par Michel Tozzi
Maître de Conférences en Sciences de lEducation, Habilité à diriger des
recherches (Université Paul Valéry, Montpellier III)
La recherche vise à lélaboration dune didactique de la philosophie. Elle tente de montrer limpasse dune approche selon laquelle la philosophie serait à elle-même sa propre pédagogie (ce qui rendrait inutile sa didactisation); et linsuffisance dune démarche qui ferait reposer sa didactisation, jugée nécessaire, sur la seule auto-référence. Elle légitime sa perspective: philosophiquement, par la cohérence entre le courant constructiviste de lapprentissage et certaines théories philosophiques de la connaissance; et socio-politiquement, par la nécessité démocratique, dans le cadre dun enseignement de masse, de concrétiser didactiquement lexercice dun "droit à la philosophie" à finalité à la fois humaniste et citoyenne. Elle met au centre le processus enseignement-apprentissage du philosopher: acquisition par lélève, apprenti-philosophe, dune démarche de réflexion, et façon dont le maître va faciliter cette appropriation. Il sagit dune didactique de "lapprentissage du philosopher", où celui-ci est défini comme larticulation, dans lunité et le mouvement dune pensée impliquée, de trois processus intellectuels: problématiser des questions essentielles pour lhomme, conceptualiser des notions (savoir ce dont on parle), argumenter rationnellement des thèses et des objections (savoir si ce quon dit est vrai). Cette matrice didactique du philosopher, qui a pour finalité "penser par soi-même", définit un paradigme organisateur de la discipline problématisant (recherche réflexive), et non historique (connaissance des idées) ou doctrinal (diffusion de la Vérité). La recherche propose des dispositifs spécifiques à chacun de ces processus de pensée (capacités philosophiques de base). Ces capacités sarticulent sur des tâches complexes, développant des compétences à lire, écrire, discuter philosophiquement, dont chacune requiert une didactisation. Par exemple, pour apprendre à lire philosophiquement, a été construite une matrice proposant une série de questions à poser au texte, et à se poser, pour repérer les processus de pensée agis dans le texte, et mettre en uvre soi-même, dans un itinéraire individualisé de lecture, ces processus de pensée pour construire son sens philosophique. Sont dailleurs distinguées, parce quelles requièrent des capacités en partie différentes, la didactisation dun texte court décontextualisé (troisième sujet du baccalauréat), et celle dun texte long contextualisé (étude suivie dune uvre). De même, la didactisation de loral philosophique est entreprise, en particulier à propos de la discussion des élèves avec le professeur ou entre eux, par une réflexion sur les questions de fond (à quelles conditions une discussion est-elle ou devient-elle philosophique?), sur les compétences requises de lenseignant ou développées par les élèves, et sur des dispositifs différenciés de débat en classe. Cette didactisation convoque, avec vigilance épistémologique, des disciplines ou théories contributoires. Par exemple, léducation comparée pour saisir la spécificité de lenseignement philosophique en France; lhistoire de cet enseignement pour saisir lorigine et lévolution de son paradigme organisateur; les théories constructivistes de lapprentissage, les concepts de la psychologie sociale (représentation, conflit socio-cognitif), de didactiques disciplinaires (transposition didactique, lecture méthodique ou pragmatique pour le rapport du scripteur ou du locuteur à son auditoire philosophique, etc.) Elle élabore aussi par elle-même de nouveaux concepts: paradigme problématisant, matrice didactique du philosopher, conceptualisation problématisée, texte court décontextualisé, lecture méthodique philosophique, groupe dapprentissage discussionnel philosophique, etc. Elle interroge la conception française traditionnelle du paradigme problématisant, reposant sur le trépied fondateur: la leçon comme uvre du maître, les textes des grands auteurs comme modèles de pensée, la dissertation écrite comme forme canonique dapprentissage. Elle articule davantage les interventions du maître sur le questionnement des élèves, leurs tentatives pour réfléchir, et les difficultés quils rencontrent (représentations et raisonnements). Elle convoque les textes (y compris ceux de non-philosophes), pour stimuler la pensée, et pas seulement dans une perspective patrimoniale. Elle suggère une approche cognitiviste des programmes par capacités et compétences, diversifie les exercices dapprentissage, propose des formes différenciées décriture philosophique (exemple: laphorisme, la lettre, le dialogue ), et accorde à loral une pleine légitimité. Elle élargit même sa réflexion en dehors de la classe, par lanalyse des débats dans les "cafés philosophiques", ou la pratique des ateliers décriture philosophique. Elle redéfinit enfin lidentité professionnelle de lenseignant de philosophie, sur des bases à la fois disciplinaires, pédagogiques et didactiques; elle propose en conséquence de diversifier sa formation tant initiale que continue et de complexifier la professionnalité de ses formateurs. Cette recherche est aussi consciente de ses limites: il sagit déchapper à la dérive techniciste qui réduirait la pensée à une combinatoire mécanique de processus de pensée, et la personne à un apprenant; et politiquement, de ne pas chercher seulement une meilleure efficacité du système tel quil est, mais de faire des propositions socio-didactiques pour sa transformation.
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