J.-C. Pettier poursuit ci-dessous sa présentation de la pédagogie du philosophe
américain.LA
RÉALISATION DE L'ENSEIGNEMENT
1) La méthode (1)
L'éducation démocratique suppose, dans l'esprit de Lipman et de Dewey, une méthode, la
communauté de recherche. Celle-ci fonctionnera, dans la pédagogie pratiquée par Lipman,
sur des problèmes présentés à travers des outils pédagogiques : une succession de
romans philosophiques.
La " communauté de recherche " est l'axe central de la pédagogie mise en
uvre. Elle consiste en un travail de groupe, basé sur l'idée d'une discussion
entre pairs.
- Par rapport à la philosophie, elle vise non la solution précise à un problème,
mais une explication de ce que peuvent signifier certains mots, de ce que traduisent
certaines situations ou affirmations problématiques. Des hypothèses sont élaborées,
qui vont être vérifiées ou dépassées. La référence à la tradition philosophique
est mise à l'écart, on vise plutôt la réflexion personnelle. C'est essentiellement une
praxis, en elle se vit l'expérience philosophique qui permettra l'élaboration de la
pensée.
- Par rapport à l'enfant, elle lui permet de se situer par rapport aux autres, en lui
montrant qu'il a une importance par rapport à eux. En elle se joue la continuité entre
expérience individuelle et expérience sociale, entre développement personnel et
interpersonnel, entre bien personnel et bien commun. Elle va permettre en l'enfant
l'avènement d'une pensée logique (décrite comme consistance, cohérence).
L'outil principal, c'est le roman
philosophique : des héros, revendiqués comme modèles concrets à suivre, à imiter, de
l'âge des élèves de la classe concernée, vivent un certain nombre de situations
délicates. Ils vont les résoudre dans le cadre d'une communauté de recherche fictive.
Une discussion va s'élaborer dans la classe à partir des situations fictives, suivant
certaines problématiques préétablies dans un livret d'accompagnement
L'ensemble
des romans constitue un curriculum gradué (reprenant l'idée piagétienne de
stades croissants de développement de l'enfant).
2) Les acteurs
Le rôle principal de l'enseignant en philosophie pour enfants est directement déterminé
par le statut revendiqué pour la philosophie, en particulier dans l'analyse du rapport à
la vérité. Celui-ci consiste surtout en un travail sur la forme plus que sur le fond,
avec l'établissement par la réflexion en commun de règles qui permettent de fonder un
discours, et le rapport très fort à la logique.
Le professeur n'a donc plus comme fonction d'enseigner une vérité, ou de montrer une
raison à l'uvre, mais de permettre d'élaborer un discours commun qui respecte les
règles de la logique. Il est plus animateur, médiateur que transmetteur.
Il ne s'agit plus seulement de connaître un domaine : il faut adopter une attitude
particulière, consistant à " être en recherche ", une forme de savoir être.
Le rapport à l'enfant est basé sur la croyance en son intelligence (qui semble plutôt
de l'ordre de la " foi " pédagogique), en sa capacité de pensée autonome. Il
doit être (cf. Dewey) capable d'empathie. Il va servir de modèle, de guide à cet
enfant.
Ce qui fonde, selon Lipman, la nécessité d'un enseignement de la philosophie aux enfants
(qui en fait devrait presque le limiter aux enfants), c'est l'idée d'une correspondance
entre l'attitude de base de l'enfant, le doute, l'étonnement et la base du philosopher :
" les enfants et la philosophie sont des alliés naturels, parce qu'ils commencent
comme elle par l'étonnement ".
L'enfant est pensé comme capable d'intelligence, doué d'une capacité de penser de
façon autonome et critique, de jugement, capable de faire des choix raisonnables. On
pense que ses comportements cognitifs moraux et sociaux s'acquièrent par l'exemple, la
réflexion et la pratique.
L'enfant est placé au cur du processus éducatif, il faut donc l'accepter "
tel qu'il est ", on va essayer de développer sa motivation intrinsèque pour les
activités proposées. L'école consistant en un lieu de reconstruction possible de
l'expérience de l'enfant, l'éducation doit surtout être significative, en permettant de
développer l'esprit critique, l'autonomie individuelle.
LES RÉFÉRENCES PHILOSOPHIQUES
La référence explicite majeure de la
philosophie pour enfants se trouve dans les théories pragmatistes, en particulier chez J.
Dewey, dont l'utilisation des thèses se fait selon trois points principaux.
1) le statut de la vérité
Il est essentiel pour la compréhension globale des modalités de la philosophie pour
enfants, puisque c'est à partir de lui que vont s'articuler méthode et rôle des acteurs
de l'enseignement. Deux affirmations essentielles permettent de le décrire .
- La recherche d'une vérité unique est vaine et illusoire. La vérité est plutôt de
l'ordre d'une élaboration commune, fruit de la confrontation des raisons entre elles, au
travers de critères. L'objectivité se fonde dans l'intersubjectivité.
- La vérité individuelle est plus éloignée de la vérité que la vérité
intersubjective (conséquence de l'affirmation précédente). S'il n'y a pas une vérité,
alors sera vérité ce qui sera considéré comme tel par l'ensemble du groupe. C'est le
critère de quantité qui primera alors, et non plus nécessairement la qualité, ce qui
semble rendre compte du fonctionnement démocratique où la majorité fait loi. Cette
vérité sera examinée à l'aune des raisons qui la fondent, en considérant si ces
raisons sont bonnes ou non.
2) Le " bien penser "
Il s'acquiert dans la pratique, et consiste surtout en deux points.
- Le développement du raisonnement logique ; logique étant compris au sens d'une logique
" formelle " (et pour cause, puisqu'elle ne concerne pas le fond du débat, mais
l'articulation entre des arguments et les conclusions qu'on peut en tirer). Si on la
travaille dans le cadre de l'enseignement, elle n'est pas pour autant enseignée en tant
que telle, mais mise en situation dans des romans. L'un de ces romans lui est
particulièrement consacré dans le cursus lipmanien : La découverte d'Harry
Stottlemeier : " Quant à l'intrigue de l'histoire, je la concevais comme une
enquête, modèle réduit. Les enfants découvrent une règle de logique : la conversion.
", mais l'ensemble des ouvrages inspirés par ses travaux présente, en dehors de
leurs thèmes particuliers, un recours à la logique.
- Le développement du sens critique, qui va consister surtout en une interrogation
d'affirmations diverses, par exemple au regard de la logique.
3) La philosophie comme morale
On l'a vu précédemment, pour Dewey, la morale doit être interrogée (et non pas
acceptée comme telle), elle est même le fruit de cette interrogation. Elle consiste
essentiellement en deux principes.
- Le principe de continuité, qui décrit individu et société non dans un jeu
d'opposition, mais comme compléments l'un de l'autre : le bien de l'un passant par le
bien de l'autre ;
- L'utilitarisme : toute réflexion est pensée dans le cadre de son utilité, c'est ce
que tentent d'illustrer les romans philosophiques.
LES RÉFÉRENCES ANTIQUES
Elles ne concernent pas l'idée que la
philosophie puisse être enseignée à des enfants, mais plutôt l'idée même de la
philosophie. On fait appel à trois philosophes.
- à Socrate : la philosophie peut être enseignée à tout le monde, elle doit se
présenter essentiellement à travers une dialectique, un échange au travers duquel la
vérité se construit. L'objectif de la dialectique socratique est l'établissement d'une
vérité morale. Chez Lipman, il s'agit de fonder un raisonnement.
- à Platon, en ce qu'il fait prévaloir le développement du raisonnement sur le
développement de la conscience. Mais le problème que pose Platon se trouve dans son
élitisme, qui va a contrario de l'objectif de généralisation de l'enseignement
de la philosophie à tous.
- à Aristote, dans l'idée d'émerveillement, préalable à toute démarche
philosophique.
LES FONDEMENTS POLITIQUES
Le modèle politique que revendique
Lipman n'est pas décrit directement : on sait qu'il s'agit de la démocratie, sans pour
autant que soient décrits précisément les fondements théoriques de ce choix. Ce choix
oriente les orientations pédagogiques. Dewey semblait déjà considérer la démocratie
comme la référence politique majeure, en mettant en évidence un de ses aspects
essentiels : sa faculté d'évolution. La démocratie n'est pas seulement une forme de
gouvernement, mais un état d'esprit (basé sur l'idée qu'il y a des intérêts mutuels
par rapport à la vie sociale, que le système se caractérise par une reconstruction
continue, la liberté nécessitant une vigilance constante, une révision régulière des
lois, et l'utilisation d'un esprit critique). Traduit dans l'éducation, cela signifie que
l'on ne peut pas éduquer l'enfant en vue d'un état social fixe.
Il faut alors élever les jeunes dans un milieu démocratique, par le biais pédagogique
de la " communauté de recherche ".
Lipman va affirmer l'idée que la démocratie est liée à la liberté personnelle, d'où
l'interrelation entre développement individuel et développement social, et la
nécessité d'une éducation par la communauté de recherche comme modèle de la société
politique développant l'esprit critique. Le développement des significations devant
réduire l'ignorance (ce que, selon Lipman, le système scolaire contemporain ne fait
pas). L'école a donc une responsabilité sociale forte, en ce qu'elle va permettre une
éducation morale, le développement du raisonnement logique, pour que chacun devienne le
meilleur de lui-même.
LA PENSÉE DE L'ENSEIGNEMENT
1) Les objectifs de
l'enseignement
La réflexion sur la philosophie pour enfants se présente dans le cadre général d'une
articulation forte entre formation et expérience quotidienne. La remise en cause de
l'idée de vérité unique conduit à penser l'objectif de l'enseignement comme
l'amélioration de la qualité de vie, en permettant à chacun une compréhension
intelligente du monde (c'est-à-dire le désir de créer des liens nouveaux, d'influencer
l'environnement).
Il se comprend dans la perspective d'une société démocratique qui nécessite des
individus raisonnables. L'éducation doit donc favoriser cet objectif d'accès à la
raison, de capacité à avoir un " bon " jugement, à " bien " penser.
Elle doit permettre à chacun de s'intégrer harmonieusement dans la société
démocratique, ce qui implique le développement de certains objectifs :
- accroître la pensée critique (autorectificatrice, sensible au contexte, utilisant
des critères fiables) ;- favoriser la pensée créative (fluide, flexible, appropriée) ;
- développer les habiletés logiques des enfants (raisonner, faire des inférences
valides), capacité à chercher, à organiser l'information ;
- aider les enfants à découvrir des alternatives, à inventer, à imaginer, à réaliser
des projets dans le cadre d'une communauté de recherche ;
- conduire les enfants à approfondir leur besoin naturel de raisonnement ;
- amener les enfants à penser par et pour eux-mêmes.
Toute réflexion est articulée sur
l'action. Ce cadre impose, selon Dewey, une adaptation de l'expérience scolaire à
l'expérience sociale. Mais là où Lipman vise le développement individuel, Dewey axe sa
perspective sur la croissance sociale.
2) L'idée de l'éducation
L'éducation se caractérise par la mise en uvre essentiellement des principes
philosophiques de continuité et d'interaction. Si à terme l'enseignement vise le citoyen
dans sa globalité, l'éducation doit favoriser le développement de liens entre les
disciplines, afin de donner du sens. La continuité se manifeste aussi comme le pont entre
expériences sociale et scolaire, entre passé, présent et futur, à travers le moyen
privilégié que constitue la communauté de recherche. L'éducation ne doit pas (en
principe) consister en une accumulation de connaissances, mais en une réflexion sur les
principes. L'enseignant n'est plus un transmetteur, mais se centre sur le processus. Il va
opérationnaliser ce qui est demandé aux élèves, en établissant la liste des
opérations visées. Il doit faire preuve d'empathie, d'intérêt pour le développement
individuel de l'enfant, pour ses centres d'intérêt. L'éducation n'est alors plus ou pas
seulement une science, mais aussi et surtout un art. Elle peut se trouver en contradiction
avec la société.
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1 Cf. - A. Caron (Coord), Philosophie et pensée chez l'enfant, éd. Agence d'Arc
Inc., Ottawa, 1990. - P. Laurendeau, Des enfants qui philosophent, Les éditions
logiques, Montréal, 1996.
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