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« À supposer, écrit J. Marseille, quil
faille réduire lhistoire de cet empire à un « bilan », est-on sûr de pouvoir
chiffrer tous les postes de lactif et du passif ? À quel prix estimer la vie des 75
000 combattants indochinois, malgaches, antillais, sénégalais et nord-africains morts
pour la France entre 1914 et 1918 ? En quelle monnaie convertir le prestige que conférait
en 1931 la possession dun empire sétendant sur 12 millions de kilomètres
carrés et comptant 60 millions dhabitants ? »
J. Marseille, LHistoire 69 ,
1984, p. 123
Entamons lexamen du passif.
La catastrophe démographique : massacres
et maladies. La conquête coloniale sest accompagnée de massacres des
populations indigènes et de lintroduction parmi elles de maladies qui leur étaient
inconnues et se sont révélées meurtrières. « En Nouvelle Espagne la population
indigène est vraisemblablement passée de 25 millions dhabitants en 1520 à moins
dun million et demi en 1595 - 1605, soit une diminution de près de 95 % en trois
quarts de siècle » (Encyclopaedia Universalis I, page 865). En Australie : 3 à 400 000
aborigènes à la fin du XVIIIe, 40 000 au milieu du XXe (Encyclopaedia Universalis II,
Page 823). On sait que pour « compenser » les pertes sur le continent américain, les
Européens ont puisé en Afrique : au XVIIe siècle la « traite » a assuré 1 341 000
esclaves en Amérique, un peu plus de 6 millions au XVIIIe siècle.
Cest effectivement abominable, mais on souligne moins :
- le rôle des roitelets et potentats africains
auprès desquels sapprovisionnaient les négriers européens,
- lancienneté de ce commerce qui fonctionnait
dans lAntiquité au profit des pharaons, des Grecs et des Romains et, au Moyen-Age,
au profit des Arabes.
La ruine des civilisations : ce
reproche est exposé par un chantre de la négritude, Aimé Cesaire, dans son « Discours
sur le colonialisme » (1955), « On me parle de progrès (écrit le poète). Moi je parle
de sociétés vidées delles-mêmes, de cultures piétinées, dinstitutions
ruinées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques
anéanties ». (On peut compléter linformation de Cesaire en précisant que les
civilisations précolombiennes ignoraient lusage de la roue, et que parmi les
religions « assassinées », celle des Aztèques était « assassine »).
Au nom dune certaine modernité, les
colonisateurs ont apporté la bureaucratie et ses tristes et inévitables corollaires :
lourdeur de ladministration, abondance de fonctionnaires parasites, corruption (le
« bakchich »), réalisations « pharaoniques » (on parle des « éléphants blancs »)
: vastes palais présidentiels, constructions gigantesques inadaptées aux besoins locaux
(cf la sidérurgie algérienne).
Le pillage du Tiers-Monde (titre
dun pamphlet de P. Jalee en 1965) figure également au passif de la colonisation.
Les colonies fournissent des denrées brutes, sans valeur ajoutée :
- denrées agricoles, qui seraient même obtenues sur
des terres autrefois consacrées aux cultures vivrières (ce qui est loin dêtre
toujours exact : les colonisateurs ont souvent mis en valeur des terres non utilisées ou
mal utilisées. cf la Mitidja en Algérie), de sorte que les colonies doivent acheter à
lextérieur de quoi nourrir leur population ;
- ressources des forêts et du sous-sol.
Comme les métropoles se réservent la
transformation de leurs ressources brutes, les colonies doivent leur acheter les produits
avec valeur ajoutée. Échange inégal, conduisant à lappauvrissement de celles-ci
et lenrichissement de celles là.
On ne remarque pas souvent que lAllemagne, la
Suède, la Suisse, sans empire colonial, se sont enrichies, et que le retard dans le
développement économique de lEspagne et du Portugal, qui furent de grandes
puissances coloniales, a été pour beaucoup dans la lenteur des négociations qui ont
précédé lentrée de ces deux États dans la C.E.E en 1986. Il ny a donc pas
de relation mécanique entre le fait davoir été une puissance coloniale et celui
dêtre un pays riche aujourdhui, même si les anciennes colonies du sud
souffrent généralement encore du traitement inéquitable quelles ont subi. |