LE CONGRÈS INTERNATIONAL DE PHILOSOPHIE POUR ENFANTS (Brasilia, 4 au 9 juillet 1999)

par François Galichet
Professeur des Universités à l’IUFM de Strasbourg


Le neuvième congrès de l’ICPIC (International Council for Philosophical Inquiry with Children) s’est tenu récemment à Brasilia, du 4 au 9 juillet dernier. L’ICPIC, dont le président d’honneur est Matthew Lipman, auteur d’ouvrages bien connus sur la philosophie pour enfants, regroupe des enseignants et des chercheurs d’une trentaine de pays.

Si ce congrès s’est tenu au Brésil, ce n’est pas par hasard. Le Brésil est dans ce domaine l’un des pays pionniers. Depuis la fin de la dictature, au début des années 80, l’introduction de la philosophie à l’école dès le plus jeune âge est devenue l’un des axes du combat pour la restauration et la consolidation de la démocratie. Partant des travaux de Lipman, les professeurs brésiliens ont très vite débordé le cadre un peu strict de la méthode et expérimenté d’autres modalités et d’autres démarches que celles de la « communauté de recherche » lipmanienne. L’un des principaux artisans de ce mouvement a été Walter Omar Kohan, professeur de philosophie de l’éducation à l’Université de Brasilia. Les travaux et les réflexions qui ont été menés tout au long de ces trente dernières années ont été rassemblés dans les quatre volumes intitulés Filosofia para crianças (ouvrages en portugais, editora Vozes, 1999, e-mail : vendas@vozes.com.br).

Les objectifs affichés du congrès étaient les suivants :

    - mettre en relation les chercheurs de différents pays afin d’effectuer une analyse critique de la philosophie pour enfants après trente ans de pratique dans le monde ;
    - présenter différentes expériences de philosophie dans l’enseignement préscolaire, primaire et secondaire ;
    - envisager les perspectives à venir ouvertes à la philosophie pour enfants ;
    - assurer les fondements théoriques et méthodologiques de la philosophie pour enfants en référence aux sciences de l’éducation, à la psychologie et à la philosophie elle-même.

Le congrès lui-même comprenait divers types d’activités.

    a) D’une part, des plénières sous forme de tables rondes accueillant à chaque fois trois ou quatre intervenants sur un thème précis : la philosophie pour enfants vue par des philosophes ; par des éducateurs ; la place de la littérature dans la philosophie pour enfants ; la philosophie dans l’enseignement secondaire ; la place de la philosophie pour enfants au Brésil.
    b) Des ateliers (une trentaine à chaque fois fonctionnant en parallèle) portant sur la présentation d’expériences ou d’études dans un pays, un niveau scolaire, ou un thème déterminé, sous forme de communications suivies de discussions.
    c) Des « sessions spéciales » permettant aux participants qui le désiraient de vivre eux-mêmes certaines démarches pratiquées dans le cadre de la philosophie pour enfants : « théâtre forum », communautés de recherche, production d’images à caractère philosophique, etc.

À cela il convient d’ajouter qu’une matinée a été consacrée à la visite d’écoles dans divers quartiers de Brasilia, en vue d’observer in vivo des séquences de philosophie pour enfants. Ce fut certainement l’un des moments les plus passionnants du congrès. J’ai pu ainsi assister pendant près d’une heure à un débat entre élèves de niveau CM (dix ans environ) sur le thème de la violence. Assis en cercle à même le sol, ils ont soulevé avec leur maîtresse un grand nombre de questions comme par exemple : la violence est-elle seulement physique ? Quelles formes non physiques de violence peut-on relever (violences verbales, morales, etc.) ? Pourquoi quelqu’un est-il violent ? Y a-t-il des violences légitimes ? Les enfants ont en particulier beaucoup discuté de la violence dans la famille, des châtiments corporels (qui, dans les familles brésiliennes, sont souvent très pratiqués et très durs).

Dans d’autres classes de la même école, on débattait de la famille (qu’est-ce qu’une famille ? Une famille sans père ou sans mère est-elle encore une famille ? Faut-il être marié pour qu’il y ait famille ? etc.) ou encore de la différence adulte / enfant (qu’est-ce qui distingue un enfant d’un adulte ? Peut-on être adulte sans avoir été enfant ? Quand cesse-t-on d’être enfant ? etc.). J’ai été frappé par la maturité des élèves, leur habitude de la discussion, qui les conduisait à s’écouter, à attendre leur tour pour parler, sans s’interrompre - et cela, avec une maîtresse qui intervenait très peu, seulement pour relancer le débat ou l’orienter dans une nouvelle direction.

Après le débat nous furent présentés des sketches mi-parlés, mi-dansés, inventés et joués par les enfants sur les thèmes de discussion : ils avaient été préparés sous la conduite du professeur d’expression artistique, dont on nous dit qu’il travaillait en liaison étroite avec l’enseignant chargé de la philosophie.

Actuellement, la philosophie est pratiquée au Brésil uniquement dans les écoles volontaires (primaires et secondaires), à raison d’une ou deux heures par semaine. Il y a plus d’un millier d’écoles participant à ce programme, et les enseignants qui le souhaitent reçoivent une formation d’une année (sous forme de sessions intensives de quelques jours par mois) à l’université de Brasilia. Le gouvernement brésilien finance cette expérience, et les enseignants qui y sont engagés militent pour qu’elle soit généralisée dans les plus brefs délais. Beaucoup de professeurs enseignent la philosophie à la fois au niveau secondaire (en particulier dans les classes de second cycle, où elle est pratiquée sur deux ou trois années et non dans la seule terminale comme en France) et à l’école primaire. Plusieurs m’ont dit qu’ils trouvaient très enrichissante cette dualité de niveaux.

Les communications lors du congrès ont fait ressortir quelques axes de recherche et de réflexion qui apparaissent actuellement dominants dans le domaine de la philosophie pour enfants.

    1°) D’abord, la question des finalités de cet enseignement. Un certain nombre d’interventions montrent que son introduction est souvent liée à des besoins précis, voire à une urgence sociale et politique. Ainsi en Amérique latine la consolidation de la démocratie après les dictatures. En Autriche, un programme de P.P.E. a été mis sur pied dans les écoles primaires pour faire face au racisme provoqué par l’arrivée d’élèves venus des pays de l’Est et de l’ex-Yougoslavie. Ailleurs, c’est le problème de la drogue, ou encore du SIDA, qui motive une telle introduction. Bref, la philosophie pour enfants apparaît presque toujours comme la réponse aux exigences d’une situation et non comme un idéal académique intemporel.

    2°) Ensuite, la question des méthodes. De très nombreuses interventions font état d’expériences de réflexion philosophique amorcée à partir de l’art (interrogation sur la relativité ou l’universalité des valeurs esthétiques à partir de tableaux, d’œuvres musicales, etc.), de la littérature (utilisation de romans, de poèmes, etc. comme points de départ d’un questionnement), de l’activité scientifique ou technique (réflexions sur la vérité suscitées par des paradoxes mathématiques, ou par les difficultés d’une pratique expérimentale rigoureuse). Bref ici encore, il apparaît que dans la plupart des cas la réflexion philosophique ne saurait être à elle-même son propre commencement et qu’elle a besoin d’une stimulation, d’un ébranlement « extérieur » : constat qui n’est pas sans d’importantes conséquences pédagogiques.

    3°) Enfin, la question de l’évaluation de la « philosophie pour enfants » a été très souvent posée. De nombreuses recherches sont actuellement menées, aussi bien au Brésil qu’au Canada, ou encore à Hawaï, en Corée du Sud, en Israël, pour tenter d’apprécier l’impact d’une pratique précoce de la philosophie en fonction d’un certain nombre de paramètres comme la tolérance, l’intérêt pour les autres, la confiance en soi, la socialisation du comportement, etc. Il est encore trop tôt pour en tirer des conclusions précises, mais il est clair qu’on ne pourra indéfiniment soustraire l’enseignement philosophique à cette exigence d’évaluation au nom d’une prétendue « souveraineté » de la philosophie, qui s’arrogerait le droit de juger de tout sans être elle-même jugée.