PRATIQUE ET FONDEMENTS THÉORIQUES DE LA PHILOSOPHIE POUR ENFANTS

par Jean-Charles Pettier
Professeur de philosophie (IUFM de Melun, France)


J.-C. Pettier poursuit ci-dessous sa présentation de la pédagogie du philosophe américain.

LA RÉALISATION DE L'ENSEIGNEMENT

1) La méthode (1)
L'éducation démocratique suppose, dans l'esprit de Lipman et de Dewey, une méthode, la communauté de recherche. Celle-ci fonctionnera, dans la pédagogie pratiquée par Lipman, sur des problèmes présentés à travers des outils pédagogiques : une succession de romans philosophiques.
La " communauté de recherche " est l'axe central de la pédagogie mise en œuvre. Elle consiste en un travail de groupe, basé sur l'idée d'une discussion entre pairs.

    - Par rapport à la philosophie, elle vise non la solution précise à un problème, mais une explication de ce que peuvent signifier certains mots, de ce que traduisent certaines situations ou affirmations problématiques. Des hypothèses sont élaborées, qui vont être vérifiées ou dépassées. La référence à la tradition philosophique est mise à l'écart, on vise plutôt la réflexion personnelle. C'est essentiellement une praxis, en elle se vit l'expérience philosophique qui permettra l'élaboration de la pensée.
    - Par rapport à l'enfant, elle lui permet de se situer par rapport aux autres, en lui montrant qu'il a une importance par rapport à eux. En elle se joue la continuité entre expérience individuelle et expérience sociale, entre développement personnel et interpersonnel, entre bien personnel et bien commun. Elle va permettre en l'enfant l'avènement d'une pensée logique (décrite comme consistance, cohérence).

L'outil principal, c'est le roman philosophique : des héros, revendiqués comme modèles concrets à suivre, à imiter, de l'âge des élèves de la classe concernée, vivent un certain nombre de situations délicates. Ils vont les résoudre dans le cadre d'une communauté de recherche fictive.
Une discussion va s'élaborer dans la classe à partir des situations fictives, suivant certaines problématiques préétablies dans un livret d'accompagnement… L'ensemble des romans constitue un curriculum gradué (reprenant l'idée piagétienne de stades croissants de développement de l'enfant).

2) Les acteurs
Le rôle principal de l'enseignant en philosophie pour enfants est directement déterminé par le statut revendiqué pour la philosophie, en particulier dans l'analyse du rapport à la vérité. Celui-ci consiste surtout en un travail sur la forme plus que sur le fond, avec l'établissement par la réflexion en commun de règles qui permettent de fonder un discours, et le rapport très fort à la logique.
Le professeur n'a donc plus comme fonction d'enseigner une vérité, ou de montrer une raison à l'œuvre, mais de permettre d'élaborer un discours commun qui respecte les règles de la logique. Il est plus animateur, médiateur que transmetteur.
Il ne s'agit plus seulement de connaître un domaine : il faut adopter une attitude particulière, consistant à " être en recherche ", une forme de savoir être. Le rapport à l'enfant est basé sur la croyance en son intelligence (qui semble plutôt de l'ordre de la " foi " pédagogique), en sa capacité de pensée autonome. Il doit être (cf. Dewey) capable d'empathie. Il va servir de modèle, de guide à cet enfant.
Ce qui fonde, selon Lipman, la nécessité d'un enseignement de la philosophie aux enfants (qui en fait devrait presque le limiter aux enfants), c'est l'idée d'une correspondance entre l'attitude de base de l'enfant, le doute, l'étonnement et la base du philosopher : " les enfants et la philosophie sont des alliés naturels, parce qu'ils commencent comme elle par l'étonnement ".
L'enfant est pensé comme capable d'intelligence, doué d'une capacité de penser de façon autonome et critique, de jugement, capable de faire des choix raisonnables. On pense que ses comportements cognitifs moraux et sociaux s'acquièrent par l'exemple, la réflexion et la pratique.
L'enfant est placé au cœur du processus éducatif, il faut donc l'accepter " tel qu'il est ", on va essayer de développer sa motivation intrinsèque pour les activités proposées. L'école consistant en un lieu de reconstruction possible de l'expérience de l'enfant, l'éducation doit surtout être significative, en permettant de développer l'esprit critique, l'autonomie individuelle.

LES RÉFÉRENCES PHILOSOPHIQUES

La référence explicite majeure de la philosophie pour enfants se trouve dans les théories pragmatistes, en particulier chez J. Dewey, dont l'utilisation des thèses se fait selon trois points principaux.

1) le statut de la vérité
Il est essentiel pour la compréhension globale des modalités de la philosophie pour enfants, puisque c'est à partir de lui que vont s'articuler méthode et rôle des acteurs de l'enseignement. Deux affirmations essentielles permettent de le décrire .
- La recherche d'une vérité unique est vaine et illusoire. La vérité est plutôt de l'ordre d'une élaboration commune, fruit de la confrontation des raisons entre elles, au travers de critères. L'objectivité se fonde dans l'intersubjectivité.
- La vérité individuelle est plus éloignée de la vérité que la vérité intersubjective (conséquence de l'affirmation précédente). S'il n'y a pas une vérité, alors sera vérité ce qui sera considéré comme tel par l'ensemble du groupe. C'est le critère de quantité qui primera alors, et non plus nécessairement la qualité, ce qui semble rendre compte du fonctionnement démocratique où la majorité fait loi. Cette vérité sera examinée à l'aune des raisons qui la fondent, en considérant si ces raisons sont bonnes ou non.

2) Le " bien penser "
Il s'acquiert dans la pratique, et consiste surtout en deux points.
- Le développement du raisonnement logique ; logique étant compris au sens d'une logique " formelle " (et pour cause, puisqu'elle ne concerne pas le fond du débat, mais l'articulation entre des arguments et les conclusions qu'on peut en tirer). Si on la travaille dans le cadre de l'enseignement, elle n'est pas pour autant enseignée en tant que telle, mais mise en situation dans des romans. L'un de ces romans lui est particulièrement consacré dans le cursus lipmanien : La découverte d'Harry Stottlemeier : " Quant à l'intrigue de l'histoire, je la concevais comme une enquête, modèle réduit. Les enfants découvrent une règle de logique : la conversion. ", mais l'ensemble des ouvrages inspirés par ses travaux présente, en dehors de leurs thèmes particuliers, un recours à la logique.
- Le développement du sens critique, qui va consister surtout en une interrogation d'affirmations diverses, par exemple au regard de la logique.

3) La philosophie comme morale
On l'a vu précédemment, pour Dewey, la morale doit être interrogée (et non pas acceptée comme telle), elle est même le fruit de cette interrogation. Elle consiste essentiellement en deux principes.
- Le principe de continuité, qui décrit individu et société non dans un jeu d'opposition, mais comme compléments l'un de l'autre : le bien de l'un passant par le bien de l'autre ;
- L'utilitarisme : toute réflexion est pensée dans le cadre de son utilité, c'est ce que tentent d'illustrer les romans philosophiques.

LES RÉFÉRENCES ANTIQUES

Elles ne concernent pas l'idée que la philosophie puisse être enseignée à des enfants, mais plutôt l'idée même de la philosophie. On fait appel à trois philosophes.
- à Socrate : la philosophie peut être enseignée à tout le monde, elle doit se présenter essentiellement à travers une dialectique, un échange au travers duquel la vérité se construit. L'objectif de la dialectique socratique est l'établissement d'une vérité morale. Chez Lipman, il s'agit de fonder un raisonnement.
- à Platon, en ce qu'il fait prévaloir le développement du raisonnement sur le développement de la conscience. Mais le problème que pose Platon se trouve dans son élitisme, qui va a contrario de l'objectif de généralisation de l'enseignement de la philosophie à tous.
- à Aristote, dans l'idée d'émerveillement, préalable à toute démarche philosophique.

LES FONDEMENTS POLITIQUES

Le modèle politique que revendique Lipman n'est pas décrit directement : on sait qu'il s'agit de la démocratie, sans pour autant que soient décrits précisément les fondements théoriques de ce choix. Ce choix oriente les orientations pédagogiques. Dewey semblait déjà considérer la démocratie comme la référence politique majeure, en mettant en évidence un de ses aspects essentiels : sa faculté d'évolution. La démocratie n'est pas seulement une forme de gouvernement, mais un état d'esprit (basé sur l'idée qu'il y a des intérêts mutuels par rapport à la vie sociale, que le système se caractérise par une reconstruction continue, la liberté nécessitant une vigilance constante, une révision régulière des lois, et l'utilisation d'un esprit critique). Traduit dans l'éducation, cela signifie que l'on ne peut pas éduquer l'enfant en vue d'un état social fixe.
Il faut alors élever les jeunes dans un milieu démocratique, par le biais pédagogique de la " communauté de recherche ".
Lipman va affirmer l'idée que la démocratie est liée à la liberté personnelle, d'où l'interrelation entre développement individuel et développement social, et la nécessité d'une éducation par la communauté de recherche comme modèle de la société politique développant l'esprit critique. Le développement des significations devant réduire l'ignorance (ce que, selon Lipman, le système scolaire contemporain ne fait pas). L'école a donc une responsabilité sociale forte, en ce qu'elle va permettre une éducation morale, le développement du raisonnement logique, pour que chacun devienne le meilleur de lui-même.

LA PENSÉE DE L'ENSEIGNEMENT

1) Les objectifs de l'enseignement
La réflexion sur la philosophie pour enfants se présente dans le cadre général d'une articulation forte entre formation et expérience quotidienne. La remise en cause de l'idée de vérité unique conduit à penser l'objectif de l'enseignement comme l'amélioration de la qualité de vie, en permettant à chacun une compréhension intelligente du monde (c'est-à-dire le désir de créer des liens nouveaux, d'influencer l'environnement).
Il se comprend dans la perspective d'une société démocratique qui nécessite des individus raisonnables. L'éducation doit donc favoriser cet objectif d'accès à la raison, de capacité à avoir un " bon " jugement, à " bien " penser. Elle doit permettre à chacun de s'intégrer harmonieusement dans la société démocratique, ce qui implique le développement de certains objectifs :

    - accroître la pensée critique (autorectificatrice, sensible au contexte, utilisant des critères fiables) ;- favoriser la pensée créative (fluide, flexible, appropriée) ;
    - développer les habiletés logiques des enfants (raisonner, faire des inférences valides), capacité à chercher, à organiser l'information ;
    - aider les enfants à découvrir des alternatives, à inventer, à imaginer, à réaliser des projets dans le cadre d'une communauté de recherche ;
    - conduire les enfants à approfondir leur besoin naturel de raisonnement ;
    - amener les enfants à penser par et pour eux-mêmes.

Toute réflexion est articulée sur l'action. Ce cadre impose, selon Dewey, une adaptation de l'expérience scolaire à l'expérience sociale. Mais là où Lipman vise le développement individuel, Dewey axe sa perspective sur la croissance sociale.

2) L'idée de l'éducation
L'éducation se caractérise par la mise en œuvre essentiellement des principes philosophiques de continuité et d'interaction. Si à terme l'enseignement vise le citoyen dans sa globalité, l'éducation doit favoriser le développement de liens entre les disciplines, afin de donner du sens. La continuité se manifeste aussi comme le pont entre expériences sociale et scolaire, entre passé, présent et futur, à travers le moyen privilégié que constitue la communauté de recherche. L'éducation ne doit pas (en principe) consister en une accumulation de connaissances, mais en une réflexion sur les principes. L'enseignant n'est plus un transmetteur, mais se centre sur le processus. Il va opérationnaliser ce qui est demandé aux élèves, en établissant la liste des opérations visées. Il doit faire preuve d'empathie, d'intérêt pour le développement individuel de l'enfant, pour ses centres d'intérêt. L'éducation n'est alors plus ou pas seulement une science, mais aussi et surtout un art. Elle peut se trouver en contradiction avec la société.

 


1 Cf. - A. Caron (Coord), Philosophie et pensée chez l'enfant, éd. Agence d'Arc Inc., Ottawa, 1990. - P. Laurendeau, Des enfants qui philosophent, Les éditions logiques, Montréal, 1996.