaie d'être sensible à des projets et aux intérêts de chaque école. Chaque semaine, on planifie les activités de philosophie avec les maîtres et les coordinateurs des écoles. On développe chez les maîtres et les enfants une attitude active face à la philosophie, à une pratique qui ne se transmet pas mais s'exerce. Ce projet s'intègre dans un projet politico-pédagogique scolaire qui travaille pour une éducation de la citoyenneté autonome, libre et solidaire. Il ne s'agit pas d'une proposition neutre. Dans une société comme les nôtres où règnent l'exclusion et l'injustice, la neutralité est une bonne alliée de cet état de fait. Par contre, si on propose une philosophie engagée dans la transformation de cet état, il ne s'agit pas d'une classique attitude jacobine ou supposée révolutionnaire, ni de transmettre un contenu idéologique aux enfants, mais de développer une forme de pensée qui questionne l'ordre établi et montre son caractère arbitraire instable et provisoire. Dans la mesure où se promener dans la philosophie oblige à penser comment penser sa pratique, cela finit toujours par être transformateur. Ce projet « Philosophie à l'école » propose plus de questions que de réponses. Quelques-unes de ces questions sont : pourquoi et dans quel but la philosophie ? Quels concepts d'enfants et de philosophie propose-t-on dans ce projet ? De quelle manière notre pratique récupère-t-elle l'histoire de la philosophie ? La distinction entre contenu et pratique philosophique est-elle correcte ? Quelles sont les logiques de l'enseignement de la philosophie ? Quelle formation convient à un professeur qui pratique la PPE ? Quelle relation y a-t-il entre la philosophie et les autres matières ? Peuvent-elles être développées à travers ce projet ? Quelles matières peuvent être utilisées dans une classe de philosophie avec les enfants et quels critères peuvent orienter la création et la sélection de telles matières ? Comment évaluer notre travail ? Comment pouvons-nous mesurer le niveau philosophique d'une classe ? Comment intervient la philosophie dans la construction d'une subjectivité ? Comment la pratique de la philosophie nous informe-t-elle sur la manière dont les maîtres et les enfants répondent à la question : « qui sommes-nous ?» ? Quel type de citoyenneté se développe par la pratique de la philosophie ? Dans ce projet, la philosophie est conçue comme une expérience de pensée transformatrice comme l'indique son étymologie. Toute expérience est un parcours qui traverse la vie de ceux qui la soutiennent. Une expérience collective de pensée est à l'opposé d'une expérience, un vécu unique, fini, intranscriptible, et qui ne peut se répéter. Deux groupes devant un même événement auront des expériences distinctes. Un même groupe ne peut répéter la même expérience en deux moments. Dans ce projet, les principes qui donnent forme à une expérience de pensée philosophique sont les suivants. La question comme manière d'ouvrir et de problématiser les idées, savoirs et valeurs. Le débat participatif comme manière de construire collectivement les savoirs. La critique radicale comme manière de comprendre et d'évaluer les présupposés et leurs applications. Le dialogue avec et contre une histoire de questions et de pensées philosophiques. La création qui permet l'irruption de nouveaux concepts, la résistance comme pratique de réflexion autonome et libre. Alors, on peut comprendre cette proposition comme une tentative pour promouvoir des vécus intersubjectifs uniques, une pensée qui questionne, débat, critique, dialogue, crée et résiste parmi les enfants et les professeurs. Expérience de pensée qui contribue à penser et modifier ce que nous sommes. Comme le suggère Louisa, institutrice sans formation philosophique traditionnelle, s'occupant d'enfants de neuf et dix ans dans une école au nord du Brésil : « ce projet nous amène à réfléchir et repenser notre vie, nos idées, nos concepts, nos certitudes et nos erreurs. Cela provoque des doutes, des questionnements sur nous-mêmes, nos aptitudes devant la vie, notre pratique dans une salle de classe, notre façon de voir l'éducation comme un tout. Une impossibilité de continuer à être qui on était ». Peut-être est-ce une jolie caractérisation des effets de la pratique de la philosophie, une manière de nommer l'expression de la subjectivité. Mais pourquoi attendre les dernières années de la scolarité ? Pourquoi ne pas commencer dès la base ? Traduction de lespagnol par Aimé Rico.
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