LA PHILOSOPHIE POUR ENFANTS

par W. Omar Kohan
Professeur de Philosophie de l’Éducation à l’Université de Brasilia.


Pour les personnes intéressées par les données statistiques, il peut sembler significatif que le Brésil soit actuellement le pays qui compte le plus grand nombre d'enfants ou d'écoles dans le monde entier qui applique le programme de « philosophie pour enfants » du philosophe nord-américain Mathieu Lipman, qu'on appellera par la suite PPE. Les chiffres impressionnent : ce sont plus de deux cent mille enfants qui suivent des cours de philosophie et approximativement six cents écoles dans les divers États de cet immense pays. Ces chiffres sont encore plus significatifs si on pense que le Brésil a une tradition relativement faible pour ce qui est de l'enseignement de la philosophie en milieu scolaire. Malgré cela, les chiffres par eux-mêmes ne sont pas suffisants, ils demandent à être interprétés et discutés. Que signifient ces chiffres montrant l'expansion de la PPE au Brésil ? Quels types de pratiques se diffusent comme PPE ? Quelles réflexions et implications philosophiques, pédagogiques et politiques soutiennent une telle pratique ? Voilà quelques-unes des questions que nous essaierons de traiter dans ce travail.

 

UN PEU D’HISTOIRE

a / La philosophie dans l'éducation secondaire brésilienne.
Au Brésil, la philosophie fait partie des programmes depuis la création de la première école d'enseignement secondaire de la compagnie de Jésus à Salvador de Bahia en 1553. Cependant, pendant presque trois siècles, jusqu'à la moitié du dix-neuvième, la philosophie a un caractère nettement doctrinal, marquée par l'idéologie des jésuites. Ce qui prédomine alors, c'est la Ratio Studiorum des contenus thomistes, une philosophie lettrée humaniste et surtout catholique. Avec l'avènement de la République et une forte influence positiviste, vers la fin du dix-huitième siècle, pour la première fois depuis son instauration, la philosophie est retirée des programmes puisque pour le positivisme, la science - non la philosophie - constitue la base solide de l'éducation. À partir de ce moment, la philosophie est prise dans une série de mouvements politico-pédagogiques qui alternativement l'incluent ou l'excluent des programmes. Elle revient en 1901 comme discipline logique dans la dernière année du secondaire, pour être retirée en 1911. Elle revient à nouveau comme matière d'option en 1915, puis obligatoire en 1925, avec un caractère nettement encyclopédiste. Les réformes éducatives de 1932 et 1942 maintiennent la philosophie comme logique et histoire de la philosophie. Avec l'instauration de la dictature militaire, elle est à nouveau exclue officiellement des programmes de l'enseignement secondaire à travers la loi 5692 de 1971, et elle est remplacée par la matière « Formation morale et civique » en vue de garantir la transmission de la sécurité nationale et d'atténuer l'impact contre-révolutionnaire critique et communiste de l'enseignement de la philosophie.

Elle revient comme une option avec la nouvelle réforme de 1982, situation qui se maintient avec la dernière loi directive et base de l'éducation nationale n° 9394, définitivement votée en décembre 1996. En effet, d'après son article 36, paragraphe 1er, alinéa 3 : à la fin de l'enseignement secondaire, l'élève doit dominer, entre autres, les connaissances en philosophie et sociologie nécessaires à l'exercice de la citoyenneté ; mais on ne dit rien sur la forme des programmes nécessaires pour arriver à une telle fin. Ce qui a donné en pratique l'inclusion de la philosophie comme discipline obligatoire, mais à la charge des États et des municipalités. Récemment, on a approuvé à la Chambre des Députés un projet de loi modifiant la loi 9394-96 qui oblige les États à inclure la philosophie comme matière dans l'enseignement secondaire. Le projet dépend actuellement de l'approbation définitive par le Sénat. De sorte que la situation de la philosophie est actuellement indéfinie. D'une part, depuis son expulsion durant la dernière dictature militaire, elle est devenue une sorte d'imaginaire social qui lie son enseignement à des conditions démocratiques et à une citoyenneté critique et non autoritaire. D'autre part, sa situation concrète est précaire dans les divers États. Nombreux sont ceux qui ne l'incluent pas dans les matières au niveau secondaire, ou qui le font d'une manière ténue et faible, par exemple à raison d’une heure par semaine à peine pour la dernière année.

b / La philosophie dans l'éducation de base.
L'histoire de la philosophie dans l'éducation de base brésilienne (primaire ou de 1er cycle) est beaucoup plus récente et suit d'autres chemins institutionnels. Il ne s'agit pas, comme dans le cas de l'enseignement secondaire, d'une adoption officielle dans les programmes nationaux, mais d'une initiative extra-officielle qui est née de l'intérêt de personnes liées à la philosophie et l'éducation. En effet, après avoir suivi un cours de Master en philosophie pour enfants avec M. Lipman à la fin de 1984, Catherine Young Silva, née aux États-Unis et résidente au Brésil, se propose de divulguer cette idée dans le pays. Durant ces années, elle effectue plusieurs voyages au Brésil pendant lesquels elle donne des conférences et des cours dans diverses universités brésiliennes. En 1985, un premier groupe de professeurs qu’elle dirige fonde à Sao Paulo le Centre Brésilien de Philosophie pour Enfants (CBFC), institution civile sans but lucratif qui représente l’IAPC (Institute for the Advancement of Philosophy for Children de M. Lipman) au Brésil. Il traduit et publie les romans et manuels de Lipman et forme des professeurs, supervise leur travail pour l'implantation du programme dans les écoles. Actuellement, le CBFC a des représentants régionaux dans les divers États brésiliens et touche environ cinq cent cinquante écoles. Le processus de croissance et d'expansion du CBFC a eu quelques ruptures propres à un processus qui imposait une logique institutionnelle particulière et un programme philosophico-éducationnel. La plus significative de ces ruptures est la scission du Centre de Philosophie de l’Éducation pour la pensée de Sainte Catherine. Cette institution touche un nombre considérable d'écoles et développe actuellement un travail indépendant du CBFC au niveau national avec un programme particulier de contes et de manuels semblable dans sa structure à celui de Lipman. Quelques universités ont donné aussi des cours de maîtrise et de doctorat, et dans certaines d'entre elles, on suit des programmes spéciaux.

 

LA PRATIQUE DE LA PHILOSOPHIE DANS L’ÉDUCATION DE BASE BRÉSILIENNE

a / le modèle dominant.
Au Brésil, on applique quatre des programmes de Lipman : Kio et Augustine, Pixie, Harry, Lisa, plus le programme Rebecca, de R. Reed. De cette manière, il s'étend à toute l'éducation basique depuis le pré-scolaire jusqu'à la huitième année. En même temps, sont publiées en Portugais les principales œuvres théoriques de Lipman. Le CBFC édite le bulletin Folha-Phi tous les trois mois, ainsi que les Cahiers d'essais théoriques de façon irrégulière. Il organise des réunions entre les moniteurs qui forment et supervisent les professeurs et une rencontre nationale annuelle de l'éducation par la pensée qui offre en même temps des cours de formation supérieure et une aide pour chacun de ces programmes. Comme les personnes chargées de mener la philosophie avec les enfants sont des instituteurs sans aucune formation philosophique, il s'agit de leur donner par ces cours des éléments pour comprendre de manière adéquate le programme de Lipman en même temps que les outils nécessaires pour cette pratique. Les cours de formation proposent de développer ce que Lipman appelle une « communauté de recherche philosophique », dispositif pédagogique qui tend à promouvoir une pratique de la philosophie affirmant des valeurs, comme le dialogue basé sur les bonnes raisons, la sensiblité devant les intérêts des enfants, l'argumentation basée sur la logique de la pensée, le soin pour la croissance de l'autre et la tolérance face à la diversité des positions. Une fois terminés les cours de formation, le CBFC supervise le travail des instituteurs dans les écoles via un moniteur formé en philosophie et pas seulement en PPE.

Une classe de philosophie à la Lipman telle qu’elle est proposée par le CBFC au Brésil a la structure suivante : les enfants et l'instituteur participent à la lecture d'un des chapitres du roman de Lipman qui est, ensuite, problématisé et débattu. Pendant le débat, le maître appliquera les plans de discussion et d'exercices philosophiques des manuels qui développeront chez les enfants les habilités cognitives adéquates à leur âge, en même temps qu'ils permettront d'approfondir la dimension philosophique du débat. Une activité motivante initiale et d'évaluation à la fin peut être complémentaire de ce projet.

b / Une analyse critique de la PPE au Brésil.
Après quinze ans d'histoire, la réalité de la pratique de la philosophie avec des enfants au Brésil présente des éléments divers. D'une part, il s'agit d'une forme pratique et potentiellement transformatrice d'un système d'éducation qui a une énorme dette sociale. De fait, et par beaucoup d'aspects, il a contribué à enrichir la pratique pédagogique de milliers d'enfants et de maîtres dans le pays. De nombreuses expériences significatives ont eu lieu à partir de la pratique de la philosophie pour enfants au Brésil. Parmi elles, l'organisation de congrès de philosophie pour enfants insistant sur la question de la citoyenneté. Cependant, il nous paraît important d'avoir toujours une réflexion critique sur notre pratique. Dans ce but, nous pointerons certains éléments confus du projet. La dynamique institutionnelle a marqué l'expansion du mouvement au Brésil avec une logique d'entreprise qui a fortement conditionné le travail philosophique par une logique pédagogique. En peu de mots, avoir de la PPE dans une école revient cher. Les romans, contes et manuels ne passent pas par les librairies et doivent être achetés au CBFC ainsi que la formation exclusive. Ceci a amené, d'une part, un programme élitiste dans les écoles qui l'appliquent. Dans le pays, 70 % sont des écoles privées de niveau socio-économique élevé et parmi elles, un nombre important d'écoles religieuses. Environ 90 % des participants des deux dernières rencontres nationales d'éducation pour la pensée appartiennent à des écoles privées. D'autre part, cette logique a contribué à ce que la PPE se conçoive comme un produit qui élève le projet pédagogique d'une école. Dans certaines villes la philosophie est devenue une mode. Certaines écoles non seulement attirent leurs clients avec de l'anglais et de l'informatique, mais aussi avec de la philosophie. Ces effets non désirés dans la diffusion de la philosophie dans l'éducation de base proviennent, du moins en partie, du fait qu'il n'existe pas de la part du CBFC une politique coordonnée avec l'éducation publique. Dans une bonne mesure, c'est le marché qui détermine l'expansion de la PPE. Des écoles publiques qui adoptent le projet le font surtout grâce à un effort individuel de personnes liées au CBFC ou en partenariat avec des entreprises privées, comme une école dans la zone ouest de Sao Paulo. Malgré cela, il n'y a pas eu de suite dans les quarante écoles publiques où le programme du CBFC a commencé.

Cependant, les questions polémiques les plus intéressantes liées à l'enseignement de la philosophie dans les écoles primaires brésiliennes ne se réduisent pas à des questions économico-institutionnelles, mais aussi à la conception propre de la philosophie donnée à ces méthodes et à ses applications politico-pédagogiques. Lipman a écrit des romans et des manuels philosophiques pour aider les maîtres sans formation philosophique à amener les enfants à philosopher. Ces romans, contes ou nouvelles sont une reconstruction dialoguée de l'histoire de la philosophie occidentale. Les personnages, qui sont des enfants du même âge que les lecteurs jouent un rôle de modèle des formes de conduites rationnelles. Les niveaux de discussion et les exercices philosophiques contenus dans ces manuels ont pour but de renforcer le raisonnement et le jugement des enfants en même temps qu'ils renforcent le dialogue avec l'histoire de la matière. Dans l'ensemble, le projet de Lipman est destiné à des enfants de 4 à 17 ans. Il s'agit de la proposition la plus systématique qui assure la conjonction entre les enfants et la philosophie au-delà de vues romantiques et idéalisées. Il a été le premier philosophe à travailler de manière pratique et méthodologique pour que la philosophie soit une partie de la réalité de l'éducation des enfants.

Nonobstant, le programme de Lipman n'épuise pas les modes de concevoir une telle conjonction. Celle-ci a été probablement un des points les plus marquants de l'introduction de la PPE au Brésil. Les institutions locales appliquent son programme mais ne le problématisent pas suffisamment. Leur préoccupation principale est de le comprendre et de le défendre de ses détracteurs, de le divulguer, mais non de l'analyser de manière philosophique. Le programme a été mieux reçu parmi les éducateurs des écoles que parmi les philosophes de l'académie, et ceci est dû probablement à un certain préjugé anti-États-Unis présent dans le milieu universitaire local qui appelle maintenant à considérer sérieusement le projet. L'énorme pouvoir de séduction de la PPE, produit d’une conception terriblement vitale de la philosophie, et alimenté par les effets positifs presque immédiats de sa pratique avec les enfants, donne au contexte éducationnel, dans une Amérique Latine en crise et résistant aux changements, un aspect de proposition innovante. Pour d'autres facteurs, Lipman a séduit ses disciples au Brésil au point d'occulter leurs capacités critiques. Ceux qui divulguent ce produit sont amoureux de la PPE et ne peuvent avoir une certaine distance toujours souhaitable en philosophie. Au lieu de débattre des propositions de Lipman pour amener les enfants à philosopher, ils prennent son programme comme une proposition définitive.

Comme tout projet philosophique, le programme de Lipman doit être revu et débattu dans ses données de base et ses implications, car il ne s'agit pas simplement d'appliquer ses textes. D'une part, il existe des questions complexes liées à la relation littérature / philosophie qui méritent d'être problématisées. Comme toile de fond, l'idée que les romans philosophiques proposés par Lipman sont un prétexte au débat philosophique peut cacher une vision instrumentale et peu intéressante de la littérature et des relations entre lecture, expérience et subjectivité. Ces romans proposent des personnages qui poursuivent une recherche que les enfants feraient bien d'imiter. Cependant, les manières d'être, de penser et d'agir qui sont affirmées sont marquées d'une rationalité dans laquelle les questions du pouvoir et du désir ne semblent pas avoir grand poids. En même temps, ces romans sont liés à un contexte historico-culturel qui rend problématique n'importe quelle traduction et la prétention que les enfants s'identifient avec ses personnages. Leur utilisation leur donnera peut-être une valeur universelle dans un contexte particulier d'enfants urbanisés des États-Unis. En même temps, ces textes peuvent contribuer à consolider un état de fait qui ne paraît pas être là-bas indécent ni injuste. Au contraire, une donnée de base du programme complet formule que la démocratie, la constitution des États-Unis ne sont pas si mal ; et le problème serait plutôt qu'on ne les pratique pas suffisamment.

D'autre part, il existe des questions méthodologiques et théoriques qu'il est nécessaire de revoir. La reconstruction de l'histoire de la philosophie qui provient des nouvelles et des manuels de Lipman est marquée par des choix et des lectures pragmatistes, interprétations, négations, mises en valeur et omissions. Est-ce que cette reconstruction coïncide avec nos objectifs philosophiques ? La méthodologie philosophique qui sous-tend les plans de discussion et les exercices est marquée par la philosophie analytique anglo-saxonne des années 70 et 80. Est-ce que cette méthodologie est appropriée à notre conception de la philosophie ? En même temps, même si ce n'est pas son intention, l'utilisation des manuels de Lipman souligne un rôle faciliteur neutre pour le maître qui finit par favoriser une adoption mécanique et technique ne contribuant pas à l'autonomie du professeur. Quant à la réflexion théorique de base, le programme de Lipman affirme un lien étroit et polémique entre la philosophie, l'éducation et la démocratie qu'il est nécessaire de problématiser particulièrement lorsqu'on l'utilise dans des contextes comme l'Amérique Latine. Enfin, il est nécessaire de penser de façon critique la manière dont Lipman répond à des questions posées par un enfant telles que : « Qu'est-ce que la philosophie ? Pour qui et pourquoi la PPE ?» Mettre en pratique son idée dans une perspective philosophique implique nécessairement de penser et de discuter ses propositions et ses implications. La PPE apparaît ainsi comme le point de départ et non d'arrivée d'un chemin qui amène la philosophie dans l'éducation des enfants.

 

UNE EXPÉRIENCE À BRASILIA

En différents points du Brésil se développe une conscience chaque fois plus critique en relation avec la PPE en même temps que surgissent des propositions alternatives. L'une d'elles se déroule à l'Université de Brasilia à travers le projet « Philosophie à l'école ». Il s'agit d'un projet d'extension auquel participent des professeurs et des élèves des trois départements philosophie-théorie de base et psychologie scolaire. Le projet offre une formation permanente aux maîtres, accompagnée d'une pratique de la philosophie avec les enfants dans les écoles publiques fédérales. L'expérience concerne quelques cinquante maîtres et environ mille cinq cents enfants de sept écoles depuis le primaire jusqu'à l'enseignement secondaire. La philosophie apparaît comme une pratique interdisciplinaire qui recoupe le travail des maîtres en explorant la problématique de leur expérience pédagogique. Elle se situe dans un espace public qui lui est propice - université ou école - comme un défi aux critères de normalité de notre société. Ce projet n'applique pas le programme de Lipman ni aucun autre programme en particulier. Il ne propose ni techniques ni préceptes définis. Ses méthodes propres sont objet de recherche permanent auprès des maîtres et des enfants. On propose quelques données de travail dans toutes les classes de philosophie, on partage un texte, on le problématise et on en débat. Mais que constitue un texte pour un débat philosophique ? Que signifie lire ? Quel est le sens de la lecture dans une classe de philosophie ? Ce sont des questions qui traversent la pratique. On utilise des textes de philosophes en littérature brésilienne, des films, des paroles de chansons et d'autres formes textuelles qui sont propices à l'irruption de la philosophie. On essaie d'être sensible à des projets et aux intérêts de chaque école. Chaque semaine, on planifie les activités de philosophie avec les maîtres et les coordinateurs des écoles. On développe chez les maîtres et les enfants une attitude active face à la philosophie, à une pratique qui ne se transmet pas mais s'exerce.

Ce projet s'intègre dans un projet politico-pédagogique scolaire qui travaille pour une éducation de la citoyenneté autonome, libre et solidaire. Il ne s'agit pas d'une proposition neutre. Dans une société comme les nôtres où règnent l'exclusion et l'injustice, la neutralité est une bonne alliée de cet état de fait. Par contre, si on propose une philosophie engagée dans la transformation de cet état, il ne s'agit pas d'une classique attitude jacobine ou supposée révolutionnaire, ni de transmettre un contenu idéologique aux enfants, mais de développer une forme de pensée qui questionne l'ordre établi et montre son caractère arbitraire instable et provisoire. Dans la mesure où se promener dans la philosophie oblige à penser comment penser sa pratique, cela finit toujours par être transformateur. Ce projet « Philosophie à l'école » propose plus de questions que de réponses. Quelques-unes de ces questions sont : pourquoi et dans quel but la philosophie ? Quels concepts d'enfants et de philosophie propose-t-on dans ce projet ? De quelle manière notre pratique récupère-t-elle l'histoire de la philosophie ? La distinction entre contenu et pratique philosophique est-elle correcte ? Quelles sont les logiques de l'enseignement de la philosophie ? Quelle formation convient à un professeur qui pratique la PPE ? Quelle relation y a-t-il entre la philosophie et les autres matières ? Peuvent-elles être développées à travers ce projet ? Quelles matières peuvent être utilisées dans une classe de philosophie avec les enfants et quels critères peuvent orienter la création et la sélection de telles matières ? Comment évaluer notre travail ? Comment pouvons-nous mesurer le niveau philosophique d'une classe ? Comment intervient la philosophie dans la construction d'une subjectivité ? Comment la pratique de la philosophie nous informe-t-elle sur la manière dont les maîtres et les enfants répondent à la question : « qui sommes-nous ?» ? Quel type de citoyenneté se développe par la pratique de la philosophie ?

Dans ce projet, la philosophie est conçue comme une expérience de pensée transformatrice comme l'indique son étymologie. Toute expérience est un parcours qui traverse la vie de ceux qui la soutiennent. Une expérience collective de pensée est à l'opposé d'une expérience, un vécu unique, fini, intranscriptible, et qui ne peut se répéter. Deux groupes devant un même événement auront des expériences distinctes. Un même groupe ne peut répéter la même expérience en deux moments. Dans ce projet, les principes qui donnent forme à une expérience de pensée philosophique sont les suivants. La question comme manière d'ouvrir et de problématiser les idées, savoirs et valeurs. Le débat participatif comme manière de construire collectivement les savoirs. La critique radicale comme manière de comprendre et d'évaluer les présupposés et leurs applications. Le dialogue avec et contre une histoire de questions et de pensées philosophiques. La création qui permet l'irruption de nouveaux concepts, la résistance comme pratique de réflexion autonome et libre. Alors, on peut comprendre cette proposition comme une tentative pour promouvoir des vécus intersubjectifs uniques, une pensée qui questionne, débat, critique, dialogue, crée et résiste parmi les enfants et les professeurs. Expérience de pensée qui contribue à penser et modifier ce que nous sommes. Comme le suggère Louisa, institutrice sans formation philosophique traditionnelle, s'occupant d'enfants de neuf et dix ans dans une école au nord du Brésil : « ce projet nous amène à réfléchir et repenser notre vie, nos idées, nos concepts, nos certitudes et nos erreurs. Cela provoque des doutes, des questionnements sur nous-mêmes, nos aptitudes devant la vie, notre pratique dans une salle de classe, notre façon de voir l'éducation comme un tout. Une impossibilité de continuer à être qui on était ». Peut-être est-ce une jolie caractérisation des effets de la pratique de la philosophie, une manière de nommer l'expression de la subjectivité. Mais pourquoi attendre les dernières années de la scolarité ? Pourquoi ne pas commencer dès la base ?

Traduction de l’espagnol par Aimé Rico.