••• L'enseignement de
l'occitan dans l'académie
de Montpellier

L'occitan langue vivante
Cartes de l'enseignement
Filières bilingues

••• Examens et concours
Collège
Lycée
Université
IUFM
CAPES
CRPE

Pôle de Ressources pour
l'Enseignement de l'Occitan

••• Animation
L'animation en occitan
Projet 1er degré
Projet 2nd degré

••• Ressources pédagogiques
Edition pédagogique CRDP
Annexes Anthologie
Dossiers pédagogiques
Méthode en ligne

••• Vos projets,
vos initiatives

• 1er degré
2ème degré

••• Partenaires

 



 

Petite anthologie des littératures occitane et catalane
textes complémentaires et accompagnement pédagogique

 
 

 


Roland à Saragosse



 
 

La geste de Roland a aussi inspiré des auteurs occitans modernes comme Miquèu Camelat et Bernard Manciet. On se reportera, à ce propos, au dossier proposé par Pascal Sarpoulet : "Lop a Roncesvaus, estudi de tres tèxtes sus la batèsta de Roncesvaus".
Lenga e País d'òc n° 45, juin 2006, p. 36-47.

Saragosse est, à la fin du VIIIe siècle, une cité musulmane, comme Huesca et Lérida, dans la fertile vallée de l’Èbre. La Caesaraugusta romaine est devenue  Saraqusta al-Bayda, Saragosse la Blanche. Le pouvoir musulman est cependant affaibli et divisé, alors que, plus au nord, s’appuyant sur les Pyrénées, le pouvoir chrétien s’organise en comtés (dont le plus méridional est celui de Barcelone) qui se réuniront plus tard sous le nom de Catalogne.
Charles, roi des Francs, accepte d’amener à Saragosse une armée dont une partie passera par l’est, Narbonne et le Perthus, l’autre par l’ouest, Roncevaux ou Pampelune. Il détruit Pampelune, mais ne parvient pas à prendre Saragosse, malgré les accords passés avec certains musulmans. Il quitte les lieux chargé du « trésor des Arabes » négocié pour prix de son départ. C’est au retour que son arrière-garde est massacrée par les Vascons, et le trésor volé. 
Roland a Saragosse a été découvert en 1912, à Apt. Le manuscrit (qui contient aussi le Ronsasvals) est une copie tardive (1398) d’un poème antérieur, qui atteste, selon Robert Lafont, d’une épopée rolandienne occitane. (La Geste de Roland, 2 vol. Paris, L’Harmattan, 1991). On trouvera dans l’extrait cité les traces d’une intertextualité riche, entre la production épique française et l’occitane, et entre le texte des troubadours et celui des Roland occitans. La belle Braslimonde, femme du roi de Saragosse, Marsile, est transformée en « belle Sarrasine » romanesque qui n’hésite pas à trahir son camp (c’est Orable-Guibourc dans la geste de Guillaume d’Orange).
Les personnages de Roland et Olivier sont conformes à leur caractérisation de la Chanson de Roland : « Roland est preux et Olivier est sage ». L’un représenterait, selon Robert Lafont, l’ethnotype du « Franc fanfaron », l’autre, tranquille et posé, serait « Aquitain ou Septimanien, homme du sud ».
Braslimonde a envoyé son gant à Roland, hommage féodal inversé en hommage amoureux. Roland fait alors le pari d’entrer seul dans Saragosse. Des milliers de Sarrasins vont mourir pour prix de cette gageure, mais le héros ne s’en soucie pas, pas plus que du tort qu’il fait à son compagnon d’armes, Olivier. Ce dernier est ulcéré de la trahison et dans la suite de la chanson, laissera Roland aux prises avec des milliers d’ennemis lui demander de l’aide à plusieurs reprises en vain. Il n’interviendra qu’au dernier moment, puis provoquera Roland en combat personnel, en se faisant passer pour un Sarrasin. Il faudra l’intervention de Charles pour les réconcilier.
« Le Roland à Saragosse, écrit Robert Lafont, est un poème du passage de la frontière entre mondes ennemis, des amours illégales de part et d’autre des « lignes » (mais dans Ronsasvals aussi, Baracle, mère de Galian, est une « païenne » ; l’union amoureuse se moque des haines religieuses). Ce passage a connu un succès dévorant à l’époque où le romanesque s’empare de la chanson de geste, en français et dans d’autres langues. »

 

Sus en l’engarda en es Rollan montetz.

Vi Saragossa la gran cieutat valhant,
sot si esgarda ves miech dia passant
las autas tors e-ls palays que son grans.
De l’engarda vay le duc avallant,
en destre mena Malmatin lo corrant :
tras si lo mena per las regnas d’arjant,
anc non finet entro que fon el camp :
el caval monta am tots sos garnimans,
es Olivier vay atrestal fazant.
« Olivier sira, so li a dich Rollan,
donas me-l don qu’ie-us quer e vos demant ;
si ho fatz, sira, lo guisardon es grans. »
Dis Olivier : « Que m’annas demandant ?
Si yeu ai ren que vos venga ha talant,
caval ni armas ni denguns garnimans,
yeu vos ho daray de grat e de talant.
- Merce, bel sira, si li ha dich Rollan,
Or m’en bayses en la bocca davant.
- Si faray, sira, pos vos ho voles tant. »
Anduy s’en baysan, pueys si li ha dich aytant :
« Vos remanres en l’engarda el camp,
asaldray yeu la cieutat solamant,
que yeu ho quis ha Karle mayne lo franc
e somos m’en .I. mot gentil presant ;
vuelh assalhir trastot sol veramant. »
Dis Olivier : « Sire Dieus, cal engan !
Si yeu ho saupes un petit enavant,
no-l vos dera per aur ni per arjant
Ni per l’aver qu’es en Jerusalam.
Oy, Rollan, sira, non me laysses, compans ;
si me laychas, mot me vay malamant. »
So dis Rollan : « Non ires pas avant. »
Cant ho aus Olivier, anc non fon tant dolans
E maldis l’ora que el pres garnimans :
« Plagues ha Dieu, a la paterna grant,
que-l rey Marcili vos tengues de layans
en cellas tors els palays que son grans ;
no-l pot suffrir hom de mayre vivant. »
Aus ho Rollan, petit s’o vay presant ;
lo destrier broca dels esperons trenchans,
per una comba s’en davalla brocant,
e la senhiera vay lo duc despleyant,
quatre astas en tirassa per lo camp,
per miech las combas bellament demorant.

E Braslimonda si lo vay desirant,
am sas donsellas gent disent e parlant :
« Donnas, fayt ella, ben soy meravilhans,
Ben meravilh del palaÿn Rollan :
ben ha .X. jors qu’ieu l’enviyey mon gan,
anc pueys non vi .I. message dels Franx. »
Una donzella vay la donna appellant,
si-l comanda an sus el palays veser de Rollan ;
per unas estras si vanga esgardant :
e la donzella fay tantost son comant
per unas estras nizelladas d’arjant,
e la donzella vey fors son cap gitant,
esgardet ves Mont Negre e vi venir Rollan
qu’en davalla am son destrier brocant,
e la senhiera vay lo duc despleyant.
La donzella vay a la dona e dis en robeyant :
«  Per ma fe, donna, yeu vech venir .I. Franc
que porta richas armas, mena destrier corrant :
Ben sembla chivallier al sieu captenemant. »
Cant l’auszi Braslimonda, tot lo cors ac jauzant.
Per unas estras nizelladas d’arjant
vay li donna lay fors son cap gitant,
esgardet ves Mont Negre e vi venir Rollan
qu’en davalla am son destrier corrant,
e la senhiera vay lo duc desplegant.
Sus en pes leva tost es ignellamant :
« Per fe, dis Braslimonda, so es lo duc Rollan :
esta nostra cieutat hasaldra veramant ;
abans qu’el s’en torni, lo dampnages es grans.
Layssa l’alier, a Baffon lo comant. » 

Roland à Saragosse, v. 283-357.
Edition G.Gouiran, R.Lafont, in Le Roland occitan, Bourgois 10/18, Paris, 1991.

 

Traduction

En haut de l’éminence Roland est monté.

Il voit Saragosse, la grande cité vaillante :
il regarde sous lui, vers le midi,
les hautes tours et les vastes palais.
De l’éminence le duc descend,
de sa main droite il mène Malmatin le rapide ;
il le tire derrière lui avec les rênes d’argent
et ne s’arrête pas avant d’être dans la plaine ;
il remonte à cheval avec tout son équipement
et Olivier en fait tout autant.
« Sire Olivier, lui a dit Roland,
accordez-moi ce que je vous requiers et demande.
Si vous le faites, sire, la récompense sera grande. »
Olivier dit : « Que me demandez-vous ?
Si je possède rien que vous désiriez,
un cheval, des armes ou un équipement,
je vous le donnerai avec plaisir et volontiers.
- Merci, beau sire, lui répond Roland,
Avant, baisez-moi sur la bouche.
- Je le ferai, sire, puisque vous le voulez. »
Ils échangent un baiser, et Roland reprend :
« Vous resterez sur l’éminence dans la plaine,
je mènerai l’assaut seul contre la cité :
j’en ai fait la demande au Franc Charlemagne
et il m’a invité à lui en rapporter un superbe présent ;
je veux vraiment mener l’assaut tout seul. »
Et Olivier : « Sire Dieu, quel piège !
Si je l’avais su auparavant,
je ne vous l’aurais pas accordé pour or ni pour argent,
ni pour toute la richesse de Jérusalem.
Hélas, Sire Roland, ne me laissez pas, mon compagnon ;
si vous me laissez, cela va mal pour moi !
 - Non, dit Roland, vous ne ferez pas un pas de plus. »
Quand Olivier l’entend, jamais il n’a tant souffert,
Il maudit l’heure où il a revêtu l’armure :
« Plût à Dieu, le père tout-puissant,
Que le roi Marsile vous retînt là prisonnier,
Dans ces tours et ces grands palais ;
Aucun homme né de mère ne peut souffrir cela. »
Roland l’entend, mais en fait peu de cas ;
il pique le destrier de la pointe des éperons
et descend éperonnant dans une combe,
le duc déploie son enseigne
qui traîne au sol sur la longueur de quatre lances,
parmi les combes s’attardant spendidement.

Cependant Braslimonde le désire,
elle parle et devise noblement avec ses suivantes :
« Dames, fait-elle, je m’étonne,
je suis étonnée du paladin Roland ;
cela fait bien dix jours que je lui ai envoyé mon gant
et je n’ai jamais vu venir un messager des Francs. »
La dame appelle une suivante
et lui commande de monter en haut du palais voir ce qu’il en est de Roland,
qu’elle aille regarder par une fenêtre.
La suivante obéit aussitôt à son ordre.
Par une fenêtre niellée d’argent,
elle passe la tête au-dehors.
Elle regarda vers le Mont-Noir et vit venir Roland
qui descendait en éperonnant son destrier ;
le duc tient son enseigne déployée.
La suivante retourne vers la dame et dit en rougissant :
« Par ma foi, Madame, je vois venir un Franc
qui porte de riches armes, mène un destrier rapide ;
On voit bien que c’est un chevalier à son allure. »
Quand Braslimonde l’entendit, elle en eut le cœur tout joyeux.
par une fenêtre niellée d’argent
la dame passa la tête au-dehors,
elle regarda vers la Mont-Noir et vit venir Roland
qui descendait avec son destrier rapide ;
le duc tient son enseigne déployée.
En se dressant sur ses pieds d’un mouvement vif :
« Par ma foi, dit Braslimonde, c’est le duc Roland.
Il va certainement assaillir notre ville ;
avant qu’il s’en aille, le dommage sera grand,
Qu’il vienne, je le recommande à Bafom. »

Roland à Saragosse, v. 283-357.
Traduction : Gérard Gouiran, Robert Lafont.


 
 

accueil

 
     
 

L'Espace académique langues régionales est une création de l'Inspection pédagogique régionale et du CRDP de l'Académie de Montpellier, Décembre 2006.