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L'atelier se pratique principalement en
Cours Préparatoire (1), classe dont j'ai la responsabilité.
- La classe est scindée en deux groupes
d'environ dix à douze enfants afin de faciliter l'échange. Pour préserver une certaine
cohérence au travail philosophique, l'année est divisée en deux cycles « philo » : le
premier d'octobre à février, le second de mars à juin.
Depuis cette année, sur chaque cycle, deux groupes participent en alternance : semaines
une et trois, une demi-classe de Cours Préparatoire, semaines deux et quatre, une
demi-classe de Cours Élémentaire première année (2). Soit un total de
deux séances par mois pour chaque groupe.
Cette organisation a été mise en place pour suivre un échantillon d'enfants du Cours
Préparatoire au Cours Moyen deuxième année. L'objectif est de le comparer avec l'autre
demi-classe du même niveau qui n'aurait jamais participé à l'atelier. Actuellement, ce
groupe témoin est en Cours Élémentaire première année, d'où l'alternance obligée
sur chaque cycle.
- L'atelier se pratique dans un espace particulier de la classe, coin bibliothèque, où
nous avons la possibilité de nous asseoir en cercle en vue d'une meilleure communication.
- L'atelier, n'appartenant pas au champ disciplinaire à l'école élémentaire, n'est pas
évalué. Cependant, toutes les séances sont enregistrées afin d'analyser chacune
delles en particulier ainsi que l'évolution de chacun des groupes au cours du
cycle. Cette analyse permet d'une part d'affiner l'animation de l'atelier, et d'autre part
d'étudier l'évolution des types d'arguments employés par les enfants, leur capacité à
rester dans le thème, la circulation de la parole au sein du groupe etc., autant de
critères rendant possible un véritable travail de recherche.
Animation
Comme je nai aucune formation
préalable (3), les enregistrements des séances constituent une aide
précieuse pour faire évoluer ma pratique. Je travaille plus spécifiquement sur deux
points : la circulation de la parole et le contenu de mes interventions.
- Circulation de la parole
Pour qu'il y ait débat, il faut qu'il y ait communication. Celle-ci n'est possible que
dans un climat de sécurité et de confiance. Les règles fondamentales de l'atelier sont
:
- chacun de nous a des idées intéressantes, je respecte les propos de chaque enfant qui
s'exprime ;
- en philosophie, la bonne réponse n'existe pas, l'important est de pouvoir mettre en
mots sa pensée, la comprendre et l'exposer aux autres.
Pour une meilleure efficacité, il est nécessaire de lever le doigt et d'attendre son
tour pour prendre la parole.
Depuis deux ans que l'atelier fonctionne, il y a une constante au niveau des Cours
Préparatoire (première année de pratique) : les enfants se répondent en passant le
plus souvent par mon intermédiaire. Alors qu'en Cours Élémentaire première année,
groupe témoin uniquement, la parole circule beaucoup plus facilement d'un enfant à
l'autre, établissant de brefs dialogues.
Contenu de mes interventions
Au niveau des Cours Préparatoire, il
s'agit principalement :
- de reformuler souvent ce que les enfants disent afin de recentrer l'attention générale
; ces reformulations sont presque toujours suivies de questions qui prolongent l'idée
exprimée et / ou qui réorientent le débat ;
- de nommer très souvent la nature de leurs interventions, surtout si ce sont des
exemples car les enfants les utilisent comme arguments.Au niveau des Cours Élémentaire
première année, groupe témoin uniquement, elles sont effectivement moins nombreuses :
- les reformulations tentent à disparaître au profit de questions plus précises visant
l'explicitation d'un argument, la relance du débat par une entrée différente ;
- les enfants repérant mieux les exemples dans leurs discours, je vais nommer les
différents types d'arguments qu'ils emploient.
INTÉRET DE L'ATELIER DE
PHILOSOPHIE
Il se situe au moins à deux niveaux.
Évolution des difficultés rencontrées par les enfants : à partir du groupe témoin,
voici ce qui est observable d'une manière générale depuis deux ans.Au Cours
Préparatoire :
- difficulté de questionner le fond du problème posé ; le plus souvent les questions se
situent à propos de détails annexes ;
- difficulté de dépasser le vécu ; l'expérience personnelle et la source d'information
valent généralement comme seuls arguments ;
- difficulté de se décentrer (ne pas se considérer comme référent universel) ;
l'idée de l'autre est rarement prise en compte, les enfants ne dialoguent pas vraiment,
ils poursuivent des monologues juxtaposés ; ils pensent, à haute voix, les uns à côté
des autres. En fait, c'est moi qui fais le lien entre les différents monologues pour
donner sens au problème posé.
Au Cours Élémentaire première année :
- l'essentiel du problème est mieux perçu ;
- une généralisation des exemples commence à apparaître ainsi que l'utilisation du
contre-exemple avec une explication de type causal, parce que si les monologues
persistent, les enfants commencent à dialoguer en opposant leurs expériences
respectives, cherchant des arguments contradictoires; ils pensent, à haute voix, les uns
contre les autres ;
- même si les enfants ont encore du mal à se décentrer, cela n'est plus impossible;
certains, questionnés par l'idée d'un camarade, cherchent à la « comprendre » par
rapport à leur expérience; l'écoute est meilleure.
Conséquences sur le travail de classe :
l'écoute et le respect de la parole de chacun au sein de l'atelier se poursuivent
généralement en classe, les enfants osant plus facilement prendre la parole dans un
grand groupe. Comme prendre la parole ne signifie pas forcément donner la bonne réponse,
certains s'essaient à réfléchir à haute voix, acceptant de se tromper publiquement. Ce
qui crée assez rapidement de petites discussions spontanées.Cette dynamique de
réflexion se sent beaucoup plus en Cours Élémentaire première année, avec des
tentatives évidentes de réinvestissement (comme cette leçon de grammaire concernant la
distinction noms propres / noms communs, qui se termina, à la stupeur de l'enseignante et
de l'autre moitié de la classe, par un mini-débat au sein du groupe témoin à propos de
la signification et de l'utilité du nom. Question d'ailleurs traitée à leur demande
lors de la séance de philosophie suivante).
Au-delà de l'exemple, ce qui apparaît est une nouvelle façon d'être. Comme si face au
travail scolaire, l'enfant retrouvait cette dynamique « intellectuelle » si nécessaire
à toute recherche de sens, dynamique qui influe beaucoup dans le rapport de chacun au
savoir et à autrui.
RÉFLEXIONS INSPIRÉES DE
LEXPÉRIENCE
Par rapport au programme de
Lipman
Jai utilisé les romans de Lipman
comme point de départ des discussions philosophiques (en alternance avec des thèmes
suggérés par les enfants eux-mêmes).
En ce qui concerne les romans, et particulièrement Elfie, il ma fallu opérer
quelques adaptations car certains passages ne font écho à aucune réalité tangible pour
des petits Français et peuvent gêner parfois la compréhension de lhistoire.
Exemples. Chapitre 1-3. La sieste à lécole : en France, elle nest plus
pratiquée en primaire (les enfants ont du mal à situer Elfie en élémentaire comme
eux).
Chapitre 2-5. Le choix de lécole : question que les écoliers français ne se
posent pas puisque le choix de lécole est déterminé par le secteur géographique.
Chapitre 2-3-4 / chapitre 3. Le concours organisé par le directeur de lécole
surprend les enfants : « faire la meilleure distinction » les laisse totalement froids.
Dailleurs, à partir du chapitre 3, lintérêt pour Elfie baisse
considérablement.
Ce problème dadaptation se pose moins pour Kio et Augustine, car ce roman est
perçu comme une véritable histoire vécue.Dautre part, la lecture du guide
pédagogique dElfie a été source dun questionnement quant aux objectifs
mêmes de Lipman. Il semble y avoir un décalage entre les romans qui soulèvent des
questions purement philosophiques et le guide qui ne propose principalement que des
exercices logiques, comme sil y avait une impossibilité de traiter les problèmes
philosophiques autrement que dans la forme.
Par rapport au pragmatisme de
Lipman
Est-ce que penser peut se réduire à un
exercice formel ?
Nexiste-t-il pas un risque de limiter lacte de penser à des savoir-faire
techniques considérés en dehors de tout contenu ?
Peut-on encore appeler cela philosophie ?
À ce propos, le désintérêt flagrant des enfants pour Elfie à partir du chapitre 3
(où il sagit de trouver la meilleure distinction) est, me semble-t-il, significatif
de la limite de la forme pour elle-même.
Pour ma part, si lobjectif formel est important, il ne doit pas constituer une fin
en soi, mais plutôt un instrument au service de la recherche du sens. Cest celui-ci
qui prime.
Je me suis aperçue que ma démarche était de fait inverse à celle du guide de Lipman :
au lieu de les entraîner à la forme, latelier de philosophie est une discussion
basée sur le fond, le sens du problème évoqué. Cest au cours de celle-ci que les
enfants sont amenés à pratiquer des savoir-faire de type logique. Ceux-ci deviennent
exigibles pour une meilleure efficacité argumentative, sans pour autant rompre
laspect vivant du dialogue.
Alors que Lipman a pour principal objectif laction (la « Philosophie pour Enfants
» ne constituant quun instrument, un moyen de rationaliser celle-ci), mon objectif,
dans latelier de philosophie, est daider lenfant à prendre conscience
de ce quil est : un être rationnel. La philosophie, me semble-t-il, ne peut se
limiter à une technique pour penser plus efficacement. Même si cet aspect formel est une
condition nécessaire, en tant quil permet lexpression de la pensée, il ne
peut être suffisant. Parce que la philosophie pose des problèmes fondamentaux. Elle
permet la découverte en chacun de luniversalité de la raison. «Luniversel,
je le découvre en moi, et cest parce que je le découvre en moi que je peux le
reconnaître chez les autres, et réaliser ainsi ce quest lhumanité.»
Pour moi, la philosophie ne peut se réduire à lidéologie de la démocratie mais
elle en est la possibilité même : luniversalité de la raison est la découverte,
dans le sujet, de lexigence et de la possibilité du social.
SCRIPT DUNE SÉANCE
1. Lecture
Elfie : Chapitre I, 2
Thème : que signifie le mot exister ?
2. Dialogue entre lanimatrice et
les enfants (les interventions de lenseignante sont en gras).
(
)
L'animatrice : Nous allons donner
des exemples de choses qui existent vraiment et de choses qui n'existent pas vraiment
Les enfants :
- Les rêves, ça n'existe pas vraiment (Clément)
- Les dinosaures, ça a existé (Thomas)
- Les instruments de musique, ça existe (Anissa)
- Les fantômes, ça n'existe pas (Karine)
- La lune, ça existe (Loury)
- Le soleil, ça existe (Jonathan)
- Les extra-terrestres, ça existe (Thomas)
- « Ça n'existe pas les E.T. parce que moi j'étais allé dans un endroit, ils
racontaient tout sur l'espace et ils disaient que sur les autres planètes y avait
personne » (Clément)
Nous allons essayer de comprendre
ce que veut dire exister ou ne pas exister. Là vous avez donné des exemples de choses,
d'objets qui existent. Pourquoi dites-vous qu'ils existent ?
- Quand ça n'existe pas c'est qu'elles
ne sont pas réelles (Clément)
Quand ça existe, ça veut dire
qu'elles sont réelles. Les exemples que vous avez donnés sont réels. Comment je sais
que ça peut être réel ?
- Parce que tu peux le voir (Anissa)
- Parce que tu peux l'entendre (Thomas)
- Parce que tu peux le prendre (Lucas)
Comment je peux le prendre ?
- Avec les mains (Loury)
Donc je peux le
- Toucher (ensemble)
- Tu peux en jouer (Anissa)
- Les bateaux, ça existe parce que ça vit dans l'eau (Jonathan)
Est-ce que ça vit un bateau ?
- Non, ça va sur l'eau (Clément)
L'expression que tu as utilisée
est intéressante. Est-ce qu'un objet peut vivre ?
- Non (plusieurs)
Il existe puisque je peux le
voir, le toucher, mais est-ce qu'il vit ?(silence)
Qui vit ?
- Eh ben, nous (ensemble)
Que sommes-nous ?
- Des êtres humains (Thomas)
Est-ce qu'un bateau est un être
humain ?
- Non (ensemble)
- C'est un objet (Rémi)
Peut-on dire qu'un bateau vit ?
- Non (Clément)
Qu'allons-nous dire ? Un bateau,
que peut-il faire ?
- Il marche (Anissa)
- Non, il flotte (Clément)
- On peut le conduire (Loury)(
)
Où vit l'être humain ?
- Sur terre (Loury)
Que peut faire l'être humain ?
- Il peut marcher (Anissa)
- Il peut parler (Lucas)
- Il peut entendre (Loury)
- Et puis un E.T. si on pensait que ça existait, il ferait un peu trop bizarre (Clément)
C'est intéressant de dire : si
on pensait que. Est-ce que quelque chose existe simplement parce qu'on le pense ?
- On réfléchit, on essaie de savoir si
ça existe ou pas (Anissa)(silence)
Revenons à l'être humain. Nous
avons dit qu'il vit sur terre, qu'il peut voir, entendre, parler
- Aussi un robot, ça peut parler,
marcher, entendre. Mais ça marche à l'électricité, c'est le problème. Et nous, on
marche avec du sang mais pas avec de l'électricité (Clément)
Est-ce qu'un robot qui marche,
qui parle est comme nous ? Et est-ce que nous, êtres humains, existons de la même
manière ?
- Non (ensemble)
Distinguons : quelles sont les
différences entre nous et un robot ?
- C'est que les robots, ils sont
fabriqués et ils sont en fer (Loury)
- Ils ont des fils électriques dedans, alors que nous c'est carrément du sang (Clément)
- Nous on s'habille, alors que les robots ça ne s'habille pas (Anissa)
- Mais on peut les habiller (Thomas)
Ce que tu dis par rapport à
Anissa, c'est un contre-exemple
- Ils n'ont pas de cheveux (Jonathan)
- On peut leur mettre une perruque (Rémi)
Ce n'est peut-être pas une
raison essentielle pour distinguer un être humain d'un robot
- Ils n'ont pas de cur (Anissa)
- Un robot, il parle pas comme nous (Loury)
- Non, il s'arrête à chaque mot (Tabieddine)
- Aussi, ça nous ressemble pas, ils n'ont pas le même pénis que nous (Anissa)
Oui, si ce sont des robots
garçons, mais ils peuvent aussi être des robots filles. Mais en général, est-ce que
les robots ont un sexe ?
- Non (ensemble)
Et les êtres humains ?
- Oui (ensemble)
Notre sexe, se situe où ?
- Ici (plusieurs)
- Dans notre corps (Lucas)
Nous, nous avons un corps, les
robots aussi ont un corps ; mais nous, notre corps est sexué : garçon ou fille. Pour les
robots, qu'ils soient fille ou garçon est-ce important ?
- Non
Donc c'est une première
distinction(
)
- Le robot peut réfléchir parce que
celui qui lui dit de dire, il lui dit des trucs (Anissa)
Tu dis que le robot peut
réfléchir. Est-ce que nous, nous pouvons réfléchir ?
- Oui
- Les robots, on peut les réparer (Thomas)
Réfléchissons-nous de la même
manière ? D'abord qu'est-ce que réfléchir ?
- On se parle dans le cerveau (Clément)
- Quand on pense (Janna)
Le robot pense-t-il ?
- Oui / non (plusieurs)
Oui / non, pourquoi ?
- parce que celui qui lui parle, il pense
(Anissa)
Le robot pense-t-il tout seul ?
- Non (plusieurs)
De qui a-t-il besoin pour penser
?
- De quelqu'un (Rémi)
- D'un être humain (Lucas)
Avons-nous besoin de quelqu'un
d'autre pour réfléchir, pour penser ?
- Non (ensemble)
Notre corps, nous pouvons le
toucher. Qu'est-ce que la pensée ? Que fait-on quand on pense ?
- On réfléchit (Anissa)
- On imagine (Clément)
Peut-on toucher ce qu'on imagine
?
- Non (plusieurs)
Pouvons-nous toucher la pensée ?
- Non (plusieurs)
Nous avons un corps. Et aussi
quelque chose qu'on ne peut pas toucher, qui fait qu'on imagine, qu'on réfléchit et qui
serait la pensée. Est-ce que les robots ont quelque chose de l'ordre de la pensée,
est-ce que les robots peuvent rêver ?
- Non (ensemble)
- Oui parce qu'on peut lui mettre une pile pour le faire rêver (Lucas)
Mais peut-il le faire tout seul ?
- Non (ensemble)
SYNTHÈSE
Nous sommes partis de la question : que
signifie le mot exister ?
Vous avez dit :
- vous avez donné des exemples de « choses » qui existent ou pas
- exister vraiment c'est être réel
- existe, est réel ce que je peux voir, toucher, entendre
- vous avez fait la distinction entre robots et êtres humains
- les robots existent, sont réels, nous aussi. Mais nous n'existons pas de la même
manière.
Les robots
- un corps non sexué
- ne pensent pas
-ont besoin d'un être humain qui leur dise ce qu'il faut faire, qui les commande
Nous
-un corps sexué
-une pensée (qu'on ne peut toucher)
-nous pouvons rêver, parler, toucher (tout seul)
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