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Action pilote de formation pour des adolescents
(médiateurs du livre)

CHERCHER, INVENTER, PARTICIPER PAR LES ALBUMS
(Acronyme de. CIPPA)

LE CONTEXTE

Une professeure de français qui a en charge une classe de Cycle d'Insertion Professionnelle Par Alternance (CIPPA) au Lycée Professionnel Jean Moulin de Béziers (classé en Zone d'Éducation Prioritaire (ZEP) ), a fait appel au Centre Régional de Documentation Pédagogique (CRDP) et plus spécialement à Odette Michel chargée de mission lecture, pour construire une action entrant dans  un des  chantiers  de l'Académie de Montpellier «  Prévention et remédiation de l'illettrisme  ». Ces deux personnes avaient déjà conduit une action innovante sur la Prévention de la Santé.

L'équipe est constituée par le proviseur du lycée et les disciplines  concernées sont : le français,  les arts appliqués, les pratiques théâtrales, l'informatique, les techniques  documentaires, l'histoire-géographie et les mathématiques.

Les élèves sont dix-huit inscrits en Formation Intégrée (FI) dans le cadre de la Mission Générale d'Insertion. Ils ont entre 16 et 18 ans. Certains viennent d'autres établissements, d'autres sont en rupture de scolarité. Tous sont en situation d'échec scolaire mais aussi en proie à des difficultés personnelles, familiales ou sociales.

L'action proposée par le CRDP,  « Chercher, Inventer, Participer Par les Albums », qui fait partie d'un projet académique se nommant ACTEURS DU LIRE ET ÉCRIRE OU COMMENT DES ÉLÈVES (RE)TROUVENT LE GOÛT DE LIRE, a pour objectif principal de redonner confiance aux élèves en les intégrant dans une action valorisante à destination d'autres apprenants.

L'objectif final consiste à rendre les élèves ACTEURS de manifestations publiques organisées autour du livre et de la lecture.

En tant que qu'organisme pilote, le CRDP a donc proposé, à l'équipe mise en place par le proviseur, une action sur l'année scolaire 2003-2004 avec trois étapes trimestrielles nécessitant chaque fois un travail préparatoire.

  • Une journée à la fin du premier trimestre, en direction de classes de primaire et de collège, « racontage » et présentation des albums choisis et des thématiques retenues pour un débat avec les élèves.

  • Au 2ème trimestre, mise en place de l'exposition sur les métiers du livre (choix des métiers  retenus, calendrier des visites, interviews, recherches et travaux avec l'intervenante informatique et arts plastiques).

    Voyage en Belgique à la rencontre d'autres élèves et d'un auteur (le lycée belge « l'Athénée Royal Jourdan » à Fleurus est en relation avec Jean Moulin pour d'autres actions d'enseignement général).

    Lecture de l'autobiographie de l'auteur et lecture d'extraits des ouvres (le choix est fait en fonction des lectures des jeunes).

  • En fin d'année, une journée ouverte au public et à d'autres classes, qui servira d'évaluation sur toutes les activités menées, dans le cadre de « l'atelier-lecture » mais aussi dans les autres disciplines durant l'année.

Lors d'une réunion rassemblant une partie de l'équipe pédagogique et les élèves, les objectifs et le planning ont été présentés, discutés et arrêtés. Les élèves ont posé des questions, mais ils ont surtout dit qu'ils étaient incapables d'entrer dans une action de ce genre et que la lecture n'était pas pour eux. Le CRDP a présenté la méthodologie qu'il pensait utiliser, rendre l'élève acteur et parler du support choisi pour ce travail de lecture : L'ALBUM.

À l'issue de cette rencontre, le premier travail de sélection d'albums a été fait par les élèves. Une soixantaine d'albums étaient à disposition, une quinzaine a été présentée par la chargée de mission du CRDP.

POURQUOI LES ALBUMS ?

Dans les albums, la narration littéraire donne sens à l'histoire avec des mots mais il y a des illustrations qui mettent en scène cette histoire, qui aident et approfondissent le sens de l'histoire - l'illustration compte autant que le texte. Il y a lecture d'images.

Avec la présentation d'albums comme « Madassa » (Michel Seonnet - Cécile Geiger - Éditions Sarbacane) qui a été élu livre-phare par des centaines d'adolescents et parle des dégâts de la guerre sur la vie psychique d'un adolescent, ou encore « C'est écrit là-haut » de Claudine Desmarteau (Édition Seuil jeunesse), qui aborde les problèmes de l'hérédité... et d'autres qui ont donné lieu à quelques mini-débats, nous avons aidé les jeunes à trouver dans ces albums qu'ils allaient choisir un écho de ce qui est « indicible », ce qui est profondément enfoui ou secret en eux, mais aussi directement en écho avec le monde dans lequel ils vivent, permettant un recul, celui pris dans les débats et les recherches qu'ils feraient.

En anecdote, je dirai que monsieur le Proviseur est arrivé au moment où je présentais « Otto » de Tomi Ungerer et il m'a dit son inquiétude devant cet album qui parlait d'un ours !

La majorité des albums choisis lors de cette séance ou celle de la semaine suivante - les élèves travaillaient en demi-classe, sauf pour les travaux de synthèse et de préparation où ils étaient en classe entière - proposent des histoires réalistes, c'est-à-dire ancrées dans la réalité. Ce sont des textes « engagés ».

Ces albums ont permis de s'interroger sur le rôle de ce genre littéraire et les ont amenés à une réflexion, une pensée qui pouvait être utile à d'autres élèves.

Nous avons pu leur proposer alors de se servir de cet objet culturel qui n'était pas seulement destiné aux plus jeunes. « On ne veut pas être des « bouffons » en présentant des livres pour « pèques » (enfants) ! » nous avaient-ils dit.

C'est seulement à ce moment-là que nous leur avons proposé de devenir des médiateurs du livre. Les jeunes ont compris que les albums étaient, des passerelles pour d'autres supports de lecture : revues, journaux, site internet, documentaires, etc. Et que c'étaient ces supports de lecture qui leur permettraient de préparer les thématiques qu'ils avaient retenues et d'animer les débats pour d'autres élèves. Ils ont commencé à travailler avec leur Centre de Documentation et d'Information (CDI).

C'est seulement à cette étape également que nous avons mis en place le travail sur les métiers du livre : nous avons commencé par celui pour lequel ils se formaient, le médiateur.
Premier métier étudié (il a fallu démontrer qu'il existait vraiment), premier métier maîtrisé après avoir évacué tous les éléments négatifs du groupe ou de l'extérieur. Premier acte qui fait sens, premier objectif atteint qui clôture une étape.

Un atelier théâtre avec une comédienne a été proposé aux élèves. Pour ce travail hors classe, les élèves ont abordé la maîtrise de l'oral, la présentation de soi, l'articulation verbale, la respiration. En sortant du 1er atelier avec la comédienne, ils ont dit : « Surprise, surprise pour parler on doit passer par toutes ces conditions ! ».

Petit à petit, l'atelier-lecture est devenu une aire de calme, sans conflits internes sur le projet, l'objectif final. C'est dans cet atelier que le groupe a repris confiance, a pris conscience de ses responsabilités pour la réussite des objectifs, et surtout il a intégré l'idée que « ce que j'apprends, ce que je sais peut intéresser les autres ».


Madassa de Michel Seonnet et Cécile Geiger - Éditions Sarbacane, élu livre-phare par des centaines d'adolescents


C'est écrit là-haut de Claudine Desmarteau (Édition Seuil jeunesse)

C'est pour cela que quand quatre élèves ont fait défaut lors d'une manifestation en direction des autres, le groupe a demandé au proviseur et à l'équipe une sanction. Les règles mises en place n'étaient pas respectées. En fin d'année une médiation a été conduite à la faveur de la présentation du livre « Le jobard ».

L' atelier-lecture a permis, à chaque jeune, d'établir des liens entre lui-même et les autres, les membres du groupe, les élèves des classes invitées, les responsables de CDI, les professeurs, les élèves étrangers, les écrivains, tous les gens de métiers du livre, en un mot de se situer dans l'espace non seulement scolaire mais sociétal.

Le travail sur le métier du livre a permis à ces jeunes de découvrir des métiers qui leur étaient jusque là inconnus : une jeune fille, Claire, trouvera un apprentissage chez un graphiste. Elle avait travaillé sur les calligraphies dans le monde et c'est ce travail qu'elle a présenté aux élèves extérieurs. Un autre élève a choisi de travailler sur l'alcoolisme, plus particulièrement l'alcoolisme chez les jeunes.


Le jobard de Michel Piqiemal


Mémoire Blanche
de Pierre Coran

Pierre Coran, écrivain belge francophone, a écrit un roman très important sur l'alcoolisme « Mémoire Blanche ».
Le choix de travailler avec cet écrivain est directement lié à la volonté de rendre cohérent les démarches dans cette action lecture.

Un travail très approfondi a été réalisé à partir de l'album « C'est écrit là-haut » avec recherches, enquêtes et interviews qui a facilité la lecture du roman de Pierre Coran.

Le lycée de Fleurus s'est occupé des contacts et du rendez-vous avec l'auteur ainsi que du financement de l'intervention.

Pierre Coran a écrit aux élèves avant leur voyage en Belgique. Ils ont pu ainsi préparer un questionnaire et choisir les extraits de l'ouvre dont ils allaient parler.

La rencontre a eu lieu en présence de leurs correspondants belges issus de plusieurs filières professionnelles.

Pierre Coran a expliqué comment et pourquoi il avait écrit sur ces thèmes l'alcoolisme et la prison mais il a aussi parlé de ses autres ouvrages et plus particulièrement sur sa trilogie « La cité ». Elle parle de la guerre de 1939 et de poésie.
Il a proposé des jeux poétiques qui ont eu un grand succès auprès des élèves.


Exposition au CDI du lycée professionnel Jean Moulin suite à la visite de Pierre Coran

Cette rencontre et son contenu, photos, textes et livres ont été présentés en fin d'année au CDI du lycée professionnel Jean Moulin lors des journées publiques. Les élèves en ont fait un compte-rendu complet - y compris le nombre de kilomètres, le parcours, les villes principales.

La dernière partie de l'action était la préparation de fin d'année : les correspondants belges ne pouvaient venir à ce moment-là (ils viendront en février 2005) mais la rencontre avec les écrivains a été maintenue.

Les deux écrivains choisis l'ont été en fonction des objectifs à propos des métiers du livre :

  • Michel Piquemal très impliqué dans la littérature de jeunesse comme écrivain, directeur de collection, animateur d'atelier d'écriture.

  • Michel De Roy écrivain mais aussi éditeur de romans policiers.

Le choix de cet écrivain était réfléchi : Michel De Roy est aussi commissaire de police, ce qui favorisait un questionnement des élèves sur cette profession, les lois du code civil, les droits. L'écriture de la nouvelle avec son aide a été très formatrice pour ces jeunes.

La nouvelle écrite le matin a été présentée dès l'après-midi sur le lieu de l'exposition.


la lecture d'extraits du livre « Le jobard » de Michel Piquemal en sa présence

Les élèves ont introduit la rencontre avec Michel Piquemal par la lecture d'extraits de son livre - devenu un classique - «  Le jobard » , moment émouvant pour l'ensemble de l'équipe présente. Elle pouvait assister au retour à la lecture-partage de cette classe.

En fin de parcours, il y a eu la création d'une exposition, d'une nouvelle, de questionnaires, de gâteaux (pour le « pot » que les jeunes ont souhaité en fin d'année).

Cette pédagogie visible et légitimée donne sens à l'action menée par ces jeunes.

Évaluation de l'action par le CRDP
(l'évaluation de l'équipe du lycée professionnel Jean Moulin a donné lieu à un autre document)

Pour le CRDP, cette action avait un enjeu démocratique et c'est pour cela qu'elle a été intégrée dans un projet global, et en partie extérieur à l'établissement.

Pour redonner confiance à ces jeunes, il a fallu donner du sens à tout ce que nous leur proposions de réaliser.

À chaque étape, il a fallu ré-expliquer le sens de chaque acte. C'est le sens attendu qui a permis de mettre en place une motivation essentielle pour les conduire sur les chemins des savoirs et les inciter à reprendre certains apprentissages.

Cette motivation n'est jamais acquise, et à chaque étape il fallait retravailler sur la prise de conscience de l'élève « que le professeur n'est pas là seulement pour donner des consignes, des devoirs et des notes mais qu'il est là, dans le cadre de cette action, pour faire avancer l'élève dans un domaine particulier - ici la lecture et l'écriture - et le rendre autonome ».

Cela repose la question du savoir : est-ce qu'une telle action débouche sur un savoir pour le savoir ou bien sur une mobilisation dans l'action et pour l'action, donc une ré-utilisation du savoir avec une re-formulation, une argumentation et une aptitude à expliquer ce que je fais et pourquoi je le fais en tant que professeur, intervenant ou responsable de l'action.

La question la plus souvent posée durant les premiers mois a été : « A quoi ça va me servir ? Ça n'a rien à voir avec ce qu'on fait d'habitude.». Questionnement permanent sur le sens de ce qui se fait et qui ne ressemble pas à ce qui leur est connu.

Ce questionnement débouche, s'il est compris, dans la croyance en ce qu'ils font - mais cela passe par le positionnement de tous les interlocuteurs de l'action. Il suffit que l'un d'entre eux émette un doute - cela a été le cas - et tout est à reprendre.

La méconnaissance, ou l'absence de curiosité des enseignants pour le support utilisé au début de l'acte de lire, l'album , a été une gêne ou un élément de conflit. Il fallait à chaque doute ou refus revenir sur la genèse et la construction de l'action pour reprendre foi en elle.

Dès le début et pendant tout le déroulement du projet, les élèves ont été associés au choix des albums. Ce sont eux qui ont choisi les sujets qu'ils désiraient traiter, la forme des rencontres. Sans cela, nous n'aurions pu arriver aux objectifs.

Un autre effet négatif que nous avons pu observer chez les adultes pendant le déroulement de l'action, c'est la tentation de céder à la séduction. Pour ce public de jeunes, qui malgré leur dénégation, ont besoin plus que les autres d'être aimés et reconnus, il est important de ne pas céder à leurs demandes, à leurs envies, lesquels peuvent prendre la forme de chantage (« Je fais cela si. », « Si je fais cela, qu'est-ce que vous me donnez. ») et font, ainsi courir le risque de détourner ou dévoyer les objectifs.

Même si nous savons, en tant que membres de l'équipe pédagogique, que le support affectif est important, nous ne devons pas perdre de vue que si l'autorité passe par la participation, la discussion et la négociation, le respect des règles reconnues par tous évitent les débordements.

Pour ce public, la rigueur incontournable, les règles imposées puis consenties ont permis aux élèves la réussite du pari fait ensemble.

L'objectif de reconstruire le lire et l'écrire était clair, il fallait construire autre chose, autrement (ce qui n'a pas toujours été compris des professeurs n'ayant jamais enseigné à ce public d'élèves). L'intégration dans une action qui leur apporte une valorisation et un changement visibles par tous dans leur statut d'élève, mais aussi et surtout une capacité à lire, à argumenter, à parler en public, à pouvoir discuter de quelques sujets ou de métiers sans attendre « une récompense scolaire » signent, pour toutes les personnes impliquées dans l'action, la réussite du pari initié quelques mois plus tôt. Lors de leur animation du 25 mai 2004 les élèves ont ressenti un vrai sentiment de fierté et de réussite personnelle.

Cette réussite n'aurait pu être atteinte sans le soutien du Proviseur qui n'a jamais douté des élèves et qui l'a fait savoir.

L'implication de la coordinatrice du projet du Lycée professionnel Jean Moulin de Béziers, M me Saigné, a été importante à tous les niveaux.

Le CRDP a mis à disposition les moyens , en ouvrages, le « carnet d'adresses » et les savoir-faire de la chargée de mission action lecture sans aucune restriction de temps permettant ainsi un suivi du déroulement des travaux entre les étapes et la mise en place des différentes manifestations.

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