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Petite anthologie des littératures occitane et catalane
textes complémentaires et accompagnement pédagogique

 
 

 


Auba roja

 

 
 

Petite anthologie des littératures occitane et catalane, pages 60-61
Notes complémentaires sur l’Eglòga II de Pey de Garros

 

Comme Virgile dans les Bucoliques, Pey de Garros met en scène dans ses Eglògas de nombreux personnages d’origine populaire, villageois et villageoises, bergers, soldats, propriétaires et vagabonds (21 personnages dans 8 églogues). Ce sont des dialogues ou des monologues, qui parlent d’amour ou de guerre. Les Eglògas, dit Pierre Escudé, sont « la chronique d’un Âge de Fer où le conflit est permanent, fondateur du monde et des rapports entre personnages. »
Dans l’Eglòga II, Mauverdot est un profiteur cynique qui aime plus que tout « pescar en aiga trebola ». Il dit avec réalisme sa jubilation d’échapper à la destinée du paysan et à la « grand penassa rustica ». Le monde rural n’a rien de poétique à ses yeux, l’univers de la bucolique virgilienne est tourné en dérision.  L’éloge de la guerre dans la bouche d’un tel personnage se change aisément en satire.  La guerre est cause de la perversion des hommes. « Auba roja, vent o ploja », dit le proverbe. Le temps qu’il fait et la pluie annoncée ont la couleur du sang : aubaine pour les « arlòts ». Mais Garros laisse au lecteur le soin de tirer la « morale » d’une Histoire sans morale.
La langue de Garros est un gascon richement travaillé dans la pâte de l’oralité populaire. Philippe Gardy souligne, dans « Réalisme et Arcadie : Pey de Garros et Robert Ruffi » (Actes du colloque Pey de Garros de Lectoure, dir. Jean Penent, CIDO, 1988), les « effets de réel » crées par la langue même : « proverbes, refrains de chansons populaires, jeux, façons de faire ou de dire, rythment le déroulement de chacune des scènes imaginées par le poète gascon. Ils ne sont pas les signes d’une idéalisation folklorique, d’un immobilisme muséographique, mais bien les marques colorées d’un « amour du réel », d’une recherche presque matérialiste, dans le sens philosophique du mot, des rapports qu’entretiennent une langue, une terre, une histoire tragique ».
L’édition de référence est encore actuellement celle d’André Berry, Les Eglogues de Pey de Garros, Toulouse, Privat, 1953, en attendant l’édition de Jean Penent dont il a bien voulu nous donner la primeur, pour le texte de l’Eglòga II. dont un extrait seulement est cité dans la Petite anthologie, pages 60-63, Ses notes linguistiques et historiques seront utiles pour la compréhension et l’interprétation d’un texte particulièrement difficile (lexique rural très technique et nombreux idiomatismes) et que les enseignants auront intérêt à travailler avec l’aide de la traduction.
Le travail linguistique portera particulièrement sur les expressions proverbiales et le refrain.
.

MAU-VERDÒT (1)                   

Anga donc la patz adromida
e per tostemps siá sepelida.
Visca l’arreproèr qui tròta :
« Diu volha manténguer riòta ».
Plus non vau héner las vivèras, (2)
ni plus podar las vidauguèras
damb nòstes aoms maridadas. (3)
Aqueras causas è leishadas
per quauque mardanh o cajòc.
[...]
Encara mens mon còr s’aplica
a la gran penassa rustica.
Mon cas es ara sens gran pena :
portar la coa de padena (4)
au lòc de l’arrolh e la pala,
de l’arrastèth e la bibala.
Jo som vengut deu pas au tròt,
damb lo lin è cambiat lo bòt. (5)
Jo n’enduri hame ni set
devath un mandilh d’arrosset
hèit e tescut de peu de craba
que jo non presi pas ua raba.
Ara d’esclòps desgansolats
los mens pès non van abilhats.
Au lòc d’un petapruet, porti (6)
lo gròs pototom quan jo sorti (7)
de la barraca on è ses clau
ubèrt las caishas. E quan plau,
ma garramacha es bona bòta :
Diu volha manténguer riòta !
Bigarrat apròp las ensenhas,
coma Senta-Crotz-de-Verenhas, (8)
jo camini de tau compàs
que la grua mia sos pas.
Au còrs la guèrra me gorgòta :
Diu volha manténguer riòta.
A la taula som deus darrèrs
mès a combáter deus prumèrs.
E que siá ‘tau ! Tres engreishadas         
garias jo sabi ajocadas :
aquí jo’m vòli apitarrar,
damb aquò jo’m vòli carrar. (9)
E quan los pòts untats aurè,
de patacs l’òste pagarè.
[...]
Per har brèu, mendic non serè (10)
tant que guasanhar jo poirè
deu ben a la punta de lança.
Ò ! Lo bon temps qui nos avança
e possa mès en un quart d’ora
que tot un an d’auta tempora.
Encara viet que l’auba roja
nos escospe d’un pauc de ploja. (11)
Plan amonedats e vestits,
non pas com davant langostits
de tot aquò non hèm qu’arríser.
Qui poirè d’aquest temps maudíser
qui tan plan los arlòts avita ? (12)
Non, per-hé, pas jo de ma vita. (13)

 

NOTES

(1) Mauverdòt ou Mau-Verdòt : mauvais Verdet (prénom). Verdet (ou Verdòt) serait un personnage proverbial rusé et adroit et Palay rapporte l’expression fin com Verdet  (p. 121). Un verdet  est aussi un oiseau, le verdier. Pour Lespy (p. 28), l’expression fin com Verdet  serait ironique, le verdier se laissant prendre facilement à la glu.

(2) Héner vivèras : bêcher en style plaisant. Palay signale en Armagnac le surnom de talhuca-vivèras  (coupeur de lombrics) donné aux paysans (p. 931). Pica-talòs  (pique-lombrics) présente un sens analogue : sobriquet des habitants de Salies-de-Béarn (Palay, p. 779).

(3) Vidauguèras… aoms. La deuxième bucolique de Virgile est aussi un monologue, celui d’Alexis disant son amour pour Corydon et lui déclarant : « A ! Corydon, Corydon, quae te dementia cepit ? / Semiputata tibi frondosa uitis in ulmo est. » (Ah ! Corydon, Corydon, quelle démence t’a saisi ? Ta vigne reste à demi-taillée sur l’ormeau trop feuillu). Selon Durrieux (p. 47), « La vigne encore aujourd’hui (1895) se cultive sur les arbres, notamment dans certaines parties des Hautes-Pyrénées ». Garros n’-a-t-il pas su résister au désir de souligner la permanence en Gascogne d’une coutume antique ? Il pouvait aussi bien se souvenir de l’épithalame composé par Ronsard en l’honneur de Jeanne de Navarre et d’Antoine de Bourbon lequel comportait la strophe suivante : Afin que le nœud blanc / De foi loyale assemble / De Navarre le sang / Et de Bourbon ensemble, / Plus étroit que ne serre / La vigne les ormeaux / Ou l’importun lierre / Les appuyants rameaux.

(4) Portar la coa de padena : même sens qu’en français  « tenir la queue de la poêle », avoir la maîtrise, la direction d’une affaire. Palay cite tiéner la còda de la padena  (p. 256). L’expression doit être prise aussi au sens propre : se préoccuper de faire bonne chère en tenant la poêle sur le fourneau.

(5) Bot. Lespy (p. 59) signale l’expression qu’ei un capit  (c’est un homme grossier) et Palay (p. 198), dans le même sens, grossièr com capit, le capit  étant la partie la plus grossière de l’étoupe. Mau-Verdòt a changé sa vie comme la qualité de ses vêtements, il n’est plus un rustre.

(6) Petapruët : sarbacane — tube creux de sureau — au moyen de laquelle les enfants projettent des prunelles. Par dérision, le terme a pu désigner un pistolet, une pétoire. Palay (pp. 762 et 764) signale le synonyme petader. Par extension, le petapruët  peut désigner en certains lieux la prunelle elle-même.

(7) Potopom. En se référant à Guilhèm Ader et aux onomatopées (« toupoutou-poutoum, toupoutom ») contenues dans Lo Gentilòme gascon, Berry (p. 132) a traduit  pototom  par « tambour ». En opposition au petapruët, il ne peut cependant s’agir ici que d’une arme. Palay (p. 762) signale petapom  comme un terme enfantin désignant un fusil. Le même auteur (p. 804) traduit pototom  par « pétoire, pistolet ». Il semble que dans  petapom  l’accent soit mis sur le bruit provoqué (pet ) et dans pototom  sur le calibre (pòt ).

(8) La Senta Crotz de Verenhas ou Senta Crotz de Setémer  est la désignation familière de la fête de l’Exaltation de la Croix, le 14 septembre. Cette date coïncidant avec la période des vendanges, des manifestations en l’honneur des vignerons purent s’ajouter à la célébration initiale. Mau-Verdòt, évoquant son défilé au pas militaire derrière les enseignes du régiment, revêtu de son uniforme coloré, se compare plaisamment — et de façon sacrilège — à la croix richement décorée (de pampres ?) portée lors de la procession de la fête des vendanges à la suite des bannières pieuses. Par delà l’ironie à l’encontre du ribaud, pointe la satire anti-catholique du protestant hostile au culte des images et à certaines formes de piété populaire. Par ailleurs, les « vendanges » de Mau-Verdòt sont d’un caractère particulier : verenhar  signifie aussi « faire de bonnes affaires », profiter d’une occasion pour amasser du bien, des bénéfices.

(9) Ses plus hauts faits d’armes, Mau-Verdòt les accomplit dans les poulaillers (les six derniers vers). Le thème sera repris par Peire Godolin dans son portrait du « Croquant » : 
Mès quand lo tamborin toquèc, / una envejassa le piquèc / d’anar far córrer la galina… (Cette dernière expression — faire courir la poule — pouvait signifier « monter à l’assaut » dans le langage militaire).
Le tòca-senh es pels cloquièrs / mès b’es plus grand dins los joquièrs… 
Les enemics dont es question / s’engraissan pel sòl en estiu / e l’ivèrn dins la galinièra…
Quand d’un aucat o d’un capon / el podiá traucar le gipon…

(10) Mendic : « aide berger », « ouvrier en second » (Alibert, p. 489). Mais mendicar  signifie « mendier » et mendigòt  avec le sens de «mendiant» est parvenu jusqu'à nous. Mau-Verdòt détourne ici une fière expression : « Je ne serai pas mendiant tant que j’aurai la force de travailler » ou  bien « Je ne serais pas un tâcheron tant que je continuerais à voler ».

(11) Les termes de culture, de jardinage — avançar  (« avancer », « lever »), possar  (« pousser », « croître »), tempora  (« saison ») — amènent le proverbe météorologique qu’il convient également de comprendre à double sens : Auba roja / vent o ploja. L’annonce de la continuation de la guerre promet aux pillards de nouveaux profits.
Viet. Guilhèm de Peitieus (Pos de chantar...) écrit viatz l'auran tornat en jos.. Emil Levy, dans son Petit dictionnaire (pp. 383 et 385), présente viatz comme une variante de vivatz  (latin : «vividus») et donne comme traduction à cet adverbe «vivement, promptement». A l'époque médiévale, on connaissait déjà un synonyme de viatz / vivatz  avec aviadament . La première forme était dérivée de viu  : elle ne se trouve plus dans les dictionnaires modernes mais elle est remplacée avec le même sens par viu  (Mistral, p. 1119) et surtout vivament  qui expriment une idée de rapidité. La seconde forme était dérivée de via  : elle ne se trouve plus dans les dictionnaires avec ce même sens mais est remplacée par aviat  qui contient également l'idée de « se mettre en chemin ». Mais l'adverbe aviat  d'aujourd'hui peut aussi bien dériver de viatz  (ou viat ), avoir subi l'attraction de aviat  (aviadament) et reçu unprothétique... Il en est de même de viet chez Garros qui peut dériver de viatz  comme de aviat. Et de «vite» en français...
 
(12) Arlòt : « pillard », « ribaud » mais aussi variété de raisin.

(13) C’est par le témoignage de sa foi que Mau-Verdòt conclut encore son étrange prière. Cela ne saurait être sans signification. Ce soldat pillard, autrefois misérable et maintenant fortuné, est évidemment catholique. Son portrait-charge pourrait convenir à bien des compagnons de Blaise de Montluc, voire à Montluc lui-même, le voisin de Garros par ses origines, son ennemi intime, l'anti-Garros.

 

 
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