Une critique courageuse des pratiques actuelles, débouchant sur des orientations
didactiques nouvelles, dans un contexte africain.La dérive manifeste : une pédagogie centrée sur
lenseignant
Une pédagogie centrée sur
lenseignant ! Telle est la dérive manifeste qui se dégage de lexamen des
pratiques de classe courantes observées en Philosophie dans les lycées techniques, et de
la prise en compte des données ou paramètres étroitement liés à cet ordre
denseignement quest le Technique au Cameroun. Plusieurs faits saillants y
conduisent.
Les cours ou les enseignements
dispensés
À examiner les cours ou les
enseignements de philosophie dispensés à lélève technicien, il apparaît
clairement que ceux-ci concernent ou intéressent peu ou prou le technicien quant aux
finalités de cet enseignement, quant aux contenus et quant à la démarche pédagogique.
1) Finalités
« Comprendre les exigences du monde industriel » et acquérir le sens des valeurs
morales nécessaires à toute vie en société en promouvant une « réflexion sur les
problèmes politiques, moraux et sociaux posés par lactivité de production dans
les sociétés contemporaines et particulièrement dans les pays en voie de développement
», voilà, grosso modo, quelques-unes des finalités assignées à
lenseignement de la philosophie en classes terminales techniques. Il sagit, en
dernière analyse, de respecter la vocation propre à chaque série, cest-à-dire de
construire chez lélève relevant de lenseignement technique une «
personnalité » et une « culture » propres. Ces buts visés sont-ils réellement
poursuivis pour être atteints dans la quotidienneté de lagir de la part de
lenseignant de philosophie ? Sont-ils en réalité traduits par des faits concrets
dans une action didactique ?
La réponse est négative. Car les
pratiques courantes, cest-à-dire les plus répandues sur le terrain, ne sont
conformes ni à la lettre ni à lesprit des principes et des objectifs généraux
orientant lenseignement de la philosophie dans lenseignement technique
camerounais. Derechef, le comportement de lenseignant en séries G et F tend
généralement à sidentifier à celui affiché en séries A, B, C, D, E. En tous
cas, il finit par le devenir. Il y a là une dérive pédagogique manifeste quil est
urgent de dénoncer.
2) Contenus
Finalités et objectifs pédagogiques étant étroitement liés, les contenus, leçons et
enseignements sont à leur image : des reflets. On comprend donc que dans le présent
cadre, lenseignant veuille former de véritables « spécialistes » de la
philosophie. Ce qui est contraire à lesprit et à la lettre du texte des
programmes. Ce qui cadre très mal avec le crédit horaire alloué à la discipline. Ce
qui est contraire à la vocation propre à ces séries (G et F). Les cours ou leçons sont
ici en effet de longues et vaines littératures cadrant très mal avec le temps imparti
(leçon dune heure), et les impératifs du programme quil faut couvrir
nécessairement (progression journalière, hebdomadaire, séquentielle
).
3) Démarche pédagogique
Dans le présent contexte, lenseignant, en cherchant consciemment ou inconsciemment
à former des « professionnels », se trouve dans lobligation dopérer ici un
dédoublement quil est aisé de comprendre. En effet, il se substitue à
lélève. Conséquence : lenseignant fait cours à lui-même et pour lui-même
et non pour autrui (lélève). Il devient de facto le centre dintérêt, le
centre de laction pédagogique - tout part de lui et converge vers lui. Voilà
pourquoi il est fondé de parler dans sa manière de « magistralisme », cette tendance
à professer des enseignants ex-cathedra. Au lieu que tout parte de
lélève selon les règles de lart, cest de lenseignant que tout
part ici. Lenseigné, en ce qui le concerne, devient comme une espèce de
réceptacle, une caisse de résonance puisquil est dans la passivité totale. Et
cest en cela quil y a dans cette démarche une dérive pédagogique quil
sagit dexaminer.
Examen des pratiques de classe actuelles
De lexamen des pratiques de classe
observées il ressort cinq constats.
1) labsence dobjectifs pédagogiques.
En effet, les objectifs pédagogiques devant toujours être la traduction dans les faits
des finalités assignées à un enseignement propre, il est logiquement déductible que,
ce lien venant à disparaître, les cours dispensés dans ce cas nont plus
véritablement leur raison dêtre et que la conduite de la leçon nest plus
elle-même que de la simple navigation à vue. Les enseignements, au regard de ce qui
précède, nont malheureusement ni tête ni queue.
2) Le désintérêt de la part des élèves
De la sorte élaborés et dispensés, ces enseignements, dans leur entièreté, ne
répondent pas aux attentes réelles des élèves. Doù le désintérêt de la part
des apprenants ainsi que linefficacité pédagogique de la part de
lenseignant. Les enseignés ne se retrouvent pas dans lenseignement dispensé.
Aussi ny attachent-ils aucun intérêt. Ils sont effacés, distraits ou absents,
malgré leur présence effective dans la salle.
3) La passivité des élèves
Le prétexte sans cesse avancé ici par les enseignants de terrain et formulé par eux
comme « grief », à savoir « les élèves de la série G et surtout ceux de la série F
ne réagissent pas pendant le cours de philosophie, ils sont amorphes » est connu de tout
le monde. Comment pourrait-il en être autrement dès lors quaucun problème
nest posé, quaucune discussion nest instituée, quaucun dialogue
nest instauré entre lélève et le maître ! En tous cas, la
non-participation de lélève au cours, la non-sollicitation de ce dernier par
lenseignant sont ici évidentes. Le résultat ne peut être que négatif. Cela se
vérifie nettement au terme des évaluations.
4) Le psittacisme chez lapprenant
En tant quelles sappuient massivement sur la part professorale, les pratiques
ci-dessus favorisent le psittacisme chez lapprenant. Le savoir a été délivré une
fois pour toutes par le Maître. Lélève se doit de le mémoriser et de le
reproduire. Dans cet ordre didée, il se comporte à linstar du magnétophone.
5) La philosophie par procuration
De telles pratiques sont contraires à lesprit philosophique. Elles gênent une
appropriation personnelle du savoir. Or, la philosophie est une pensée personnelle. Il
ny a pas de philosophie par procuration. Cest chacun avec sa pensée et sa
raison qui médite sur la vie, sur lexistence. De la même manière que personne ne
peut manger à la place dun autre, personne ne peut réellement philosopher à la
place dun autre.
6) La pédagogie centrée sur
lenseignant et non sur lapprenant
Dans lenseignement classique en effet, ce qui importait, cest le cours -
cest-à-dire les auteurs à citer, les connaissances à transmettre et les
conclusions auxquelles devait aboutir la leçon -, en somme le plan de la leçon, le
contenu de la leçon, la compétence académique, la dispensation du cours, voilà ce qui
retenait lattention du Maître. Lélève dans ce contexte est une donnée
extérieure. Cest cela la pédagogie centrée sur lenseignant et non sur
lapprenant. Dans le cadre de la pédagogie dite « fonctionnelle » selon CLAPAREDE
notamment, la démarche est contraire - lélève est le centre du cours, autrement
dit le point de mire de laction pédagogique. Tout est fait pour lélève et
par lélève. Il cesse dêtre passif pour devenir actif et auteur de sa propre
formation. Aussi, la démarche pédagogique consiste-t-elle à partir de lélève
même.
Nouvelle orientation pour une pédagogie centrée sur lapprenant
La pédagogie centrée sur
lenseignant - cela vient dêtre démontré - est frappée dobsolescence.
Elle est, aujourdhui, inefficace, parce que devenue dysfonctionnelle. Elle doit
être abandonnée. Lexamen des pratiques de classe actuelles a en effet permis
détaler au grand jour les difficultés rencontrées par lenseignant de
terrain. Il est ainsi possible et urgent de suggérer des moyens nouveaux susceptibles de
renouveler les pratiques magistrales, afin daméliorer les compétences et les
performances des élèves des lycées techniques en philosophie.
1) Le respect strict des instructions officielles
La maîtrise des programmes officiels ainsi que la conformité à lesprit et à la
lettre de ces mêmes textes sont ici à cet effet incontournables. Cela doit être bien
entendu : sans la bonne maîtrise au préalable dun programme denseignement,
lexécution qui sensuit ne saurait être sans heurts. Les finalités de
lenseignement en question, les objectifs pédagogiques qui en découlent, la
question fondamentale du cours ou fil conducteur, les grandes divisions ou approches ainsi
que les subdivisions du Programme, tout cela étant perdu de vue ou étant ignoré,
lenseignant ne peut dispenser que de très mauvais enseignements. Il est derechef un
mauvais enseignant puisque recourant à une pédagogie obsolète. Cette inefficacité
saccroît dès lors que sy ajoute lincompétence académique ou
universitaire de la part de lenseignant doublée de qualités personnelles ou
daptitudes professionnelles inexistantes.
2) La définition ou la détermination
dobjectifs pédagogiques
Une leçon, un cours qui ne comportent pas un, deux ou trois objectifs est un scandale
pédagogique. Des séquences dapprentissage de cette nature nont pas, au vrai,
leur raison dêtre. Elles sont sans objet. Lobjectif pédagogique est ainsi
pour un cours, pour une leçon le « phare » dont parlait Baudelaire ou la boussole pour
le navigateur chinois jadis. Cest en effet lobjectif pédagogique qui chez
lenseignant oriente le cours. Un enseignant qui na aucune connaissance à
transmettre à ses élèves doit sinterdire laccès dans une salle de classe.
Il est en effet plus sage pour lui de se taire que de parler à laventure à la
manière des ivrognes.
3) La philosophie comme réflexion ou
appropriation personnelle
La pédagogie centrée sur lenseignant favorise chez lapprenant lexcès
de psittacisme. Du coup, cette pratique éloigne lélève de la sphère
philosophique véritable. Elle fait perdre à la philosophie ses titres de noblesse, son
statut véritable. Elle cesse dêtre une réflexion personnelle pour devenir du
catéchisme. Et lenseignant un simple catéchiste. La philosophie étant davantage
analyse, examen, réflexion personnelle, en fin de compte, le bon enseignant doit
constamment savoir quil na pas pour tâche denseigner des pensées à
lélève comme le soulignait déjà le pédagogue allemand Emmanuel Kant, mais
dapprendre à lélève à penser. Tout le reste nest que de la vaine
littérature. De la « philosophologie », cest-à-dire une mauvaise philosophie.
4) Le couple enseignement / évaluation
Il ny a pas denseignement véritable qui ne sensuive dune
évaluation valide. Savamment, on parle alors de congruence. Aussi, les Instructions
Officielles, la structure ou le découpage des programmes, le calendrier de lannée
scolaire commandent ou permettent-ils des évaluations utiles et nécessaires à des
périodes déterminées. En tout cas, à lenseignant de comprendre que chaque leçon
correspond au moins à un objectif précis. Quà un objectif correspond une
compétence à développer, une connaissance à acquérir. Il est par conséquent
nécessaire quau terme dun module dinstruction, il soit vérifié la
congruence entre lobjectif pédagogique et lévaluation subséquente. Par
ailleurs, lévaluation constitue pour le Maître le baromètre de laction
pédagogique. Enseigner et évaluer sont corrélatifs. Lun ne va pas sans
lautre. Il est dans lintérêt du bon enseignant de savoir et de pouvoir bien
évaluer pour une action pédagogique efficace.
5) Plaidoyer pour une pédagogie centrée
sur lélève
La pédagogie centrée sur lenseignant étant avérée, aujourdhui,
inefficace, cest à une pédagogie centrée sur lapprenant quil faut
dorénavant recourir. En effet, cest elle qui répond mieux aux besoins et aux
attentes des étudiants. Bien plus, cest elle qui donne à lenseignement ou à
la pédagogie tout son sens : indiquer des signes ; conduire lenfant. La formation
véritable des jeunes Camerounais en dépend.
Conclusion
Laction didactique - il est devenu
possible de sen rendre compte à présent - nest pas, contrairement à
lopinion généralement admise et savamment entretenue, quelque chose disolé.
À linverse, elle constitue un tout indivis, intégrant un ensemble complexe de
facteurs relevant du social, du politique, du culturel. Ensemble complexe de paramètres
relevant de lenseignant lui-même, et bien évidemment de lindividu à former
(dimension psychopédagogique) avec ce quil a dunique. Lexamen de tous
ces éléments composites permet seul de cerner lunivers pédagogique quest le
lycée technique. Le problème, en dernière analyse, est celui de savoir comment
dispenser des enseignements de philosophie au lycée technique pour mieux atteindre les
élèves et améliorer les compétences des apprenants. Cest le problème de
lévaluation de lenseignant par lui-même, de la remise en cause de ses
pratiques magistrales qui aura été examiné, en fin de compte. Pratiques de classe dont
lexamen a justement abouti au recours à une pédagogie centrée sur
lenseignant, avec ce quelle entraîne comme effets nocifs. Le tout au grand
dam de la pédagogie centrée sur lélève. Le diagnostic posé, cest à une
véritable révolution pédagogique que sont conviés les enseignants de terrain. Celle-ci
consiste à inverser leurs manières habituelles de faire.
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