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Petite anthologie des littératures occitane et catalane
Josep Pla, El quadern gris. Un dietari.
Josep PLA (1897-1981), l’air matois sous son béret, ce voisin de Dalí est un maître prosateur. Phrase claire, objet bien cerné, adjectif de choix et voici bien tournée l’efficacité du texte planien. La justesse de son regard, Pla l’aiguisa des années durant dans le journalisme de reportage et d’opinion qui devait le conduire souvent hors de Catalogne (Coses vistes, 1925). Son pragmatisme paysan le fit revenir en 1939 dans l’ “Empordanet” (le petit Empordà), le centre de son monde d’où il rayonna sur toutes choses, catalanes de préférence, et en catalan dès que possible. On a pu discuter ses options idéologiques, mais son rôle dans le maintien du catalan comme langue moderne à la portée de tous est incontesté. Anticonventionnel, Pla le fut jusque dans l’orchestration de ses Œuvres complètes, brouillant les dates, rajoutant quantité d’inédits, dont le Quadern gris (Le cahier gris). “Un journal” vécu en 1918-1919 et rédigé dans les années 50. Pour Pla, il n’est de beau que l’utile et rien n’existe que par et pour l’homme. Écrire c’est donc témoigner, sans romantisme et surtout sans transcendance. Le réalisme de Pla est tranquillement subversif.
El quadern gris
5 de setembre [1918]. – Em demano sovint si aquest dietari és sincer, és a dir, si és un document absolutament sincer.
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Le cahier gris
5 septembre. – Je me demande souvent si ce journal est sincère, c’est-à-dire si c’est un document absolument intime. |
La primera qüestió que es planteja és aquesta: és possible l’expressió de la intimitat? Vull dir l’expressió clara, coherent, intel·ligible, de la intimitat. La intimitat pura, ben garbellat, deu ésser l’espontaneïtat pura, o sigui una segregació visceral i inconnexa. Si hom disposés d’un llenguatge i d’un lèxic eficaç per a representar aquesta segregació, no hi hauria problema. Però el cert és no existeix ni un estil adequat a la sinceritat ni un lèxic eficient. Però, àdhuc suposant un moment, que la intimitat fos expressable, qui l’entendria, qui la podria comprendre? Si no fos única, particularista, personalíssima, absolutament primigènia, quin aspecte tindria, com es podria imaginar la seva presència? Quan no podem aclarir la nebulosa interna, diem habitualment: jo ja m’entenc… Els embriacs diuen el mateix. Sospito que les criatures, quan no arriben a fer-se entendre, pensen el mateix. La meva idea, doncs, és que la intimitat és inexpressable per falta d’instrument d’expressió, que la seva projecció exterior és pràcticament informulable. Penseu, només l’enorme força de deformació i de falsificació que té l’estil tradicional, l’ortografia i la sintaxi habitual, en tota temptativa de voler expressar el pensament d’aparença més senzilla, en la pretensió de descriure el més insignificant objecte.
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La première question qui se pose est celle-ci : l’expression de l’intimité est-elle possible? Je veux dire une expression claire, cohérente et intelligible de l’intimité. L’intimité pure, à tout bien considérer, doit être la pure spontanéité, c’est-à-dire une sécrétion viscérale, sans connexions. Si l’on disposait d’un langage et d’un lexique efficaces pour représenter cette sécrétion, il n’y aurait pas de problème. Or, ce qui est certain, c’est qu’il n’existe pas de style adéquat à la sincérité, ni de lexique efficace. Mais à supposer que l’intimité puisse être exprimée, qui la comprendrait, qui pourrait la comprendre ? Si elle n’était pas unique, très particulière, très personnelle, absolument spontanée, quelle apparence aurait-elle? Comment pourrait-on imaginer sa présence, Quand on ne peut pas clarifier la nébuleuse interne, on dit habituellement : je me comprends…Les ivrognes disent la même chose. Je suppose que les enfants qui n’arrivent pas à se faire comprendre pensent de même. Mon idée est donc que l’intimité est inexprimable par manque de moyens d’expression, que sa projection extérieure ne peut pratiquement pas être formulée. Pensez seulement à l’énorme capacité de déformation et de falsification que contiennent le style traditionnel, l’orthographe et la syntaxe habituelle dans toute tentative d’exprimer la pensée la plus simple en apparence, dans la prétention de décrire le plus insignifiant des objets. |
I, per si això no fos prou, hi ha tots els monstres invencibles: la vanitat, el tartufisme, l’educació, l’egoisme, el convencionalisme, l’enveja, el ressentiment, la humiliació, la influència dels diners o de la manca de diners, la impotència… és a dir, tot el detritus de passions i de sentiments que hom arrossega des que hom es lleva fins que se’n va al llit. Posats dins aquest joc de forces obscures però de gran pes, les contradiccions íntimes són permanents. Per exemple: jo tendeixo en públic, o quan escric, a combatre el sentimentalisme per pornogràfic i antihigiènic, però el cert és que personalment sóc una mena de vedell sentimental evanescent. En trobar-me sol, de vegades ric –o de vegades em cau una llàgrima desproveïda de tota justificació racional, contrària a totes les exigències de la raó que defenso davant de la gent. M’ha succeït d’entrar en una església i de posar-me a plorar a llàgrima viva i això mateix m’ha passat llegint un llibre, fent d’espectador en un teatre o fullejant un diari. Fullejant un diari, no és literalment grotesc? És un fet cert. Un altre aspecte: tinc una petita fama d’home fort i poso –per dir-ho com Stendhal– de tête brûlée. Però la realitat és molt diferent. Davant de moltes coses, sóc d’una feblesa ridícula. Una gota de sang, el dolor físic, la presència d’un mort, l’observació d’una injustícia, la desgràcia d’un amic, la visió d’uns ulls tristos i acovardits, em submergeixen en un estat de feblesa tan morbosa i dolorosa que la sento d’una manera física. En realitat, només sóc fort per a aparentar –trobant-me en públic– que tinc el sentit del ridícul despert.
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Et si cela n’était pas suffisant, il y aurait tous les monstres invincibles : la vanité, la tartuferie, l’éducation, l’égoïsme, le conventionnalisme, l’envie, le ressentiment, l’humiliation, l’influence de l’argent ou du manque d’argent, l’impuissance…c’est à dire tous les détritus des passions et des sentiments que l’on traîne derrière soi du lever au coucher. Pris dans ce jeu de forces obscures mais d’un grand poids, les contradictions intimes sont permanentes. Par exemple : en public, ou quand j’écris, j’ai tendance à combattre le sentimentalisme parce que pornographique et anti-hygiénique, mais il est certain que personnellement je suis une espèce de veau sentimental et évanescent. Quand je suis seul, parfois je ris –ou parfois je verse une larme dépourvue de toute justification rationnelle, contraire à toutes les exigences de la raison que je défends devant les gens. Il m’est arrivé d’entrer dans une église et de me mettre à pleurer à chaudes larmes, et cela m’est aussi arrivé en lisant un livre, ou bien au théâtre ou en feuilletant un journal. En feuilletant un journal, n’est-ce pas littéralement grotesque ! C’est un fait certain. Autre constatation : j’ai la réputation d’être un homme fort et je prends la pose –pour le dire à la manière de Stendhal– de l’artiste à la tête brûlée. Mais la réalité est tout autre. Devant beaucoup de choses, je suis d’une faiblesse ridicule. Une goutte de sang, la douleur physique, la présence d’un mort, la constatation d’une injustice, le malheur d’un ami, la vision d’yeux tristes et apeurés me plongent dans un état de faiblesse si morbide et si douloureux que je le ressens d’une manière physique. En réalité, je ne suis fort que pour manifester –quand je me trouve en public– que j’ai le sens du ridicule très développé. |
L’home podria ésser sincer si fos sempre igual a ell mateix: mentre sigui en públic –parlo d’un home normal- tan diferent de com és en trobar-se amb ell mateix, mentre no hi hagi entre aquests dos éssers que portem dins una solució de continuïtat, visible i permanent, l’expressió de la sinceritat és impossible.
Aleshores, de la intimitat, què se n’ha de pensar? Etcètera.
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L’homme pourrait être sincère s’il était toujours semblable à lui-même : tant qu’il sera en public –je parle d’un homme normal– à ce point différent de quand il se trouve en face de lui-même, tant qu’il n’y aura pas entre les deux êtres que nous portons en nous une solution de continuité visible et permanente, l’expression de la sincérité sera impossible.
Et de l’intimité alors, que faut-il en penser? Et cœtera. |
Josep Pla, El quadern gris. Un dietari, 1962.
(Obra completa, Edicions Destino, 1966) |
Traduction française : Le cahier gris. Un journal, Pascale Bardoulaud, éditions Jacqueline Chambon, 1992 |
Références bibliographiques :
Josep Pla, El quadern gris. Un dietari, Obra completa, Edicions Destino, 1966.
Josep Pla, Le cahier gris. Un journal, traduction Pascale Bardoulaud, Éditions Jacqueline Chambon, 1992.
Josep Pla, Contraban i altres narracions, MOLC, Edicions 62 i “la Caixa”, Barcelona, 1980.
Josep Pla, El que hem menjat, Destino, l’Àncora, 49, Barcelona, 1992.
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