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A propos de Mireille de F.Mistral, pages 82-84 de la « Petite anthologie… »
Extrait d’un article de Robert Lafont
publié dans la revue Europe en 1959, à l’occasion du centenaire de Mirèio.
II est banal de dire d'une grande œuvre littéraire qu'elle est plus célébrée que connue. Mais pour Mireille cette divergence de la gloire et de l'étude atteint une dimension invraisemblable, la dimension d'un véritable drame culturel. De cela d'abord il faudrait rendre compte. On y voit bien des raisons.
L'obstacle de la langue, sans doute, malgré la traduction française qui accompagne toujours le texte. Mireille est une œuvre de langue d'oc. Sa connaissance est fonction de la curiosité que l'on a pour la littérature occitane. Et celle-ci, régionale ou régionaliste, marginale comme on l'a dit, longtemps privée du soutien de l'enseignement, a dépensé en pure perte ses chefs-d'œuvre. Fort heureusement et depuis peu d'années, la situation se transforme. Une notion plus juste de la vie littéraire française permet une remontée des œuvres d'oc aux surfaces de la critique historique (1). On voudra bien considérer les pages qui suivent comme une préface à ce phénomène considérable que serait la prise en charge de l'expression occitane par une culture française aérée, nuancée, réaliste.
Mais à l'incuriosité pour Mireille et son auteur il y a des raisons particulières, qui tiennent à l'œuvre et à l'homme. Le poème provençal est mal intégré à la chose littéraire parce qu'il a été mal étudié, parce qu'on ne sait où le situer selon les perspectives habituelles. La bibliographie mistralienne est abondante, mais décevante. Passe encore pour les analyses formelles, de la langue, du style, de la strophe : elles ne sont pas très éclairantes, mais elles existent. Par contre, nous manquent les travaux de synthèse pu d'inteprétation qui nous permettraient d'apprécier l'importance de Mireille, sa teneur poétique, son contenu d'idées, ses relations à d'autres œuvres. Les jugements que l'on porte souvent pour essayer de placer Mireille quelque part dans la littérature universelle sont d'un académisme inoffensif. Mistral est un classique. Mistral est un antique. Mistral est un romantique. Appréciations si générales et scolaires qu'elles ne prouvent plus rien. Ainsi de la controverse Thibaudet-Maurras (2) jadis, jugements cavaliers d'essayistes. Ils ne remplacent pas la simple étude méthodique de l'œuvre et surtout de sa genèse, où se cache l'intention même du poète. Non pas l'intention affirmée qui peut être de politique personnelle, mais l'intention secrète et sûre, mêlée à l'acte créateur. Nous savons que cette étude ne peut être menée à bien sans une connaissance réelle de la biographie mistralienne. Et ici les interdits foisonnent. Le chercheur avance dans une atmosphère désagréable de scandales minuscules, d'hostilités vêtues en principes. Il avance contre Mistral lui-même qui a très tôt barré les accès aux années de création de Mireille. Si bien qu'il est permis de dire que Mireille, après un siècle étale de célébration académique, va connaître la vie ardente du chef-d'œuvre dans la mesure où tomberont les précautions voulues par son auteur. Mais déjà il est permis, sans préjuger des interprétations futures, d'ouvrir sur le poème des lumières un peu moins voilées que celles dont on a pris l'habitude pendant un siècle.
LE QUARANTIÈME ENTRETIEN DE LAMARTINE
Cette habitude, d'où vient-elle ? Sans nul doute de ce coup splendide du sort que fut le Quarantième Entretien de Lamartine. Ce texte illustre plaçait Mistral d'emblée à un niveau que ne fréquentent que les génies. Et certes, c'était utile. Il était utile de prononcer le nom d'Homère, puisqu'il s'agissait avec Mistral d'un épique, non à la manière forcée des auteurs du 17e français, ou à la manière philosophique des Vigny, des Hugo (la Légende des siècles, annoncée en mai où Lamartine salue Mistral, paraîtra le 26 septembre), mais à la manière gréco-latine. Il fallait bien arracher le jeune Maillanais à la promiscuité des littérateurs, ses contemporains (3), pour apprécier le poids de son génie. Mais cette évaluation superbe de la qualité d'une œuvre s'est faite au détriment d'une définition de ses qualités. Tout est contresens dans le Quarantième Entretien : qui n'est pas d'accord là-dessus ? Et Lamartine savait bien que ce jeune homme qui lui était envoyé par Jean Reboul n était ni un aède primitif, ni un pâtre de la Grau. Mais il trouvait l'occasion d'un beau geste bien ample, d'une célébration héroïque, d'une reconnaissance publique des génies : Tu Marcellus eris ! De telles paroles flattent celui qui les prononce autant que celui à qui elles s'adressent. Si bien que Lamartine, en saluant Mistral, intimidait la recherche future. Il laissait croire que l'on n'avait pas à connaître désormais, mais à admirer. Il obscurcissait la connaissance que l'on pouvait gagner de Mireille. Le centenaire de 1959 est, - on s'en aperçoit bien vite à fréquenter ceux qui le célèbrent -, beaucoup plus celui de cette gloire que celui de l'œuvre. Il y a cent ans depuis Lamartine. Aussi, pour aller interroger le texte, faut-il d'abord percer l'épaisseur de cet événement historique qui part de lui et qui s'est prolongé jusqu'à nous. Chemin faisant et par la faute de l'opéra de Gounod, l'affabulation a échappé au poème ; dans la conscience populaire provençale elle-même l'histoire des deux enfants amoureux s'est délivrée de la belle orchestration verbale mistralienne pour s'habiller d'une défroque musicale sans originalité et certainement bien peu accordée au génie du lieu.
Quoi qu'il en soit, relisons Mireille. C'est le meilleur service que nous puissions rendre à la mémoire de son auteur, et le moyen le plus sûr de lui ouvrir un nouveau siècle d'immortalité.
LA DONNÉE DE MIREILLE
L'histoire, on la connaît donc. Un enfant, ou presque (moins de 16 ans) aime une fille qui n'a pas son âge. Lui est fils d'un vannier, il va pieds-nus par les chemins ; elle, doit recevoir l'héritage d'un riche domaine rural. Ensemble ils découvrent les premiers émois de l'amour, se veulent en mariage et se voient refusés l'un à l'autre. Mireille s'enfuit du mas paternel pour demander du secours aux Saintes Maries de Camargue. Frappée du soleil, elle meurt. Telle est l'anecdote, la donnée du poème. Rien de plus. Tout le reste est péripétie ou orchestration.
On ne peut souhaiter aventure plus simple et, dans la simplicité, plus signifiante. Il faut partir de là. De l'aveu même de Mistral, tout partit de là : « Je m'étais proposé de faire naître une passion entre deux beaux enfants de la nature provençale, de conditions différentes » (4). Le sujet donc de Mireille est une mésalliance refusée, et une mort par amour. La critique a coutume, parlant du poème, de négliger ce qu'il raconte. Ce silence ne serait-il pas révélateur de positions prises et d'une erreur volontaire ?
La critique aussi prend Mireille à son point d'achèvement, en 1859. Or la gestation fut lente et inégale. Entre le moment où il entreprend son poème et celui où il l'achève Mistral a eu le temps de se transformer. En fait pour comprendre la valeur de l'anecdote, du sujet, il faut se placer à l'instant où il se trouva conçu.
N'hésitons pas à remonter assez haut dans cette vie. A 17 ans. En 1847, Frédéric vient de passer son baccalauréat à Nîmes. Pendant un an il va vivre oisif à Maillane, sans se déterminer pour le retour familial à la terre. Dans ses Mémoires il reviendra sur ce ravissement qu'il connut, à retrouver le monde agreste de son enfance, et sur son demi-déracinement : en 1847, il n'est plus un paysan, il le sait, et surtout dans l'amour (ou ce qui lui en tient lieu à cet âge-là, le marivaudage villageois). Sa vocation provençale est beaucoup moins assurée qu'on ne le prétend généralement. Il a bien rencontré Roumanille, mais n'en a pas fait son maître à penser.
Et quelle année ! En février la Révolution éclate. Fièvre républicaine. « Aux premières proclamations signées et illustrées du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit. » Paraissent en français des vers enflammés de Mistral (5). Puis l'été : il écrit en provençal les Moissons, géorgiques qu'il enverra à Roumanille pour la Toussaint (6). Des Moissons datent quelques élancements poétiques qui habiteront Mireille : une vocation ethnographique, source de poésie descriptive, un goût de la provençalité, même excessive, exotique, et le thème grandiose de la farandole de la Saint Jean. D'anecdote, point. Les Moissons ne sont pas un poème narratif. Mireille n'est pas née. Mais le terrain propice à son éclosion est trouvé : chaleur sensuelle, liberté juvénile du ton.
Mistral alors part pour Aix, étudiant en droit. Les années d'Aix sont un blanc absolu dans la biographie mistralienne traditionnelle (7). Lui-même ne nous en dit rien : les treize pages des Mémoires consacrées à cette période sont meublées par le cortège de la Fête-Dieu, les types humains pittoresques de la ville et les aventures d'Anselme Mathieu. Cependant une évocation sentimentale : celle des amours dans les cyprès et de la pauvre Louise, qui aima Frédéric sans être payée de retour. C'est en marge de cette aventure tendre que la tradition orale place l'histoire de la servante du Mas du Juge que Mistral aima farouchement et qu'il laissa chasser. Vérité ou légende ? les preuves de fait, si elles existent, restent inconnues, Mistral, plus tard, devait déclarer : « Si j'avais aimé Mireille, je n'eusse pas écrit Mireille ». Réservons donc la solution du problème biographique, en soulignant toutefois son importance: Mistral aurait-il éprouvé en son cœur la souffrance de son héroïne (8) ?
Mais par sympathie il ne pouvait que l'éprouver. Nous savons sa jeunesse ardente. De cela font foi les quelques poèmes des années 50 et 51 qui prennent place dans le recueil collectif des Provençales (52) : poèmes pleins d'éclat et souvent bien frappés. Très modernes d'allure. Rien de la sage mièvrerie qu'aimé Roumanille, ou de la médiocrité banale des autres provençaux. Saint-René Taillandier ne s'y est pas trompé (9).On songe à Théophile Gautier et un peu à Baudelaire, Mistral alors n'est ni un primitif ni un « antique », mais un épigone du romantisme français. Un esthète et un sensuel. Ce moment de la littérature provençale est normalement baigné d'influences parisiennes : c'est en 51 que Théodore Aubanel écrit le Livre de la Mort. Tout ce que nous pouvons savoir de ces jeunes gens les révèle attentifs à la mode littéraire. Ils ont le culte de la passion, et ce culte explique l'amour d'Aubanel pour Zani sous sa brûlante noblesse d'expression. C'est dans cette atmosphère chaleureuse que l'idée de Mireille vint à Mistral.
Mistral est rentré au Mas du Juge au printemps de 1951. Son père est devenu aveugle. Mais Frédéric a-t-il le temps de s'occuper de la terre ? Les années 1851, 1852, et 1853 le saisissent d'une agitation provençale continue. Sollicité par Roumanille, il devient le meilleur ouvrier de la Renaissance, assiste aux congrès d'Arles et d'Aix, se môle aux querelles du temps, se brouille avec son maître et régent pour une question d'orthographe (10). Et il compose son poème. En juillet 52 trois chants sont déjà écrits. L'œuvre aura huit ou dix chants. Mais en septembre 53 il entreprend un chant. Aussi vers 1854 peut-on dire que Mireille est écrite dans son premier état. Ce n'est sans doute pas encore Mireille (11), mais Lou Panieraire. À cette période pourtant appartient l'histoire contée.
L'ARDEUR DE LA JEUNESSE
On ne donne à cette histoire tout son relief que si l'on songe à l'âge du poète : 21 ans, 22 et 23. c'est dans sa propre jeunesse ardente que Mistral fait vibrer l'ardeur de ses personnages. Qu'il ait vécu ou non un malheur comparable à celui dont il les accable (et bien davantage, c'est sûr, s'il l'a vécu), il se sent lié à eux par la solidarité du cœur. C'est pourquoi l'œuvre proclame les droits de l'amour, et célèbre jusque dans la défaite aux Saintes-Mariés de la Mer, l'amour plus fort que la mort. Cette signification est très clairement assurée : jusqu'au chant vu grandit une passion qui à aucun moment ne rencontre d'obstacle. Vincent a bien un moment de recul et de terreur : « De moi à vous il y a un labyrinthe... Je ne suis qu'un vannier, Mireille, un batteur de campagne ». Mais la jeune fille repousse l'argument : « Eh ! que m'importe que mon bien-aimé soit un baron ou un vannier, pourvu qu'il me plaise à moi !» Et soudain le superbe chant VII est là, qui déchaîne le drame. Maître Ambroise rétorque à son fils : « Richesse et pauvreté, insensé, te répondront ». Vincent s'indigne : « Mais d'être pauvre c'est donc la peste ? » Et sa sœur, Vincenette, intervient. Elle raconte une sombre aventure, celle d'un laboureur, amoureux de la fille d'un mas ; on la lui refusa, il mit le feu à la meule et se noya dans le puits. La poésie est grande, le ton d'une exceptionnelle beauté. Les jeunes ont fait alliance et la passion qui les anime n'est ni gaie ni sereine. Un grand souffle de révolte traverse le poème. Maître Ambroise le ressent, et part demander Mireille pour son fils. Il affronte maître Ramon.
On ne saurait éviter une question. Mistral a déclaré avoir peint Maître Ramon à l'image de son propre père, et nous savons qu'il écrivit son poème au mas du Juge, tout près de ce patriarche : « Je l'ai peint dans mon poème, sous deux formes diverses : Mèste Ambroi et Mèste Ramoun » (Lettre à Adolphe Dumas du 12 mars 59). Ainsi la scène fameuse où les deux vieillards se heurtent de plein fouet d'âmes et de paroles, ce serait un dialogue de deux François Mistral ? La simplification est excessive. Mais elle souligne l'ambiguïté des sentiments du poète. Une construction antithétique dont la première pièce est l'hostilité aux vieillards. Car si Maître Ambroise est sympathique, c'est par sa condition et non par nature. Sa pauvreté l'élève en majesté lorsqu'il proclame : « Que je sache encore, elle n'est point vice la pauvreté, ni souillure ! » Une fois cette leçon donnée à qui le méprise, il disparaît totalement du poème. C'était son dernier mot. Quant à Maître Ramon, il est grand, mais bien antipathique. Maître incontesté, il doit sa dignité à sa science agricole et sa force que l'âge ne mord pas, non à sa générosité. Sa colère est terrible. Il crie, il insulte. Il s'abandonne à la cruauté : « Tu resteras, vois-tu ? aurais-je de t'attacher avec les entraves.. ». dit-il à Mireille. Sa douleur devant l'agonisante, si elle est bien une douleur de père, ne lave pas sa barbarie. Aussi la dernière parole du poème est-elle un cri pour le maudire. Vincent rêve de posséder son amie par delà la mort « pendant qu'aux lieux où elle était, ils se heurteront le front sur la terre de remords...» Ils, c'est-à-dire Ramon et Jeanne-Marie.
Mistral n'a jamais dit que Jeanne-Marie fût sa mère. On s'en doute, si l'on sait de quelle adoration il a entouré la jeune épouse de Maître François. La mère de Mireille n'est qu'un personnage secondaire, mais sans gentillesse. Aussi brutale que Ramon, c'est elle qui ouvre la voie aux invectives qui accablent la pauvre fille. « Tu as refusé le pâtre Alari, celui qui possédait mille bestiaux... Eh bien ! vas-y, de porte en porte, avec ton gueux courir les champs ! » Désespérée, elle essaiera de déchirer quelqu'un et ce sera Tavèn, qu'elle accuse d'avoir ensorcelé Mireille.
En fait, très simplement les personnages de Mireille se classent en deux camps : les jeunes, tous alliés, et les vieux. Du côté des vieux une sagesse glacée et dure, celle de Maître Ambroise parlant à son fils, ou l'orgueil barbare que donne la fortune. On voit bien que le poète n'avait pas 25 ans !
L'œuvre, ainsi, est pathétique plus qu'épique. Elle vibre de colère. Elle est revendication. Cette revendication est proclamée, élargie par Tavèn. Lorsque les jeunes étourdies qui sont venues défaire les cocons se moquent de Mireille et de son amoureux, elle intervient. C'est vers elle que les deux enfants iront en un jour de grand malheur, lorsque Vincent meurt par la blessure reçue d'Ourrias. Elle est l'alliée de tout ce qui est jeune dans la nature, de la force germinative, des élans de l'amour. Le personnage n'est pas essentiel dans la narration, il l'est peut-être dans la signification de l'œuvre. Son modèle est facile à trouver dans toutes ses sorcières de villages que la campagne française a longtemps possédées : pauvres femmes que la misère a d'abord éloignées des foyers paisibles et cossus et qui se vengent par le maléfice de leur exclusion sociale. La sorcellerie, on le sait, est un phénomène social. Elles sont au service de ce qui rompt l'unité des familles, et avant tout entremetteuses.
Tavèn, d'ailleurs, n'est pas mauvaise. Les vaticinations qui l'enlèvent font intervenir la volonté de Dieu, et jamais le Diable. Le Diable n'existe pas dans Mireille, pas plus que le péché. En somme, Tavèn donne au poème une morale naturaliste et saine. Et si l'opposition des jeunes et des vieux peut passer pour éternelle, parce que présente dans la littérature occidentale depuis ses origines, la façon qu'a Mistral de concevoir la sorcière est, elle, moderne. Elle sous-entend une sanctification de la passion, le refus d'une malédiction séculaire.
On pourrait donc parler de romantisme : non pas au sens de l'histoire littéraire pure, mais de l'histoire des mœurs. Mireille n'était possible qu'après une transformation des esprits au regard du sentiment amoureux, a-social entre tous. Est-il besoin de souligner que cette transformation, vers 1850, est acquise dans la conscience des jeunes gens de la ville, des nouveaux bourgeois cultivés, et nullement dans le monde du Mas du Juge ? La jeunesse de Mistral d'une part explique la fougue avec laquelle il vit cette opposition des générations et la toute puissance de l'amour. Mais d'autre part son « déracinement », son intelligence éveillée de Français cultivé le poussent à légitimer ce combat, à le parer d'un naturalisme qu'exprime Tavèn. C'est là un des aspects les plus méconnus de l'œuvre, mais certainement des plus évidents !
Nous ne voulons pas dire pour autant qu'il soit le seul. L'œuvre est immense, complexe. On songera qu'elle a eu le temps d'évoluer entre 53 et 59. En 54 se placent deux événements importants. L'un est extérieur au poète : les efforts de regroupement provençal de Roumanille tournent court et les Avignonnais se regroupent autour de lui pour la fondation du Félibrige ; Mistral est le plus doué, déjà le chef de file littéraire des nouveaux félibres. Investi d'une responsabilité unique, il va fonder la littérature neuve par une épopée. Le poème ne peut que gagner en gravité, en généralité par cette promotion de son auteur, et perdre en lyrisme. L'autre événement touche l'homme : Maître François Mistral meurt ; ses biens sont partagés en trois lots. Frédéric ira vivre au village, dans la petite Maison du Lézard, avec sa mère. Poète de profession ! Il polit et repolit son œuvre pendant quatre ans. La visite qu'Adolphe Dumas lui fait dans l'année 1856 (cette année-là Lamartine commence son Cours Familier de Littérature) nourrit sa confiance. Une autre passion peut-être en 58 le bouleverse. Tout près de lui Aubanel vit son grand amour malheureux. Et c'est l'éclatement du chef-d'œuvre.
Le style est devenu adulte. Et surtout le fil ténu de l'intrigue disparaît sous la symphonie des strophes provençales. Une des dernières corrections est révélatrice de la maturité du sentiment poétique. Les deux premiers vers étaient :
Cante uno chato que, pecaire ! / noun pousquè l’vé soun calignaire (je chante une fille, qui, la pauvrette, ne put avoir son amoureux). Mistral d'un trait génial de plume écrit : Cante uno chato de Prouvènço / dins lis amour de sa jouvènço. L'œuvre se dépersonnalise. L'anecdote recule.
Mais de cette première inspiration que l'on devine généreuse et lyrique, il reste la générosité et le lyrisme du poème. Il reste aussi un ton de romanesque adolescent, un peu mièvre, mais joli, qui parcourt quelques moments du récit : c'est le refrain du duo d'amour (mais parlons bas, mes lèvres, car les buissons ont des oreilles), c'est le thème de l'astre où se retrouvent les amants après leur mort. C'est, plus gravement, le rêve final de Vincent : l'amour dans le tombeau, sous le sable et les vagues. Tous thèmes d'époque, entraînés par le flot romantique et qui assurent la présence du jeune Mistral dans son siècle.
UNE MIREILLE REALISTE
La conversion esthétique de Mistral au monde des mas est assurée dès 1848. Bon élève de l'enseignement classique, il a été ravi de trouver dans l'univers de son enfance, la poésie virgilienne revécue. La fréquentation de l'œuvre de Lamartine ne pouvait que l'encourager dans l'utilisation littéraire de ces retrouvailles. De même l'amitié de Roumanille, dont les Margarideto paraissent en 47, mais Mistral les connaissait déjà. Il est bien vain de découper, comme le font certains, déjà, dans ce moment littéraire, une influence qui définisse Mistral. Admiration pour Lamartine et nourritures gréco-latines concourent parfaitement aux mêmes émotions. Et naturellement l'œuvre la plus lue depuis dix ans, Jocelyn, est la plus influente. Et naturellement la Provence étant plus latine que le Maçonnais, l'inspiration mistralienne sera plus antique et païenne que celle de Jocelyn. D'où les Moissons.
Cette conversion esthétique, acquise, se renouvelle en 1851 sans effort. Elle comprend la reconnaissance de la beauté des paysages, mais aussi la révélation d'une vie simple, biblique. Encore ici pensons à Lamartine :
« Voici le banc rustique où s'asseyait mon père,
La salle où résonnait sa voix mâle et sévère
quand les pasteurs, assis sur leurs socs renversés,
lui comptaient les sillons par chaque heure tracés,
ou qu'encor palpitant des scènes de sa gloire,
de l'échafaud des rois il nous disait l'histoire,
et, plein du grand combat qu'il avait combattu,
en racontant sa vie enseignait la vertu. »
Le monde de Mireille est là. Maître Ramon y est. Imagine-t-on que Mistral soit resté indifférent devant de tels vers qui lui montraient quelle chance poétique il avait avec son mas du Juge ? Pas plus qu'il n'était resté indifférent, collégien, au vers classique: O fortunatos nimium agricolas...
Mais il s'agit d'une conversion d'abord esthétique, on l'oublie toujours. Ou plutôt on mêle les époques dans la vie de Mistral. On reporte sur le temps de Mireille une idéologie terrienne, ennemie du machinisme et du progrès, qui date surtout d'après 1870. Lui-même l'a fait et de cela sont nés les Mémoires et Récits. Or rien ne permet d'affirmer qu'avant 1859 Mistral ait adhéré aussi à l'ordre social qu'il découvrait sous la fresque antique. Bien au contraire, nous le sentons attiré intellectuellement par le monde mobile du siècle, les idées nouvelles. Dès son enfance il subit l'influence de la famille de sa mère, les Poulinet, qui n'ont rien de terriens. En Avignon il est mêlé aux citadins. Un de ses maîtres d'études, l'ancien sergent Monnier l'éduque en républicanisme. Malgré Roumanille c'est en républicain que Mistral entre dans la littérature, et en français ! Il s’y maintiendra tout le temps d’Ais, sans doute y trouvera-t-on des opinions très peu flatteuses pour la vie de mas, Mistral a résisté à la condition paysanne qui le menaçait. Avant d’être un poète de la terre, il a été un intellectuel, ce qu’on appellerait aujourd’hui un « intellectuel de gauche » :
« Et quand sur nos aïeux la verge féodale
Frappait pour assouvir les caprices des grands
Le pauvre que le riche écrasait sous la dalle,
Exaspéré, sortit des rangs... (12) »
On observera comment, dans ces vers de 48, la jacquerie est modernisée, le noble devenant le riche !
Et Mireille, proclamant le droit qu'a l'amour d'ignorer la fortune, attaque la toute puissance de l'argent. Mistral serait-il contre l'ordre que symbolise son père ? Cela n'a rien d'impossible. Cela s'appelle générosité, un trait de jeunesse. Le conflit éclata en 1848 entre le père et le fils, pour des motifs d'opportunité politique. Il était sans doute plus profond et plus dramatique. Et bien vécu. L'œuvre en fait foi.
[…]
Robert Lafont, extrait d’un article paru dans Europe en1959.
Notes
1. Cf par exemple le tome III de l’Encyclopédie de La Pléiade, Histoire des littératures, « Les littératures du domaine d’oc », p. 1460-1514. par André Berry. Gallimard, 1958. reed.1963.
2. Action Française, 29-08-1922. et N.R.F. Décembre 1931. — II est piquant de noter que Maurras défendait dans l'affaire la thèse du romantisme de Mistral.
3. Une édition photographique du manuscrit du Quarantième Entretien vient d'être procurée par Mme de Flandreysy-Espérandieu (Institut Méditerranéen du Roure, Avignon). On y verra les repentirs de plume de Lamartine quand il nomme les écrivains français.
4. Mémoires et Récits, Plon, chap. XI.
5. Poèmes parus dans le Coq: Le Chant du peuple (28 mars 48). et Comment on redevient libre (15 avril 48). cft Achille Rey. Frédéric Mistral, poète républicain, 1929.
6. Edition de P. Dévoluy, in Revue de France, juillet-août 1927.
7. La vocation provençale de Mistral à Aix a-t-elle subi une éclipse ? En tout cas le provençalisme n'est pas conçu : le jeune juriste célèbre dans une thèse les bienfaits de la centralisation !
8. Cette tradition a été reprise par M. H. Longnon dans la Revue d'Histoire Littéraire de la France (1954, n° I) ; la démonstration est assortie des « allusions > faites au drame par Mistral lui-même, et qui. sans cela, font trois phrases inexplicables des Mémoires. On peul ajouter une phrase de la plume de Mistral sous sa photographie, en tête de la Genèsi (Champion 1910), qui reprend l'histoire d'Abraham et d'Agar. Cette opinion, à laquelle nous nous sommes associé (Mistral ou l'Illusion, Plon, 1954) fut l'occasion en Provence d'une campagne de presse assez pittoresque qui révélait chez certains « mistraliens » le désir de bannir à jamais toute interprétation de Mireille suivant la biographie du poète.
9. cft. préface : « On voit partout qu'il (Mistral) a l'ambition de mêler à la trace naturelle de la langue du Midi la vigueur d'une littérature plus mâle. »
10. C'est la raison pour laquelle la première Mireille, celle d'avant 54, fut écrite en une autre orthographe que celle que Roumanille mettait alors au point.
11. Finissons-en en passant avec une légende. Le nom de Mirèio n'est pas du tout mystérieux. Il ne vient pas non plus de Miriam, comme le suggère Mistral dans Lou Tresor dou Felibrige. Lui-même savait à quoi s'en tenir : Le nom commun Mirèio, merveille, était bien connu en Provence. Les félibres l'employaient jusqu'en 1859. Après cette date ils l'ont remplacé par meviho, meraviho dans leurs rééditions, cft l'article de Roter Roux, in Armana Prouvençau, 1959.
12. Mistral, Comment on redevient libre, cf. la note 1.
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