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Petite anthologie des littératures occitane et catalane

 

 

Baltasar Porcel, Les primaveres i les tardors

 

Comme bien des écrivains des terres catalanes, Baltasar PORCEL (1937) alterne œuvre romanesque et journalisme. Comme journaliste, il excelle dans l’interview à ses pairs et dans le voyage-reportage qu’il transforme au besoin en essai (Mediterrani, 1996). Comme romancier, ce majorquin, qui partage sa vie entre les Baléares et Barcelone, captive surtout lorsqu’il évoque son île. Dans le sillage de son compatriote Llorenç Villalonga (1897-1980), il a crée comme son aîné, un univers mythique et récurrent, à partir de lieux et gens familiers. Si  Villalonga immerge les « Bearn » dans sa nostalgie et son scepticisme, Porcel nimbe de lyrisme et de sensualité les Taltavull et la  bourgade d’Orlandis, élaborée à partir d’Andratx où il est né. L’art du narrateur, par le croisement des points de vue, incite à un regard critique sur l’homme, d’Orlandis et d’ailleurs.

 

 

Albert el jove

 

Brígida, la seva mare, el contemplava devota: Albert era el més ben plantat, el més educat, el més culte d'Orlandis. El pentinava de nen, de jovenet li retocava el vestit quan ell anava a sortir, es delia pel seu llenguatge primfilat. l li remarcava, dissimuladament complaguda, l'admiració que despertava entre les noies. Quantes no s'haurien enamorat d'Albert el Jove? La seva neboda Joana Maria ho acabava de preguntar, riolera, per milionèsima vegada dins la família.

 

 

Albert le Jeune

 

Brígida, sa mère, le contemplait béatement : Albert était le plus beau, le mieux éduqué, le plus savant d’Orlandis. Elle le coiffait quand il était enfant, jeune homme elle donnait une dernier coup d’œil à son costume quand il sortait, elle fondait devant son langage raffiné. Elle remarquait, secrètement flattée, l’intérêt qu’il éveillait chez les filles.
Combien étaient tombées amoureuses d'Albert le Jeune ? Sa nièce Joana Maria venait de le demander, souriante, pour la millième fois dans la famille.

[…] Albert el Jove, com si ascendís als cels entre núvols d'encens, protestava retòric:
-Si us plau, estimats, si un plau... Un cavaller no pot trair. ..
Si Caterina Balança, Noemí Borrell, Margarida Mas, Mercè del Carrer del Nord, havien estat enamorades d'Albert el Jove, ni ell ni elles no se n'havien adonat. Qualsevol dia que qualsevol Taltavull hagués vist Albert parlant casualment amb una noia a la parada dels autocars de línia o a l'entreacte del cinema d'Orlandis, ja li atribuïa a ella, per jocund decret familiar, l'arravatada passió que havia d'abrusar totes les fèmines per Albert el Jove.

 

[…] Albert le Jeune, aux anges, auréolé d’encens, protestait pour la forme :
– S'il vous plaît, mes chéris, s'il vous plaît...Un galant homme ne peut pas trahir. ..
Et si Caterina Balança, Noemí Borrell, Margarida Mas et Mercè de la rue du Nord avaient été amoureuses d'Albert, ni lui ni elles ne s'en étaient rendu compte. Si un jour quelconque n’importe lequel des Taltavull avait vu Albert parler par hasard avec une jeune fille à l'arrêt des autobus ou pendant l'entracte au cinéma d'Orlandis, il n'en fallait pas plus pour qu'on attribuât à la demoiselle, par joyeux décret familial, une brûlante passion pour cet Albert le Jeune qui devait embraser tous les cœurs féminins.

Una, però, era cert que l'havia estimat. Vicenta Espriu. Encara resultava atractiva molts anys més tard, bruna i alta, el gest decidit. S'havia casat amb l'apotecari d'Orlandis i tenia tres fills, un que ja exercitava de metge. Però la Vicenta al·lota espigada, d'una envaïdora bellesa agitanada bevia l'aire que respirava Albert el Jove quan, sense dubte, era jove. Una nit de juny, un prat florit, una lluna plena. Vicenta nua i dolçament entregada encarnava totes les il·lusions del cor. Vicenta damunt l'herba, a la veu l'amor: «Albert, oh, el meu Albert...», murmurava. I ell, amb una sobtada raspera que li havia bloquejat la gola, havent-se tret només la camisa, gemegava patèticament dret, desviant la vista a un costat i intentant de fer un nus amb un dels seus mocadors de seda, que tenia nerviosament entre les mans. Vicenta s'aixecà d'una revolada, se n'anà desvestida i sola, irada, pels camps d'enartada solitud.

 

Il y en avait une, pourtant, Vicenta Espriu, qui l'avait certainement aimé. Bien des années plus tard, elle était encore séduisante, grande et brune, l'air décidé. Elle s'était mariée avec le pharmacien d'Orlandis et avait trois enfants, dont l'un était déjà établi comme médecin. Mais Vicenta, jeune fille élancée, d'une triomphante beauté gitane, était follement éprise d'Albert le Jeune à l'époque ou il était bel et bien jeune. Une nuit de juin, un pré fleuri, la pleine lune. Vicenta nue, doucement offerte, incarnant toutes les illusions du cœur. Vicenta sur l'herbe, dans sa voix, l'amour : "Albert, mon Albert !" murmurait-elle. Et lui, avec un soudain enrouement lui bloquant la gorge, n'ayant ôté que sa chemise, gémissait de façon pathétique, debout, détournant le regard, essayant de faire un nœud avec un foulard de soie qu'il tenait nerveusement entre ses mains. Vicenta se leva brusquement, en colère, et s'en alla nue, seule, à travers les champs plongés dans une merveilleuse solitude.

Aquella nit Albert havia arribat a casa seva trasbalsat, la camisa descordada: indefens, humiliat, confós, havia caigut a l'abisme. Brígida l'esperava, com sempre, li encalentia un vas de llet. En veure'l, escopí aspriva:
-Les dones són unes brutes.
Ell va afirmar amb el cap, sense encertar a agafar el vas. La mare va continuar:
-Les has de vèncer!
Una llum es va encendre dins el cap d'Albert el Jove: vèncer! Ell acabava de vèncer Vicenta. L'abisme s'havia tancat. Va bombar el pit. Es begué la llet amb la seva habitual finor de moviments. Al llit, Brígida va afegir una vànova de cotó al llençol a fi que, si de matinada refrescava, Albert no es refredés.
Vicenta en poc temps s'havia oblidat completament d'aquell vespre, del parell de mesos que havia anat amb el Jove. En trobar-se els dos, l'escometia amb l'afectuós somriure de tothom:
-Hola, Albert. Et trobo molt maco, avui!
Albert se la mirava, els ulls mig tancats, assajant la seva més especial positura de seducció: ella el continuava desitjant follament, i més encara perquè l'havia vençuda..,. Però ell s'elevava, cim inabastable. Era Albert el Jove.

 

Cette nuit-là, Albert était rentré chez lui bouleversé, la chemise déboutonnée : désarmé, humilié, honteux, il était tombé dans l'abîme. Brígida l'attendait, comme toujours, et lui faisait chauffer un verre de lait. En le voyant elle cracha, l'air farouche :
- Les femmes sont des salopes.
Il acquiesça de la tête, sans réussir à prendre le verre. Sa mère continua:
- Tu dois les vaincre !
Une lumière s'alluma dans la tête d'Albert le Jeune : vaincre ! Il venait de vaincre Vicenta. L'abîme s'était fermé. Il bomba le torse. Il but son lait avec son habituelle élégance de geste. Brígida ajouta un couvre-lit en coton sur le drap pour qu'Albert ne prît pas froid si l'air fraîchissait au petit matin. Vicente, en peu de temps, avait complètement oublié cette soirée-là, cette paire de mois où elle était sortie avec Albert. S'ils se rencontraient elle l'abordait avec l'affectueux sourire de tout le monde :
- Bonjour Albert. Je te trouve bien joli aujourd'hui!
Albert la regardait, les yeux mi-clos, essayant le plus spécial de ses gestes de séduction : elle continuait à le désirer follement, encore plus parce qu'il l'avait vaincue. Mais il s'élevait, sommet inaccessible. Il était Albert le Jeune.

 

Baltasar Porcel, Les primaveres i les tardors, A tot vent n°255, Proa, Barcelona, 1986. Traduction de Mathilde Bensoussan:
Printemps et automnes. Actes sud, Col. Lettres Hispaniques. [1986].

 

 

Références bibliographiques
Baltasar Porcel, Les primaveres i les tardors, Proa, col. A tot vent, Barcelona, 1987.
Baltasar Porcel, Printemps et automnes, traduction de Mathilde Bensoussan, Actes sud, Col. Lettres Hispaniques. [1986]
Baltasar Porcel, Mediterrània. Onatges tumultuosos, Institut Català de la Maditerrània, Barcelona, 1996.
Baltasar Porcel, Méditerranée. Tumultes de la houle, traduction de Nelly Lhermillier, avant-propos d’Edgar  Morin, Actes Sud, Arles, 1998.
Balsar Porcel, L’emperador o l’ull del vent, Planeta, 2003.
Baltasar Porcel, Cabrera ou l’empereur des morts, traduction de Marianne Million, Actes Sud, Arles, 2003.

 

 

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Décembre 2006.